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Tous les ans - Domaine Public

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Tous les ans est une nouvelle d'Anton Tchekhov parue dans le recueil de nouvelles " Salle 6 "

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Tous les ans

La petite maison à trois fenêtres de la princesse a un air de fête. Elle semble rajeunie. On a soigneusement balayé tout autour ; la porte cochère est ouverte ; les jalousies sont levées ; les vitres des fenêtres, récemment lavées, jouent timidement avec les rayons du soleil printanier…

À l’entrée de parade se tient le suisse Marc, vieux et cassé, vêtu d’une livrée mangée des mites. Son menton piquant, que ses mains tremblantes ont passé toute la matinée à raser, ses bottes fraîchement cirées et ses boutons armoriés reflètent aussi le soleil. Marc n’a pas quitté en vain son réduit ; c’est aujourd’hui le jour de fête de la princesse ; Marc doit ouvrir la porte aux visiteurs et les annoncer. Dans l’antichambre, cela ne sent pas, comme d’ordinaire, le marc de café ni la soupe à l’huile ; cela sent une vague odeur de savon aux jaunes d’œufs.

Les chambres sont soigneusement faites, les portières en place ; la mousseline des tableaux est enlevée ; les parquets, usés et raboteux, sont cirés. Ioûlka, la méchante chatte, avec ses petits, et les petits poulets, sont enfermés jusqu’au soir à la cuisine.

La propriétaire de la maison aux trois fenêtres, vieille princesse voûtée et ridée, est assise dans un grand fauteuil et arrange continuellement les plis de sa robe de mousseline blanche. Seule une rose, piquée sur sa maigre poitrine, rappelle qu’il existe encore de la jeunesse en ce monde. La princesse attend les visiteurs qui vont venir la féliciter.

Il doit venir le baron Tramb avec son fils, le prince Khalakhâdzé, le page de cour Bourlâstov, le général Bitkov, cousin de la princesse, et beaucoup d’autres…, une vingtaine de personnes.

Ils arriveront et empliront son salon de conversations. Le prince Khalakhâdzé chantera quelque chose et le général Bitkov lui demandera deux heures durant sa rose… La princesse sait se tenir avec ces gens-là. La dignité, la majesté et les bonnes manières paraîtront dans tous ses mouvements… Il viendra aussi les marchands Khtoûlkine et Péréoûlkov ; une plume et une feuille de papier est préparée pour ces messieurs ; « chaque grillon son trou. » Qu’ils signent et s’en aillent…

Midi. La princesse arrange sa robe et sa rose. Elle écoute si quelqu’un ne sonne pas. Une voiture passe avec bruit, s’arrête. Cinq minutes s’écoulent.

« Ce n’est pas chez nous », pense la princesse.

Oui, pas chez vous, princesse ! L’histoire des années précédentes se renouvelle. Histoire sans merci ! À deux heures, comme l’an passé, la princesse s’en va dans sa chambre, aspire de l’ammoniaque, et pleure.

– Personne n’est venu ! Personne !

Le vieux Marc s’affaire auprès de la princesse. Il n’est pas moins peiné qu’elle ; les gens ont bien changé ! Avant, ils s’entassaient comme des mouches dans le salon, et maintenant…

– Personne n’est venu ! dit la princesse en pleurant ; ni le baron, ni le prince Khalakhâdzé, ni Georges Bouvîtski… Ils m’ont abandonnée ! Et sans moi que seraient-ils devenus ? Ils me doivent leur bonheur, leur carrière… À moi seule ! Sans moi, ils ne seraient rien.

– Rien du tout, madame ! reconnaît Marc.

– Je ne demande pas de la reconnaissance… Je n’en ai que faire ! Je ne demande que du sentiment ! Mon Dieu, que c’est offensant ! Même Jean, mon neveu, n’est pas venu ! Pourquoi n’est-il pas venu ? Quel mal lui ai-je fait ? J’ai payé tous ses billets ; j’ai marié sa sœur Tânia à un brave homme. Ce Jean me coûte cher ! J’ai tenu la parole donnée à mon frère, son père… J’ai dépensé pour lui… tu le sais…

– Et à leurs parents, on peut dire que Votre Excellence a tenu lieu de parents.

– Et voilà… voilà la reconnaissance ! Quelles gens !

À trois heures, comme l’année précédente, la princesse a une crise de nerfs. Inquiet, Marc met son chapeau galonné, marchande longtemps avec un cocher et se rend chez le neveu Jean. Par bonheur, les chambres meublées qu’habite le prince ne sont pas trop loin…

Marc trouve le prince étendu sur son lit ; Jean ne vient que de rentrer d’une beuverie de la veille ; sa figure carrée, fripée, est rouge, son front couvert de sueur. Sa tête bourdonne, son estomac se révulse. Le prince serait heureux de dormir, mais il ne peut pas ; il a des nausées. Ses yeux attristés sont fixés sur le lavabo, plein jusqu’au bord d’immondices et d’eau savonneuse.

