"Foiré d'avance" est une nouvelle mise en ligne par
"Ancolies"..
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Foiré d’avance
C’était un jeune gars à l’ouest. Vraiment à l’ouest. A l’ouest de l’ouest disons. Sûr comme quatre et quatre font mille que ce garçon aurait plu à Tournesol Tryphon. Il prenait les lessives pour des lanternes et forcément inversement. Légèrement naïf sur les bords, il croyait dur comme fer aux us et costumes, moyennant quoi il était toujours vêtu décontracté mais propre sur lui, son polo bien repassé. Son penchant naturel pour l’ouest ne l’empêchait nullement d’être charmant, et même gracieux, beau gosse quoi. De surcroit très doué dans certains domaines, notamment les sports et la musique. L’été il passait ses vacances dans une petite station balnéaire normande. Il en profitait pour arrondir son budget en donnant quelques cours de tennis au club dans lequel la mairie avait investi. Et naturellement il participait à tous les tournois, celui de la station bien sûr ainsi que ceux des stations avoisinantes. Il jouait avec beaucoup de souplesse et d’élégance et possédait un bon classement, ce qui lui permettait d’accéder en général au moins au dernier carré desdits tournois. Les filles papillonnaient autour de lui comme des insectes de nuit autour d’une lampe. Lui la jouait distrait. D’ailleurs il n’avait pas à la jouer, il était distrait. Un jour il avait emprunté le cheval blanc d’Henri IV, totalement omis de le lui rendre et continuait de s’en servir comme si de rien n’était. Vu que le prêteur s’était vu expédié ad patres par un vilain coup de couteau, cela ne prêtait maintenant plus à conséquences. C’était son côté artiste, un peu pas mal ailleurs. Et les filles qu’il attirait telles des mouches se cassaient leurs en général jolis nez sur cet être insaisissable. Il en était une notamment qui le serrait de près, d’un peu très près, de carrément beaucoup trop près même. Comme dans de nombreux cas avérés, cette fille s’était dit Ce garçon-là, je le veux et je l’aurai. Et été après été elle le poursuivait tel un torrent d’assiduité. De surcroit, hors période estivale, ils habitaient tous deux Paris où là-aussi elle tentait de s’introduire dans sa vie sans relâche. Jeune fille de bonne famille - et même de famille aristocratique, disons-le clairement cependant les préjugés que cela suppose -, elle l’invitait dans l’immense appartement de ses parents pour jouer au bridge avec pour autres partenaires - pour les néophytes, le bridge se joue à quatre même s’il y a un mort par donne - sa sœur cadette et le Jules du moment de celle-ci. Parfois, acculé, il acceptait l’invitation, elle insistait tant, mais il jouait au bridge comme l’artiste et le fantaisiste qu’il était, ne se souciant pas réellement des règles ni du mode d’emploi du jeu. Lorsque les autres joueurs le questionnaient stupéfaits sur une annonce parfaitement saugrenue qu’il venait de faire et lui demandaient selon quelles règles il agissait, il répondait embarrassé Euhh… les règles Rivoire et Carret non ? La sœur et son Julot posaient lassés leurs cartes sur la table tandis que l’amoureuse transie trouvait cela tout-à-fait formidable. Mais cependant ces quelques invitations qu’il acceptait, elle ne parvenait pas à retenir réellement son attention. Une fois, totalement à court d’idées et excédée d’impuissance, elle simula un cambriolage dans son studio, dont il ne pensait jamais à fermer la porte à clé lorsqu’il sortait. Elle le mit complètement à sac dans un accès de rage. Elle fit ceci afin d’obtenir encore une fois son attention. Il ne connut jamais le responsable de cet acte, donc pourquoi l’avoir fait ? Ne me demandez pas le rapport, je l’ignore autant que vous, je me contente de vous narrer les faits c’est tout. A moins qu’elle n’ait espéré que, secoué, il ne vienne pleurer dans son giron. Raté. Il encaissa la mise à sac avec philosophie, remit les choses à leurs places et n’en parla pas. Enfin cet épisode démontre surtout les stupidités que l’on peut réaliser lorsque l’on est frustré et impuissant. Mais ce que femme veut ! dit un dicton je crois. Un autre dit aussi Souvent femme