Connexion : Ou
Mode Application Mode Site

Le pont - Histoire Courte

Histoire Courte "Le pont" est une histoire courte mise en ligne par "Mathi=U"..

Venez publier une histoire courte ! / Protéger une histoire courte

 

  

                                       f0242d63afcecc17f4576ef2263909e231c92d54.jpg

 

 

 

Marc s’était laissé pousser une barbe de trois jours et pestait de ne pas en tirer le réconfort escompté. Il s’était en effet imaginé que cette preuve de virilité sur son visage lui donnerait un surplus de courage le moment venu. Une drôle d’idée, si on y réfléchit une minute : une barbe sombre, une gourmette épaisse, une lourde chaîne autour du cou…. Autant de signes qui nous font paraître plus forts à nos propres yeux et à ceux du monde... Mais si nous éprouvons le besoin de nous rassurer, c’est bien que nous avons peur, non ?

 

Je pensais à cela, en l’observant d’en bas, plissant les yeux sous le chaud soleil d’aout. Je me sentais vraiment bien. A mes pieds, la rivière tranquille s’écoulait sans un remoud, m’apportant comme à l’accoutumé ce sentiment incomparable de sérénité. Tel un pêcheur, j’extirpais de l’eau profonde ma paix intérieure. Le coin devait être poissonneux, où le pêcheur chanceux, mais quoiqu’il en soit je réalisais alors que mon existence avait atteint un point d’équilibre rare. Les énormes tensions qui l’avaient fait dévier dans toutes les directions pendant des années avaient singulièrement perdu de leur intensité. Je me sentais enfin le propre guide de ma destinée. Et ce moment coïncidait comme par enchantement avec mes retrouvailles avec ce vieil ami d’enfance. C’était curieux.

 

Marc me faisait rire, juché sur le parapet du pont, boudiné dans son inusable slip de bain vert pomme que je lui avais toujours connu. Ce maillot, la situation dans laquelle il s’était mis de sa propre initiative étaient singulièrement cocasse. « Il a l’air fin, tiens ! » me disais-je en trempant un demi-orteil dans l’eau fraîche. C’était en réalité drôle et émouvant la fois, parce que je revoyais là-haut le Marc que j’avais laissé il y a dix ans, à la porte de l’âge adulte. La même énergie, les même doutes, la même gaucherie. Le même besoin de s’affirmer.

 

J’avais maintenant les deux pieds dans l’eau et me laissait bercer par le léger clapotement. Je me redressais, respirais à fond, les mains sur les hanches, les yeux finalement clos. Le vent amenait jusqu’à moi une délicieuse odeur de foin fraîchement coupé. Cette odeur, le lieu, tout me tirait en arrière, vers les souvenirs, vers ma jeunesse. Didier, Michel, Marc, Nathalie, Christine, Pauline… Patrick de temps en temps…. Notre petite troupe se donnait rendez-vous exactement ici. Nous jetions nos affaires en désordre à l’ombre du tilleul et courrions nous mettre à l’eau, brisant en un éclair la quiétude de l’endroit. Une gouille profonde accueillait nos jeux stupides d’adolescents. Juste au dessus, le pont en pierre permettait à chacun d’éprouver son courage. A cet exercice, Patrick était le champion incontestable. Il se plaçait au plus haut de l’ouvrage, de dos, et s’offrait un salto arrière avant de plonger. Nous ne pouvions lutter contre une telle maîtrise… Fort heureusement, Patrick était rarement des nôtres. Sans lui, le concours était plus ouvert. Certains arrivaient à plonger, mais pas de tout en haut. La plupart sautait des trois quarts de la hauteur, tous de la moitié. Tous, sauf un : Marc n’avait jamais réussi à réunir suffisamment de courage pour sauter de ce maudit pont. Ce n’était pourtant pas faute d’essayer. Combien de fois a-t-il enjambé le parapet, blanc comme un linge, tremblotant dans son slip vert ? Un quart d’heure de souffrance plus tard, il repassait de l’autre côté, dépité, humilié. Un groupe de jeunes n’est jamais tendre avec les phobies de l’un de ses membres… Comme si pointer du doigt les faiblesses des autres permettait de d’enfouir plus profondément les siennes… Nous nous sommes beaucoup moqués de lui.

 

Je rouvrais les yeux, soudain mal à l’aise. Marc était repassé de l’autre côté de la main courante, contre laquelle il s’appuyait. Son regard vaguement triste se perdait dans les flots. Nous avions apparemment parcouru le même chemin. Sans même me chausser, je me mettais en marche dans sa direction. J’avais un mal fou à comprendre son insistance à revenir ici, aujourd’hui, avec moi. Il y avait quelque chose de vaguement malsain dans cette ultime tentative. J’arrivais sur le pont. Marc pleurait. Sans bouger, sans bruit, la tête entre les mains. Je levais mon bras, restais indécis quelques secondes, saisis finalement son épaule. «  C’est Pauline, tu sais, elle m’avait dit… ». Il s’arrêta là. La plaie fraîchement rouverte le faisait sans doute trop souffrir. Nous restâmes ainsi, immobiles et silencieux, au dessus des flots tranquilles.

 

Je resserrais mon étreinte.

 

 

XXXXX

 

 

- Tu y étais déjà retourné ? Je veux dire, à la rivière ?

 

Nous étions maintenant installés sur la terrasse du petit café, deux bières bien fraîches à portée de main. Un vent léger balayait la place devant nous. Marc enflamma une cigarette puis déposa avec soin son briquet sur la table. Je le trouvais tendu.

