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Le chapelet de la morte - Nouvelle

Nouvelle "Le chapelet de la morte" est une nouvelle mise en ligne par "Guy Rau"..

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Le chapelet de la morte

 

 

                                                 1.

 

 

« Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous…… »

 

La prière s’égrenait depuis l’enfance, fervente au bout de ses doigts agiles.

 Raymonde avait reçu lors de sa communion solennelle, le chapelet en bois de buis qui ne devait jamais la quitter de son vivant.

 

En ces temps reculés, le chapelet était l’expression de la foi des humbles, le support de leur espérance et le symbole de leur attachement à la religion. Il rythmait le temps, il ponctuait la vie. Il accompagnait la mort aussi.

Raymonde avait coutume de réciter à tout moment un « je vous salue Marie » pour soulager les  petites misères de la vie quotidienne. Elle égrenait  une dizaine silencieuse au lever par gratitude d’avoir échappé aux affres de la nuit. Une autre dizaine murmurée dans la sérénité du soir précédait le coucher pour le salut de son âme et celui de ses père et mère depuis longtemps rappelés à Dieu. Plusieurs dizaines entrecoupées d’un « Notre Père » s’écoulaient de ses doigts nerveux pendant les orages, pour mieux évacuer la frayeur que lui inspiraient le tonnerre et les éclairs. Lors  des veillées, le pouce et l’index ensommeillés par le murmure des conversations feutrées retrouvaient soudainement leur agitation lorsque le ton montait ou que le propos s’égarait. Lors de l’office dominical enfin, peu réceptive aux incantations latines d’un officiant qui lui tournait le dos, elle débitait même plusieurs chapelets d’affilée. Elle recommandait ainsi à la Mère de Dieu, selon une comptabilité stricte et un ordre préférentiel minutieusement agencé, chacun des membres de sa famille proche et lointaine, ses voisins, ses amis, les vivants, les défunts…

En dehors de ces circonstances, le pieux objet reposait au fond de la poche de son tablier, la poche gauche pour être précis, car accessible par la main le plus souvent libre. Machinalement, elle plongeait à tout moment dans ce refuge ses phalanges inquiètes pour y chercher, par le simple toucher,  soulagement et réconfort.

Le chapelet fut pourtant à l’origine d’une discorde avec sa fille Céline, qui déjà  femme et vivant encore sous le même toit, refusait de s’associer plus longtemps aux rituels d’un autre âge que sa mère lui imposait.

Un jour que l’exaspération était à son comble, Céline, afin de bien marquer sa détermination,  rompit un chapelet aux grains de nacre qu’elle avait reçu de sa mère, le lui jeta tout démantelé à la figure et quitta la maison.

Raymonde était ulcérée par ce sacrilège. Maudissant sa fille, elle rassembla les morceaux éparpillés sur le sol et les confia à la discrétion de sa boîte en fer blanc décorée d’angelots rêveurs, qui contenait déjà tant de secrets, traces indélébiles  des joies et des chagrins de sa vie. 

 Des années s’écoulèrent durant lesquelles la mère et la fille ne se côtoyèrent guère. Céline cependant ne chercha pas à soustraire  sa propre fille Jeanne à l’affection de sa grand-mère, si attachée au chapelet et à sa petite fille.

 

                                                           2.

 

« Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. »

 

L’invocation s’égrenait lente et monotone comme ses dernières heures, au bout de ses doigts fatigués et noueux.

Alors que son âme quittait Raymonde dans une dernière dévotion balbutiée, le chapelet en bois de buis lui glissa des mains et tomba intact sur le sol. Jeanne, sa petite fille, le recueillit avec respect et le glissa dans la poche gauche de son tablier, qu’elle portait à la manière de sa grand-mère.

La veille des obsèques, la famille proche et les voisins se réunirent au domicile de la défunte, dont le corps reposait dans le cercueil posé sur deux tréteaux, au milieu de la pièce de devant, celle à laquelle on n’avait accès que dans de rares circonstances, celle dont les murs résonnaient encore des tragiques rebonds des grains de nacres rageusement dispersés par Céline plusieurs années auparavant.

