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Sivens - Le printemps français ? - Article

Article "Sivens - Le printemps français ?" est un article mis en ligne par "czerny31"..

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Sivens - Le printemps français ?

 

 

             1ere partie :  Mon témoignage

 

 

J’habite à quelques kilomètres de Sivens. Je n’y suis jamais allé, mais j’en entendais beaucoup parler autour de moi, depuis de nombreux mois, tant par des amis proches de mes enfants, que par des personnes concernées par ce projet.

 

 Ce qui arrivait tous ces temps à mes oreilles distraites, était qu’il s’agissait d’un site menacé par un projet de barrage devant inonder une immense forêt qui était un lieu de ballade privilégié de bien des autochtones. Un nombre important de jeunes, un peu « baba-cool », s’y étaient installés pour tenter de faire renoncer le conseil général à ce projet. Le terme « baba-cool » ne comporte dans ma pensée aucune connotation péjorative, mais simplement peut-être un peu d’amusement et de paternalisme, étant moi-même rescapé de cette époque où la jeunesse pouvait encore croire en des idéaux, plus farfelus les uns que les autres. Des amis participant à cette occupation depuis le commencement déjeunaient même fréquemment à la maison, tentant de m’alerter d’un scandale qu’ils avaient à cœur de faire connaître. J’admirais leur énergie et leurs convictions mais je dois confesser que mes oreilles devenues sourdes de tant de combats stériles et étouffés, ne me permettaient plus de les entendre, et encore moins de m’investir.

Un autre fait dont il m’a été fait directement communication, est que certaines personnes propriétaires de parcelles de terre destinées à l’inondation, menaient une guerre acharnée contre cette jeunesse, et vouaient une véritable haine à ces occupants. M’étonnant de cela, j’en demandais explication et il s’avérait que ces personnes avaient reçu en dédommagement de leur terrain, la promesse du versement de sommes d’argent sans commune mesure avec le prix de ces terres non constructibles, par le conseil général du Tarn, porteur de ce projet. Elles ne voulaient donc pas voir capoter le projet, pour rien au monde, et rivalisaient d’ingéniosité pour faire mille misères à ces soi-disant squatters des lieux.

Voici donc détaillé, les faits tels qu’il me semblait les appréhender, et les apparenter à quelque querelle de clocher sur fond d’écologie intuitive.

Je ressentais bien que l’acharnement mis par les autorités locales était démesuré, mais je me suis de manière coupable habitué à cet état de fait, n’apportant plus une confiance aveugle aux services administratifs en place, pour avoir dans ma vie été témoin de trop d’abus et dérapages immondes et récurrents. J’en étais donc là de mes tièdes réflexions confortables jusqu’au 25 octobre au soir, où j’apprenais que tout à basculé.

Le jeune Rémi Fraisse recevait une grenade dans le dos et était retrouvé sans vie. Son crime ? être sur place à vouloir faire connaître son point de vue sur le scandale en cours ; croire en un monde meilleur et mettre au service de cette foi, son énergie, sa jeunesse, sa force et toute sa conviction.

 

Samedi 1 novembre au soir… mon travail me retient sur Toulouse tard dans la soirée.

J’entends à la radio qu’une manifestation est en cours et qu’ « en marge » de cette manifestation, des « éléments extérieurs » sont en train de se livrer à des scènes de violence dans tout le centre ville. Ne connaissant que trop le sens qu’il est possible de donner aux mots, j’ai besoin d’y adjoindre des images.

Je veux me rendre compte par moi-même… quel est ce phénomène, qui sont ces gens, quelles sont leurs motivations, écoeurés ? écolos ? pillards ? violents pour le plaisir ?

Toutes ces questions me trottent dans la tête et je dois me rendre sur place.

Je remonte à pieds depuis la Garonne vers la place du Capitole. Il est aux alentours de 19 heures. Plus je m’approche et plus je ressens une odeur de gaz lacrymogène. La circulation automobile est coupée. Un hélico est en vol stationnaire au dessus du centre ville avec un puissant projecteur, donnant ainsi aux lieux un air de scène de conflit. Des cars de gendarmes mobiles et de Crs stationnent tout au long des rues.

Je constate qu’effectivement, les vitrines de deux banques ont été brisées, les guichets distributeurs de billets ont été vandalisés, je peux décompter quatre vitrines de magasin portant des impacts. A priori, je ne pense pas qu’il y ait pu y avoir de pillage, les vitrines n’étant pas suffisamment cassées.

J’arrive aux abords de la place du Capitole où semble se rassembler les derniers « éléments perturbateurs ».