Marc entre dans la chambre malpropre, se crispe, dégoûté, et s’approche doucement du lit.

– C’est mal, Ivan Mikhaïlovitch, lui dit-il, secouant la tête avec reproche ; c’est mal !

– Qu’est-ce qui est mal ?

– Pourquoi n’êtes-vous pas venu aujourd’hui souhaiter la fête de votre tante ? Est-ce bien ?

– Va-t’en au diable ! dit Jean sans détacher les yeux de l’eau savonneuse.

– N’est-ce pas offensant pour votre tante ? Ah ! Ivan Mikhaïlovitch, Votre Excellence n’a pas du tout de gentillesse… Pourquoi lui faire de la peine ?…

– Je ne fais pas de visites… dis-le-lui… Cet usage a vieilli depuis longtemps… Nous n’avons pas le temps de courir. Courez si vous en avez le temps et laissez-moi tranquille… Allons, file ! Je veux dormir…

– Je veux dormir… Vous détournez le visage !… Vous avez honte de me regarder dans les yeux !…

– Quoi ?… Tais-toi !… rien qui vaille !… pouilleux !

Marc cligne longuement des yeux. Silence prolongé.

– Petit père, venez la féliciter ! demande-t-il d’une voix douce. Elle pleure, se roule dans son petit lit… Ayez cette bonté ; faites-lui ce plaisir… Venez, petit père !

– Je n’irai pas. C’est inutile, et je n’ai pas le temps… Et que ferais-je chez cette vieille fille ?

– Venez, Excellence ! Faites-lui ce plaisir ! Faites lui cette grâce ! Elle est horriblement froissée, si l’on peut dire, de votre ingratitude et de votre manque de gentillesse. ».

Marc passe sa manche sur ses yeux.

– Faites-lui cette grâce !

– Hum !… dit Jean ; y aura-t-il du cognac ?

– Il y en aura, petit père, Votre Excellence !

– Bon !… Alors, oui…

Le prince cligne de l’œil.

– Et y aura-t-il cent roubles ? demande-t-il.

– Ça, c’est tout à fait impossible ! Vous savez vous-même, Votre Excellence, que nous n’avons plus les capitaux d’autrefois… Les parents nous ont ruinés, Ivan Mikhaïlovitch. Quand nous avions de l’argent, tous venaient, et maintenant… Que la volonté de Dieu soit faite !

– L’an passé, combien vous ai-je pris pour la visite ? J’ai pris deux cents roubles. Et aujourd’hui, il n’y en a pas cent ?… Tu plaisantes, corbeau ! Farfouille chez la vieille, tu en trouveras… D’ailleurs, va-t’en ; je veux dormir.

– Ayez cette générosité, Votre Excellence ! Elle est vieille, faible… Son âme tient à peine à son corps. Ayez pitié d’elle, Ivan Mikhaïlovitch, Votre Excellence !

Jean est impitoyable ; Marc débat avec lui. À cinq heures, Jean cède ; il met son habit et va chez la princesse.

– Ma tante, dit-il en posant les lèvres sur sa main et s’engouant.

Et, assis sur le canapé, il recommence la conversation de l’an passé.

– Marie Krysskine, ma tante, a reçu une lettre de Nice… Son mari, hein, quel homme ! Il décrit en grand détail le duel qu’il a eu avec un Anglais à propos de je ne sais quelle chanteuse… J’ai oublié son nom…

– Pas possible ?

La princesse roule des yeux, lève les mains et avec une surprise, mêlée d’effroi, répète :

– Pas possible !

– Oui… Il se bat en duel, court après les chanteuses, et ici sa femme se dessèche et périt à cause de lui… Je ne comprends pas des gens pareils, ma tante !

La princesse, heureuse, s’assied plus près de Jean, et leur conversation continue… On sert le thé avec du cognac.

Et pendant que la princesse heureuse, écoute Jean et rit, s’effare, s’étonne…, le vieux Marc cherche dans ses malles et rassemble les billets de banque.

Le prince Jean a fait une grande concession. Il n’y a à lui payer que cinquante roubles. Mais pour payer ces cinquante roubles, il faut chercher dans plus d’une malle.

Anton Tchekhov

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Proposé par

Sydow

Auteur

Blog

Anton Tchekhov

03-07-2014

Couverture

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Tous les ans n'appartient à aucun recueil

 

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