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Je reviendrai... - Lettre Perdue

Lettre Perdue "Je reviendrai..." est une lettre perdue mise en ligne par "Deogratias"..

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Je reviendrai...

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Ma chère petite Cabane,

 

C’était au nord de la France, à côté de la frontière belge. J’avais 25 ans de moins qu’aujourd’hui. Te souviens-tu petite cabane ? Je suis arrivée en train par un matin frileux, avec dans mes bagages une bible, un peu de broderie, des bobines, des aiguilles, du tissu. Quelques vêtements bien sûr. Des livres, un cahier pour écrire. Et c’est un peu près tout.

 

Ce soir, je repense à ce moment précis de ma vie où j’étais venue te voir. Tu étais si jolie, si simple et dépouillée. Tout de suite j’ai eu le coup de foudre pour toi. Ô comme j’aimerai te retrouver tu sais ! Tu me manques en vérité. Je me rappelle ton silence, tes grosses poutres à l’extérieur et le lambris partout sur les murs à l’intérieur. Ton vieux poêle pour me chauffer, ton lit tout simple, un petit sanitaire et ton bureau. Dans un coin, un lieu de prière avec une icône et des bougies, à même le sol, avec un joli tapis. Un petit banc aussi.

 

 Ma chère Cabane, tu étais au milieu de la forêt. Sans personne pour te déranger. Au milieu des grands arbres à l’automne. Des petits sentiers partout autour. Dès que je me suis installée, le cœur me vrillait. Enfin, je serai seule ! Enfin j’oublierai le monde accapareur qui court sans savoir où il va. Enfin tu me tenais dans tes bras, séparée du bruit, de la violence, des mots creux. Enfin ne plus être auprès de tout ce tumulte qui vous broie l’âme jusqu’à se perdre de vue.

 

Tu étais calme, tout ouverte à mes larmes, à mon chagrin, à mes prières. J’étais si lasse de côtoyer des âmes en mode « poches retournées ». La vie intérieure enfin se présentait comme une fenêtre ouverte, un peu d’air, ouf, un peu d’air. De l’oxygène venu d’en haut. Avec tous les arbres aux cimes élevées, avec ce silence paisible comme un bain de lumière ininterrompu.

 

Te souviens-tu petite cabane ? J’avais organisé mes journées. Entre les travaux manuels, les temps de prière, l’écriture et la lecture. Je me posais sur une chaise à l’extérieur de tes murs, juste devant toi. Je fermais les yeux, je respirais à grandes goulées cette absence de brouhaha. Je me répétais quelques citations célèbres que je connais par coeur : « Ici, tout est calme, luxe et volupté », « Que rien ne te trouble, que rien ne t’effraie. La patience tout obtient, Dieu ne change pas. Qui a Dieu rien ne lui manque. Dieu seul suffit ». Je goûtais chaque mot, chaque phrase, chaque vibration du verbe.

 

Oh bien sûr, il y eut des combats. Il me fallait déposer mes bagages d’inquiétudes, d’angoisses et de projets. Je devais laisser passer les nuages des pensées vaines, les obscurités de ma vie, les erreurs, les problèmes. Les fameux problèmes, si nombreux, si harceleurs, si obsédants. Les gros problèmes, les trop gros problèmes, je devais apprendre à ne plus tant m’y attacher. Les regarder, petit à petit, s’envoler dans l’espace comme des papillons fugueurs. Apprendre à se délester de toutes charges est une ascèse exigeante que je renouvelais à tout moment.

 

Et puis, venait cet instant, unique et rare, où tous les oiseaux harceleurs du quotidien disparaissaient, ne restait plus que le silence à goûter avec la paix dans son écrin. Une paix simple et voyageuse. Celle qui conduit dans les cieux. Dans ma prière aride où je ne parvenais pas à saisir une seule pensée spirituelle, lentement, comme la goutte de pluie vient éroder les rochers, lentement, mon esprit devenait clos. Fermé à toute invitation extérieure. Je me retrouvais mue par le silence dans des émotions souterraines dont j’ignorais tout. Je voyageais avec elles jusqu’à clôturer le passé et m’ouvrir à demain. Ou plutôt non, je m’ouvrais au moment présent. Dans l’aujourd’hui de ce petit séjour en ermitage. Je terminais la navigation, tu sais, celle qui consiste à aller toujours de droite puis de gauche, ballottée par le passé ou l’avenir. La fatigue enfin me quittait.

 

Petite Cabane, tu en étais la témoin privilégiée : J’avais rassemblé toutes les cordes de mon cœur, ce qui me permettait d’accéder à mon chant intérieur, à ce niveau de l’être où tout est bien. Où je peux enfin trouver le trésor précieux du pardon libéré. Autant pour moi que pour les autres.  Je pardonnais même à Dieu.  En vérité, il n’est aucun pardon inutile, même s’il n’est pas théologiquement fiable.

 

Tu me manques, tu le sais, j’aimerais te retrouver. Oh je sais bien, on va me dire que tu es là, logée au creux de l’âme et qu’à tout moment je peux trouver cet espace de paix et d’union. Mais ce n’est pas pareil, j’ai besoin d’un bain sensoriel unique, hors du champ quotidien.

 

J’entends ton appel de plus en plus qui me presse dans l’urgence qui vient. Patience mon amie, je sais que bientôt je te retrouverai. Bientôt. Encore un peu de patience. Je te promets. Ma chère petite cabane, unique, sensible. Je ne sais plus de quel dessin animé il s’agit, mais je me remémore à l’instant celui où l’on voit un vieux monsieur voler dans sa cabane dans les airs. J’avais beaucoup aimé. Tu me le rappelles à l’instant.

 

Ma petite cabane aux voyages immobiles, ma petite cabane à l’ascension difficile, Ma jolie Cabane à la si grande vocation. Tu permettais non pas la rencontre avec moi uniquement, non, pas du tout, mais plutôt celle avec un Autre. Un dialogue juste avec soi ne permet pas de s’unir à l’Amour. Chose promise, chose due :  je reviendrai. Oui, je reviendrai…

 

Ma petite cabane, isolée de tout, mais non de l’Amour.

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Deogratias

16-12-2023

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Je reviendrai... appartient au recueil Lettres

 

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