 

- Non, Sylvain, jamais. Et toi ?

- Moi non plus. Tu sais, je ne viens vraiment pas souvent ici, c’est un miracle que tu m’y ais trouvé aujourd’hui… Tu habites toujours la région ?

- Oui…Enfin, non…. Ca dépend des périodes.

- Qu’est ce que tu es devenu au juste, pendant tout ce temps ?

- Oh moi, tu sais… J’ai pas mal tourné, à droite à gauche… On trinque ? J’ai une de ces soifs !

 

Je buvais en silence, laissant flâner mon regard du côté de l’épicerie dont le store – je le remarquais alors – avait été remplacé. Une vieille femme que je ne reconnaissais pas sortait de l’église, soudain éblouie par la clarté du jour. Marc avait déjà vidé la moitié de son verre et fuyait mon regard. Depuis l’épisode du pont, il s’était complètement recroquevillé dans sa coquille. J’avais du mal à accepter ce comportement.

 

- Quel temps, en tout cas aujourd’hui ! Ca fait plaisir ce beau soleil !

 

Je reposais mon verre, le plus lentement possible. J’avais besoin de me calmer pour éviter d’être blessant. Marc scrutait le ciel, un faux sourire aux lèvres. Il ne me facilitait pas la tâche…

 

- Je ne sais pas si ça va tenir… Tu as regardé la météo pour demain ?

 

Cet abruti allait tout gâcher avec ses conversations de coiffeur. J’étais justement en train de me dire qu’il n’avait pas le droit de me faire ça quand j’ai explosé, sans prévenir

- Ecoute Marc : si tu veux échanger des banalités toute l’après-midi, trouve un autre pigeon, ça ne m’intéresse pas. Maintenant si tu m’explique un peu le pont, Pauline et tout ce que tu as vécu depuis dix ans, là, je suis preneur.

 

J’avais élevé la voix un peu plus que je ne l’aurais souhaité, mais le coup semblait avoir porté. Marc me regardait enfin, gêné, indécis. Comment décide t-on de faire confiance ou non ? Comment reconnaît-on un ami possible dans un ami d’enfance ? Cela se joue à rien, à des détails, à des souvenirs. Marc m’a confié plus tard qu’à ce moment précis, il avait repensé à un de mes devoirs de mathématique que je lui avait permis de copier en vitesse pendant une récréation. Le théorème de Pythagore avait fait pencher la balance du côté des confidences.

 

 

XXXXX

 

 

Il a préféré qu’on se promène et je comprenais très bien ce choix. La marche libère la parole, je l’ai souvent vérifié. Peut-être parce qu’elle permet le silence, ou qu’elle l’allège. Le silence du tête à tête peut peser des tonnes, étouffer avant qu’on ose les lâcher les propos délicats. Celui de la promenade n’a quasiment pas de poids, il est naturel, comme ce pas que l’on répète. Paradoxalement, c’est ce silence permis qui libère l’orateur. Quand on marche, il arrive que l’on parle à l’autre comme si on se parlait à soi même. Une parole plus dense, plus vraie et de beaux silences, comme une respiration apaisée, voilà ce que Marc me proposait.

 

Nous avons donc entamé un tour de village, où chaque porte, chaque jardin, chaque maison nous était familier. Une odeur de cuisine, une façade décrépie, une vieille palissade en bois gris... Nous nous sentions chez nous. Le cadre a également joué, c’est certain. Marc m’en aurait-il dit autant dans un lieu inconnu ? Je reste persuadé du contraire.

 

« Pauline n’y peut rien, en réalité. Elle a juste servi de détonateur. J’étais assis sur cette plage, je reprenais mes esprits après un nouvel échec au pont. C’était toujours dur pour moi ces moments là, tu sais, vraiment très dur. Je prenais sur moi, je serrais les dents, mais ça me faisait terriblement souffrir. Vos moqueries me déchiraient le cœur à chaque fois. Enfin, j’imagine que c’est l’âge… L’âge de dire des méchancetés et l’âge de les prendre de plein fouet. Je ne parvenais pas à avoir le recul nécessaire. Cette notion même de recul m’était inconnue.

 

J’étais donc assis là, seul. Pauline s’approche et me dit « Même les filles sautent du pont. Tu sais quoi ? Tu dois être homo ! » et retourne se baigner en riant. Cette phrase, cette simple phrase, prononcée sans y penser par une gamine qui pensait être drôle, m’accompagne depuis dix ans. J’y repense quasiment tous les jours. Un peu moins, maintenant, j’assume un peu mieux. Mais ça a été un long chemin pour arriver à ce que le regard des autres ne me blesse plus. J’étais presque habitué à cela, il a fallu m’en défaire et crois-moi, le pli était bien pris »

 

Nos pas nous avaient emmenés devant le vieux moulin. La roue à aubes de plus de trois mètres de haut, tournait à faible cadence, donnant une impression de puissance immuable. Je sentais bien que la belle assurance que Marc affichait était aussi solide qu’un château de cartes. Il avait parlé, il avait osé, j’étais sans doute le seul à savoir, avant sa famille, avant ses parents…

 

C’était à mon tour, maintenant, de ne pas avoir le droit de le décevoir.

 

Partager

Partager Facebook

Point(s)

+16

Auteur

Blog

Mathi=U

26-08-2014

Téléchargement

PDF Certifié Ebook gratuit
"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
Le pont n'appartient à aucun recueil

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Mathi=U.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.