Un imposant barrage de policiers interdit tout accès à la place, où les manifestants semblent cependant très nombreux.

Usant de mes cheveux grisonnants, de mon costume classique de teinte sombre et de mes souliers noirs, je rassemble toute ma confiance en moi et leur lance un bref mais vif « service de presse ! » Puis je marche sur eux, tout étonné de voir le cordon s’ouvrir devant moi, sans la moindre question.

La tension est palpable. La foule crie des slogans hostiles à la police. Un groupe imposant de crs a pris position devant la façade du Capitole. Face à eux les « délinquants ». Je promène mes pas au travers de toute cette foule disparate.

 

Au premier rang, et assis par terre, j’aperçois quelques personnes. Parmi elles, beaucoup de jeunes, plutôt avenants, au demeurant sympathiques, mais aussi des mères et pères de famille, tels que Mr et Mme « tout le monde », quelques cheveux longs, les baba-cool » dont j’ai déjà parlé à l’allure plus décontractée. Leurs slogans sont très centrés sur Rémi et invitent la police à réfléchir sur leur rôle dans ce qu’ils appellent ce crime. Il me semble qu’il s’agit de personnes connaissant Rémi de plus ou moins loin. Ils sont au nombre d’une centaine environ. Ils font face à une dizaine de mètres seulement, aux forces de l’ordre.

 

Au second plan et formant un arc de cercle autour des premiers, des éléments plus agités, il est vrai. Je pense qu’il s’agit d’une population plus violente au demeurant. J’en décompte une cinquantaine à vue d’œil. Ils envoient sporadiquement sur les policiers des objets enflammés. Ceux-ci répliquent par deux grenades lacrymogènes. Il me semble qu’il s’agit de personnes légèrement avinées, et usant d’un langage très cru, attestant d’un séjour prolongé à la rue. J’en vois beaucoup portant des bouteilles de bière à la main et les démarches ne sont pas toutes très stables.

 

Un troisième plan très distinct est visible, toujours en arc de cercle. Il s’agit des jeunes venant des cités des alentours de Toulouse. Ils ne s’en cachent pas et même le revendiquent verbalement. Ils vocifèrent des menaces violentes sans le moindre rapport avec la manifestation. La moyenne d’âge est très jeune, je dirais d’environ 17 à 19 ans. Ceux qu’il m’est donné de voir sont, me semble t’il, aux origines européennes. Ils sont une trentaine environ.

 

Une autre population est également visible. Ils ne sont pas réunis en bande mais disséminés tout autour, à quelques enjambées tout de même. Ils sont souvent en couples. Les têtes sont grisonnantes, l’allure un peu « bobo ». Ils ont certainement connu les années 68. Ils sont là, ne disent rien mais observent. Ils semblent seulement dire, j’y étais et j’ai vu, je peux témoigner. Ils ne semblent pas se connaître entre eux, contrairement aux précédents groupes. A entendre leurs discussions, elles dénotent un niveau intellectuel assez élevé et une approche philosophique de la situation. Ils semblent en pleine défiance de l’autorité, et ont gardé depuis toutes ces années cet esprit libre et contestataire.

 

Je marche enfin vers le coin opposé de la place. Se tiennent là, tout un groupe très homogène de manifestants, casqués, cagoulés et armés de barres de fer. Ils se tiennent en rang serrés. Leur capacité de frappe est relativement considérable et ils n’ont vraisemblablement pas froid aux yeux. Les carrures sont athlétiques. Ils sont prêts à en découdre. Ce groupe semble organisé, voire presque militarisé. Je m’en approche afin d’évaluer à qui nous avons à faire. Les propos sont très politisés, à la manière des anciens groupes d’extrême gauche de l’époque Krivine. Leurs mots sont choisis comme étudiés et répétés. Ils me font penser à certains groupuscules anarchistes qui se développaient à Toulouse, après la débâcle des opposants espagnols au franquisme. Bien que se réclamant de la mouvance anarchiste, les groupes étaient très organisés et hiérarchisés. Je tente d’établir une discussion, mais je m’aperçois que ma tenue doit plutôt faire penser à un policier en civil ou un collaborateur du préfet, enfin à quelque chose de pas fréquentable. J’y renonce donc très vite, ne pouvant les en blâmer au vu des circonstances.

 

Il me reste enfin un dernier groupe que je n’ai pas encore approché. C’est le groupe des journalistes et des reporters tv. Je m’en approche et me fonds relativement bien dans leur masse. La discussion est abondante et facile. Un journaliste demande s’il peut échanger des images. Sa direction lui a demandé de rapporter des images de jeunes casseurs défiant la police mais il n’en a pas vus. Il s’étonne de plus que ce soit à son sens la police qui défie par sa présence les manifestants encore sur place. Leur retrait mettrait probablement une fin à ce rassemblement. Aucun bâtiment ni privé, ni public, ne semble plus menacé. Leur seule présence, là sur la place, fait craindre un nouveau dérapage à chaque instant.