varie, bien fol qui s’y fît, mais cette sentence-là ne s’applique pas dans cette histoire à notre héroïne. Elle aurait dû en prendre un peu d’ailleurs, une bonne petite ligne de bonne blanche l’aurait peut-être un peu calmée. Mais non justement, se heurter à un mur décuplait et exacerbait son désir et elle ne le laissa plus en paix, lui téléphonant tous les jours ne cherchant même plus de prétextes. Il était à la fois trop gentil et bien élevé pour l’envoyer paître donc il subissait ses assauts furieux. Et que croyez-vous qu’il advint ? Oui, et c’est bien triste pour les esprits avisés, peu nombreux comme à l’ordinaire, elle l’eût à l’usure (il n’en pouvait plus, étouffait et faisait des cauchemars où d’épouvantables amazones bardées de cuir le pourchassaient nu dans la toundra) et oui, à la fin elle parvint à ses fins. Elle en rayonnait de bonheur et s’enorgueillissait chaudement d’avoir de surcroît supplanté toutes ses rivales. Et ils se marièrent en grande pompe - rappelons qu’elle était de bonne famille, où l’on fait ça bien, château avec parc remarquable, centaines d’invités, femmes en robes et chapeaux à voilette rivalisant d’élégance, échangeant des mondanités une flûte de champagne à la main, ces messieurs en jaquette…. Il avait dû lui-aussi en louer une et cela lui avait fortement déplu. De surcroît, alors qu’il se rendait en voiture à la cérémonie en compagnie d’un ami, il s’aperçut en route que - naturellement - il avait oublié les alliances à la maison. Il fit donc demi-tour illico presto, sa veste de jaquette posée sur la banquette arrière du véhicule. Las, comme un malheur n’arrive jamais seul, une méchante cendre de cigarette de l’ami atterrit sur la veste en question en raison du vent s'engouffrant par rafales dans l'habitacle par les fenêtres grandes ouvertes sous le soleil ce jour-là particulièrement lumineux, la veste du coup brûlée au col ! Bah ! Il n’était pas homme à se prendre la tête pour cette sorte de balivernes. L’ami ne cessa d’ailleurs pas de fumer lui non plus pour autant. L’homme à l’ouest endura sans moufter les charmes du voyage de noces obligé - tout ce cirque lui était parfaitement étranger - et la vie maritale débuta. Comme il fallait s’y attendre, chacun des deux eut de suite bien du mal. Ils n’avaient pas les mêmes pendules. Elle était, il faut le dire, tendancieusement psychorigide alors que lui, rien ne lui plaisait plus que tricoter et détricoter les aiguilles des horloges et s’interroger de longues heures durant sur les mystères de l’espace/temps. Manger à heure fixe ? Cela était une contrainte épouvantable pour lui mais il tenta de s’y plier, comme on l’a dit gentil et bien élevé comme il l’était. Et elle, heure fixe c’était heure fixe. Contre toute attente, alors que cette vie maritale aurait dû exploser en mille morceaux s’éparpillant un peu partout dès la fin de la première semaine, l’affaire dura plusieurs années durant lesquelles ils engendrèrent trois enfants. L’ainé un garçon, un peu surdoué comme son père et totalement caractériel, une cadette aussi jolie qu’intelligente qui ne semblait pas sujette à des problèmes particuliers. Quant à la benjamine elle était attardée. La raison en est que, voyant et entendant la mésentente qui était devenue violente entre ses parents, elle passa son enfance à se boucher les yeux, les oreilles et le cœur pour ne pas assister à ce triste et extrêmement pénible spectacle. Bien entendu, le résultat fut que son développement s’en vit considérablement ralenti. Mais bien entendu également, la mère était trop fière pour faire le rapprochement tandis que le père, plus réfléchi, se sentait coupable et souffrait en silence pour sa malheureuse fille. Psychorigide, le narrateur a dit tendancieusement psychorigide ? En effet et en voici un exemple : Maman je peux avoir une banane pour le goûter ? S’il te plaît bien sûr, tu m'as merveilleusement bien élevée ? Ah non ma chérie, nous sommes lundi et les bananes c’est le jeudi, tu devrais le savoir. Ah oui Maman, aujourd’hui lundi c’est le jour des tartines ? C’est bien ça ma chérie, je vais te la préparer. Tu veux beurre ou carré de chocolat ? Eh