Comment ma mère a tué mon père
De toute façon, si je ne l’avais pas tué, il serait mort dans un an.
Et pourquoi ça ?
Artères bouchées. Par les cigarettes qu’il enfilait à la chaîne.
Aussi vous l’avez tué pour abréger ses souffrances, c’est ça ?
Non je l’ai tué plus ou moins involontairement.
Vous avez fait ça comment ?
Je l’ai étouffé psychologiquement. Mais je ne pensais pas que cela arriverait si vite. Seigneur qu’il était faible !
Comment avez-vous procédé ?
Je l'ai isolé de sa famille. En 2 ans de mariage, je l’ai fait se brouiller avec son frère jumeau, ses sœurs, sa mère. Je l’ai aussi naturellement empêché de voir ses enfants.
Il souffrait d’être manipulé de la sorte, d’être votre pantin vous croyez ?
Naturellement, c’était un homme intelligent et de cœur.
Dans ces conditions, pourquoi à votre avis ne vous a-t-il pas quittée ?
Parce que c’était un imbécile bourré de principes tirés du Moyen-Âge et droit comme un i qui n’allait certainement pas planter là une femme avec 5 enfants.
Vous reconnaissez l’avoir tué. Vous allez être jugée pour cela pas vous savez.
Cette conversation est off. La charge appartient à l’accusation. Comment allez-vous le prouver ?
Nous trouverons. Vous ne vous en tirerez pas comme cela.
C’est à voir. L’autopsie n’a rien décelé. Je vivrai veuve racinienne et libre de jouer la coquette. Le corps de feu mon mari n’est pas encore froid que son meilleur ami me fait déjà des avances, devant sa femme et nos enfants respectifs, c’est très excitant.
Racinienne ?
Je joue aussi bien la tragédie que la comédie. Personne ne me cherchera noises. Je suis la veuve éplorée que chacun plaint de tout son cœur.
Vous êtes détestable vous savez ça .?
Seulement pour les gens intelligents qui voient clair dans mon jeu et croyez-mo ils ne sont guère nombreuxi. Les autres, tous ces idiots qu’il est si facile de gruger trouvent que je suis une femme admirable.
Vous n’avez donc aucuns remords ?
Je devrais ? Qu’est-ce que vous y connaissez ? Cela ne concerne aucunement les gens de mon espèce..
Votre vie ne va pas être drôle, vous le savez aussi.
Qu’est-ce que vous en savez ? J’ai son argent et la liberté.
Vous avez peur de la souffrance ?
Naturellement mais pourquoi cette question ?
Peut-être ce fameux remord.
Encore une fois laissez cela aux morts. Il n‘avait qu’à refuser de se laisser faire mais je le répète c‘était un faible.
Qu’était-il en fait ce mari pour vous ?
Un objet domestique et décoratif qui devait être parfait. Plus réussi que ceux de mes sœurs et par voie de conséquence que ceux des femmes de la terre entière.
Et vos enfants ?
Vous comprenez vite vous. Même chose, de petits singes savants qui avaient devant leurs cousins/cousines les meilleures notes en classe même si cela était faux. Les plus doués, les plus réussis de Paris. Et mon appartement aussi. Et mes dîners bridge mondains pareil.
Que vouliez-vous prouver ?
Que j’étais, que je suis la meilleure. La plus admirable. Combien de fois devrai-je vous le répéter !
Pourquoi y teniez-vous, y tenez donc tant que cela ?
Parce que je suis étouffée par la jalousie de la fureur étranglée que j’éprouve envers mes sœurs aînées.
Vous avez été à Calcutta travailler un mois dans l’équipe de Mère Térésa. Pourquoi avoir fait cela alors que vous n’êtes pas douée d’un milligramme de bienveillance, charité ou bonté ?
Quelle question ! Pour écrire ma légende naturellement.
Revenons-y à la famille de votre mari. Saviez-vous qu’à 48 ans, l’âge où vous l’avez tué, il déjeunait régulièrement en cachette avec sa mère ?
Le traitre. Le félon. Le misérable.
Vous ne l’aviez donc pas totalement brisé ?
Si fait ! Déjeuner en cachette avec sa mère à 48 ans, ce n’est guère brillant.
Certains prétendent qu'il avait une maîtresse.
Ridicule. Absolument impossible. Je suis la seule, la meilleure.
Priver vos enfants de leur père, cela vous indiffère ?
Pensez-vous, j’ai parfaitement réussi cela de son vivant.
Vous avez la conscience en paix, vous dormez sur vos 2 oreilles ?
Je dors parfaitement bien sur mes 2 oreillers, le sien et le mien. J’ai plus de place.
Quelle place tient l’amour dans votre vie ?
Hormis celui que je me porte, strictement aucune.
Que croyez-vous que vos enfants éprouvent pour vous ?
Une crainte permanente évidemment.
C’est cela que vous désiriez ?
Qu’ils soient sous contrôle, naturellement.
Et leur avenir ?
Il sera horrible. J'ai tant effacé toute leur identité, les ai tant humiliés qu’ils ne s’en relèveront jamais. Ils échoueront dans leurs parcours professionnels et affectifs et feront des enfants psychotiques.
C’est tout le bien que vous leur souhaitez ?
Ils m’auront suffisamment emmerdée, même si c’est la domesticité qui s’en occupait. Je ne les ai faits que pour emmerder mes sœurs et également qu’ils me permettent d’à travers eux briller.
Bon, cela ira pour nous. Vous êtes répugnante. Nous vous laissons là à votre indigence morale.
C’est ça. Du vent ! Et gardez-les donc pour vous vos leçons de morale.
En effet. Nous avons déjà gâché suffisamment de salive avec vous. Vous ne le méritez pas.
Allez donc voir là-bas si je n’y suis pas.
Oui. Avec soulagement. Il est effrayant de rencontrer quelqu’un comme vous. Vous êtes le Mal, vous savez ça ?
Allez vous faire voir là-bas vous dis-je et me laissez à mes opérations de coquette tragédienne. J’ai tant à faire.