La fille rebelle posa un regard insistant sur sa mère qui, déjà ailleurs,  ne la remarquait plus. Elle tenta une parole sanglotante vers la morte dont les lèvres  violacées et à jamais fermées ne donnèrent point d’écho. Elle  mesura en cet instant la futilité des querelles passées et se  mit à chercher intensément  sur ce corps sans vie un signe de pardon ou de réconciliation, un appel à combler le douloureux vide qu’elle avait contribué à creuser.

Elle renonça finalement à la contemplation de ce visage de marbre qui se refusait à toute concession, pour  chercher par le regard sur ce corps sans vie un signe porteur d’une improbable fusion de pensée.

Ses yeux embués s’attardèrent sur les mains jointes posées à même le ventre qui l’avait portée. Ces mains nues, maintenant immobiles et froides, jointes pour une ultime et muette  prière, interpellèrent la fille de la défunte, comme si elles lui demandaient quelque chose. Déconcertée, Céline, pour chasser cette vision, porta son mouchoir à ses yeux. Dans l’obscurité artificiellement créée, les mains en prière  poursuivirent dans l’âme ébranlée de la jeune femme leurs  revendications insistantes. Surgissant d’un lointain passé avec lequel la fille avait pourtant rompu, les mains blanches reprirent vie dans la pensée recueillie.  Les doigts raides retrouvèrent dans la méditation de Céline leur agilité caractéristique, déroulèrent l’instrument de prière pour en triturer chaque grain avec obstination.

« Madame, nous attendons votre permission ». Ainsi s’exprimait le maître de cérémonie des pompes funèbres qui, pressé par l’horaire, demandait l’autorisation de poser le couvercle sur le  cercueil. Céline, sortant de sa torpeur, le pria évasivement d’attendre encore un peu, signifiant ainsi son souci d’accomplir un ultime devoir.

« Le chapelet », s’exclama Céline, « Elle réclame son chapelet », insista-t-elle agacée, en cherchant l’approbation des personnes présentes. Les têtes baissées lui répondirent d’un regard gêné.  Une petite vieille hésitante  lui tendit spontanément le sien. Céline le refusa pour se mettre fébrilement à la recherche du chapelet en bois de buis de la morte. La petite fille de la défunte plongea par réflexe dans la poche gauche de son tablier une main protectrice, cherchant ainsi à soustraire des possibles exigences de sa mère le chapelet dont elle était devenue l’héritière.

De la fouille hâtive et désordonnée surgit la boîte aux angelots rêveurs qui suscita la curiosité de Céline.  Le couvercle lui résista. Elle le força rageusement non sans laisser échapper des paroles dont l’indécence mit l’assemblée mal à l’aise. Sa main agitée fouilla fiévreusement le fatras des souvenirs accumulés au milieu desquels elle  crut reconnaître la pièce recherchée.  Elle n’en sortit pourtant que l’objet de leur discorde. Faute d’avoir pu dans sa perquisition extraire le chapelet aux grains de buis, elle reconstitua, hâtivement et maladroitement, le chapelet aux grains de nacre qu’elle avait rageusement démantelé quelques années auparavant.

L’opération fut sommairement menée. Céline tenta d’entrelacer l’objet reconstitué  dans les mains jointes de sa mère. Raides et  déjà scellés pour l’éternité, les doigts refusèrent d’accueillir le chapelet aux grains de nacre. Excédée par l’échec de ses tentatives Céline abandonna sans recherche le chapelet au dessus des doigts croisés des mains en prière.

 Le chapelet aux grains de nacre glissa immédiatement entre le flanc de la défunte et la paroi interne du cercueil, comme si la morte voulait ainsi manifester sa désapprobation et refuser un chapelet qui lui avait donné tant de chagrin et qui de surcroît n’était pas le sien.

Sa fille plongea une main furieuse à la recherche de l’objet. Elle l’enfourna, sans ménagement dans la cavité formée par les deux index croisés et la jointure des deux pouces.

Convaincue d’avoir accompli la volonté de la défunte, elle recula d’un pas, autorisant ainsi tacitement la fermeture du  cercueil.

 

 

                                                           3.

 

« Ainsi soit-il »

 

Céline dans un sommeil agité cherchait désespérément à s’extraire du rêve qui la tourmentait.