bien les deux Maman, c’est meilleur. Ah non, tu devrais le savoir aussi, ce n’est pas beurre et chocolat, c’est beurre ou chocolat, encore une chose que tu devrais savoir ma pauvre fille. Bien Maman, chocolat alors. La malheureuse mère était on le voit nettement moins souple dans la vie quotidienne que son mari déployant sa grâce sur les courts de tennis, elle était même très difficile à vivre mais la justesse exige que l’on dise la même chose de son époux et de ses fameux et infernaux tricotages et décricotages de pendules. Cet homme était fait pour vivre seul et s’entendre avec lui-même c’était l’évidence. Et, me direz-vous, comment étaient-ils encore ensemble dans ce contexte où la haine était finalement et fatalement apparue ? Eh bien lui manquait de courage pour quitter ses enfants et elle, elle s’exclamait en catholique fervente : Les liens sacrés du mariage ! Les liens sacrés du mariage ! Mais en fin de compte les plus grands principes finissent par s’effondrer face à la terrible et cruelle réalité et elle finit par se faire à l’idée du divorce. Il en fut extrêmement soulagé, il verrait ses enfants régulièrement quand même. Avec la générosité et la gentillesse qui le caractérisaient, il accepta de prendre tous les torts à sa charge. Générosité car comme dans quasi tous les cas les torts étaient partagés. Mais elle trouva cela parfaitement normal et n’envisagea pas une nanoseconde dans sa tête qu’il put en être différemment. Ainsi s’acheva l’histoire de ce couple contre nature, le plus extraordinaire restant qu’ils aient réussi à passer tant d’années ensembles. Et que leur arriva-t’il ensuite ? demandez-vous lecteurs curieux, tandis que leurs enfants devenaient peu à peu adultes ? Lui, vacciné de chez vacciné, écarta toute gente féminine de sa vie pour se consacrer au christianisme le plus intégriste qui soit, se rendant méthodiquement à chaque endroit où la Vierge était disait-on apparue, assistant aux offices en latin, tenant l’harmonium durant lesdits offices, également prêchant sans fin a bonne parole et cassant les burnes de tous ses copains etc…et naturellement tricotant et décricotant tout à son aise à tour de manivelle sans personne pour l’emmerder. Quant à elle, elle se remaria tout simplement, et très originalement avec un compère veuf avec lequel elle jouait également au bridge lorsqu’elle était jeune fille. Quelle vie d’aventurière ! Elle expliquait à qui voulait l’entendre que les gens et les jeunes en particulier ne comprenaient rien à rien et se trompaient sur toute la ligne : On ne se marie pas parce que l’on s’aime, on se marie pour s’aimer ; et mon nouveau mari aime les beaux noms - et elle avait un beau nom mais qu’est-ce que cela changeait puisque désormais elle allait porter celui, pas mal aussi, de son nouveau mari -, en tout cas telle était sa position. Très bien, chacun son merdier ô liberté liberté chérie Mais je puis vous affirmer que les relations qu’elle entretient avec son nouveau compagnon sont plus glaciales que tous les icebergs de l’Arctique réunis dans le même charter. De quoi faire sombrer en une fois des dizaines de Titanics se tractant mutuellement. L’avantage est que chez eux, chez ce nouveau couple, cela produit d’énormes économies d’énergie côté frigidaire et congélateur. D’ailleurs, maîtresse de maison exemplaire, elle fait rôtir le poulet au micro-ondes car cela est plus rapide et pratique. Le résultat est particulièrement blanc et insipide et on ne peut moins gouteux. Ce chapitre tout-à-fait inintéressant et uniquement dicté par un strict souci de vérité est dédié au comment rater sa vie quand on est vraiment trop con et têtu d’un côté et trop faible et gentil de l’autre. C’est maintenant l’heure ami lecteur de demander humblement et à genoux pour les protagonistes qui n'étaient ni l'un ni l'autre ni méchants ni malintentionnés la sainte bénédiction des douze apôtres.
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Foiré d'avance
appartient au recueil Nouvelles du monde
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Nouvelle terminée ! Merci à Ancolies. |
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