 

Ce face à face explosif durera jusqu’à 22h30 environ. Dés que les policiers se replient en marche arrière, sous les huées de l’assemblée et les « police assassins !», les manifestants se disperseront dans un calme relatif.

 

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2eme partie : Mes réflexions

 

Concernant le projet de Sivens et sans entrer dans les détails techniques auxquels je suis totalement étranger, j’ai cependant été frappé par les discours des représentants du Conseil général du Tarn.

Ils disent ne pas abandonner le projet mais seulement prendre acte qu’ils ne peuvent en l’état continuer le chantier. Ils signent et persistent sur la finalisation du projet, même s’ils devaient y apporter quelques petites modifications.

Ils disent que cette demande d’ouvrage est le fruit de la concertation démocratique, et du travail des élus, donc le fruit de la voie du peuple.

Si ce discours pouvait tenir la route dans le cadre d’un électorat massif, je pourrais à la rigueur l’entendre. Or, l’électorat majoritaire est le clan des abstentionnistes. Peut on donc parler de légitimité, de voix du peuple, quand le peuple est dans la rue et remet en question avec tant de violence les décisions d’une classe politique déconnectée ?

 

L’acharnement à faire passer en force des dossiers tellement contestés est par ailleurs suspect. Les mauvais esprits pourront à l’envie y percevoir des manigances à détourner les subventions européennes qui étaient à l’époque de l’étude du projet relativement prolixes. D’autres y verront des versements de pots de vins exorbitants à des entreprises de travaux publics pour l’obtention des chantiers, d’autre encore y verront des intérêts privés de nos élus… bref, leur comportement est le berceau de bien des divagations que l’histoire nous a montrées comme pas si farfelues que ça.

Depuis de nombreuses années, la classe politique a peu à peu perdu la confiance des gens du peuple. Trop de scandales les ont salis. Ils se sont peu à peu, coupés des gens qu’ils prétendent représenter. Le modèle démocratique tel qu’il est conçu semble avoir du plomb dans l’aile et parait vivre ses dernières décennies, à défaut de refonte totale.

 

Qui ai-je vu dans la rue ? Des proches et des amis de Rémi, des personnes émues par ce drame. J’y ai vu des personnes fragilisées par les rudesses de la rue, de « la zone» comme ils disent. J’y ai vu des gosses sans repères, sans boulot, sans histoire, sans racines, dont les seules valeurs vitales sont la violence, la différence pour se faire respecter. J’y ai vu des nostalgiques d’une époque meilleure, d’une époque où l’on vous apprenait encore à écrire, à lire, les noms des philosophes, les détails de l’histoire, les mathématiques, les arts… d’une époque où l’on pouvait rêver, refaire le monde, faire un emprunt et se lancer, avoir des projets… d’une époque où on ne se sentait pas formaté pour produire et pour consommer, mais pour participer à une œuvre commune. J’y ai vu des groupes  qui s’organisent pour se faire entendre même par la violence, et ne se sentent pas invités à la construction de lendemains qui chantent.

Entre ces groupes aux vies différentes, y a-t-il un fil conducteur ?

Ils ne sont pas de même origine, ils n’aspirent pas aux même choses, ils ne se parlent pas, ne se comprennent pas forcément… leur seul point commun ? Ils sont dans la rue.

C’est politiquement ingérable et dénote une instabilité explosive. Nous sommes dans une situation de quasi conflit interne sous-jacent, sans leader, sans organisation, sans mot d’ordre, sans but précis…

Même l’idéologie écolo envoyée en renfort au dernier moment ne parvient pas à focaliser la sympathie d’une partie importante de ce vaste chaos, toute salie qu’elle est, d’avoir donné son nom, à plus de taxes encore…

Les palais construits pour chaque administration, les mairies comme autant de Versailles, les conseils généraux aux colonnes romaines et aux couloirs de marbre, sont autant d’arrogance pour un peuple en souffrance. Les bedons rebondis de tous ces grands vainqueurs, ces cravates de soie, ces limousines sombres, n’auraient ils pas vécu ?

L’histoire nous a appris que dés qu’un système politique tire sur sa jeunesse, ses heures sont comptées.

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czerny31

03-11-2014

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Sivens - Le printemps français ? appartient au recueil Témoin de l'histoire

 

Article terminé ! Merci à czerny31.

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