"Papé" est un journal intime mis en ligne par
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PapéJe dirais de lui, mon grand-père (1891 / 1971), qu’il avait le regard de ceux qui ont passé leur vie à écouter l’eau. Un regard calme, profond, un peu voilé parfois, comme si le ruisseau Le Martinet, affluent de l’Adour, avait laissé en lui un reflet permanent. Il naquit en 1891, dans un monde encore fait de gestes lents et de certitudes simples, et il avait grandi entre le bruit des meules et l’odeur du grain fraîchement versé. Le matin, avant que les cloches eurent sonné les matines, il sortait de la maison et restait un instant immobile, les mains dans les poches, à scruter la brume qui montait de l’étang. Il connaissait chaque nuance de ce brouillard, chaque frisson de l’eau, chaque humeur des arbres. Pour lui, le moulin n’était pas seulement l’outil de travail : c’était un organisme vivant, un compagnon qui tintait au rythme du courant. Il avait appris très tôt à reconnaître la bonne farine au simple frottement des doigts. Il la portait à son nez, la laissait glisser entre ses paumes, comme un or blanc dont il était le gardien. Les paysans du coin arrivaient avec leurs sacs sur l’épaule, et Émile les accueillait d’un signe de tête, sans grands discours. Il n’était pas bavard, mais il savait écouter. Et au village de Pontonx-sur-Adour où il naquit et où il fut enterré, écouter vaut plus que parler. La guerre de 14 l’avait arraché au pays pour servir le Pays. Il n’en parlait jamais. On devinait seulement, dans certains silences, dans certaines veillées au coin du feu où il ne restait guère longtemps, rompu par la fatigue, qu’il avait laissé là-bas quelque chose qu’il ne retrouverait plus. Quand il était revenu, il avait repris sa place au moulin comme on reprend une respiration interrompue trop longtemps. Les années passèrent, et avec elles les saisons. L’hiver, il réparait les engrenages, repiquait les meules, les mains rougies par le froid. Il avait cette force tranquille des hommes qui ne se plaignent pas, qui avancent, qui font ce qu’il y a à faire. Il aimait s’asseoir le soir sur le banc sous la glycine, une cigarette roulée entre les doigts, et regardait l’espace, vaste et calme. Il ne disait rien, il semblait alors en paix, comme si le Moulin lui parlait dans la langue qu’il comprenait : le patois gascon. La modernité finit par rattraper le Moulin. Le bruit mécanique des moteurs des camions… Le monde changeait, et Émile le voyait changer sans amertume, mais avec une sorte de mélancolie douce. Il avait connu un temps où le moulin était le cœur battant du village ; il voyait maintenant ce cœur ralentir. Son fils aîné, Henri, investit dans une minoterie et dans une unité de fabrication d’aliment pour le bétail, petite usine, mais monstrueux édifice dans l’écosystème paysager du Moulin. Faite de tôles, elle oblitérait l’horizon sur la prairie entourée de haies et sur les bosquets frémissant au vent. Mais lui restait fidèle à son milieu. Il avait traversé deux guerres, des crues, des sécheresses, des deuils, des joies simples. Il avait vu les Landes se transformer, les pins s’étendre, les routes s’élargir. Et pourtant, jusqu’au bout, il garda cette manière de se tenir, droite et discrète, comme un arbre qui a résisté à toutes les tempêtes. Je me souviens de lui comme d’un homme solide, réservé, je dirais muet, mais profondément ancré dans la terre et dans l’eau, dans la famille aussi, composée de trois générations sous le même toit. Un homme dont la vie n’a pas fait de bruit, mais qui a laissé derrière lui une trace durable — non pas dans les livres, mais dans la mémoire des lieux, dans le murmure du ruisseau, dans le souvenir de ceux qui l’ont aimé. Il n’allait pas à la messe pour écouter le sermon, mais pour retrouver les copains, chaque dimanche au bistrot du village Chez Suzanne. Le 11 Novembre 1971, papé et son moulin se sont tus Que t’aimi, papé, toustem que t’aimarai1*. ----------------------------------------------------- *Je t’aime, papé, toujours je t’aimerai Papé
Son béret sur la tête était plein de farine Papé, lo ton molin canta enqüèra dens l’aiga, J’avais injustement traité mon frère aîné Papé, lo ton molin canta enqüèra dens l’aiga, Papé ne parlait pas, ni pleurait, ni riait. Était son nom. Humble et muet, il fut héros Papé, lo ton molin canta enqüèra dens l’aiga, Le vieux moulin s’est tu, il a changé de mains. Papé, lo ton molin canta enqüèra dens l’aiga,
*Papé, ton vieux moulin murmure encore au fil de l’eau, Et le vent de l’Adour ranime l’écho de tes pas. Papé, ton cœur demeure la voix qui guide la mienne, Et moi, devant ton nom, je m’incline en silence.
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Papé
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Journal intime terminé ! Merci à Damy Cantarrieu. |
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