Haletante et en sueur, elle tentait d’échapper du songe comme d’un  gouffre qui l’aspirait. Elle évacua d’un geste brusque la dernière image et tenta de regagner la réalité dont elle devinait confusément qu’elle était à sa portée. Rassemblant ses forces  elle ordonna à tous ses sens de se mobiliser afin de la ramener à l’état de conscience.  Elle porta fébrilement sa main vers la table de nuit, à la droite du lit, pour rechercher la lampe de chevet.  Elle provoqua, par une  pression de l’index sur l’interrupteur, un léger bruit significatif accompagné d’une lumière diffuse. Confortée par le succès de cette manœuvre elle se redressa et à la faible lueur de la lampe,  porta un regard panoramique sur son entourage immédiat. Céline se rendit compte alors qu’elle était éveillée et que son cœur battait à se rompre. Elle fit quand même un rapide inventaire du lieu et reconnut soulagée tous les objets familiers. Elle épongea la sueur de son front avec un mouchoir légèrement parfumé à l’eau de Cologne et revint définitivement à la réalité.

Ce n’était pas un cauchemar. C’était un rêve plutôt agréable même, n’étaient son caractère répétitif, chaque nuit, depuis plusieurs semaines, et l’angoisse provoquée par la difficulté de ne pouvoir s’en dégager. Sa mère récemment décédée en était systématiquement le personnage central, dans les situations de la vie courante.

Le médecin consulté à ce sujet ne vit rien d’autre qu’une réaction normale à la suite du choc provoqué par le décès de la mère : la fréquence allait s’amenuiser avec le temps. Le psychologue diagnostiqua le remords inconscient provoqué par la rupture ancienne et le désir impossible de la fille vivante de renouer avec sa mère décédée. Les sœurs de la congrégation religieuse proche se rallièrent docilement à l’avis sans audace de Monsieur le Curé tandis que l’instituteur et le notaire se réfugiaient dans leur laïcité incrédule.

Lors d’un rassemblement de famille, le jour de la Toussaint, après les vêpres, toutes les interprétations furent évoquées et décortiquées par l’assemblée présente. Une vieille tante encore très écoutée, sœur de la défunte, lança cependant une interprétation originale et inattendue. Elle prétendait que rêver d’un proche mort était un signe lancé aux vivants par le défunt tourmenté qui réclamait des prières pour le salut de son âme.

 En évoquant des situations similaires, avec force gestes et exemples détaillés, elle commençait à rallier à son interprétation l’ensemble de l’auditoire dont les murmures un à un cessèrent jusqu’au silence parfait.   L’effet produit par ses  propos donna de l’assurance à la sœur de la défunte. Elle s’enhardit et affirma même avec autorité  que les prières pour le repos de l’âme de sa sœur seraient plus efficaces si elles étaient récitées avec le chapelet en bois de buis avec lequel tout le monde l’avait vu prier. Pour mieux apprécier l’effet de ses propos sur l’assemblée muette et pendue à ses lèvres, elle dirigea ses yeux, dans un mouvement circulaire, vers ceux de chacun des membres de l’assemblée à la recherche d’une approbation. Son regard s’arrêta sur la  jeune Jeanne, la petite fille de la défunte,  rougissante, qui pour se rassurer plongea par réflexe une main peureuse dans la poche gauche de son tablier. Le geste ne devait pas échapper à l’acuité de la vieille tante dont l’attention fut toutefois détournée un instant par l’intervention de Céline qui, angoissée par les propos de sa tante, déclara le chapelet perdu.  La vieille tante haussa les épaules et fixa à nouveau Jeanne, la fille de sa nièce qui d’une main lente retira de sa poche le chapelet aux grains de buis de sa grand-mère. Elle le remit d’un mouvement lent et hésitant  à sa mère tremblante d’émotion qui le recueillit sans un mot,  avec le respect filial et le baiser de l’amour.

 

Céline avait coutume de réciter à tout moment, un « je vous salue Marie », pour soulager les  petites misères de la vie quotidienne. Elle égrenait  une dizaine silencieuse au lever par gratitude d’avoir échappé aux affres de la nuit…

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Guy Rau

23-08-2015

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Le chapelet de la morte appartient au recueil Histoires drôles et drôles d'histoires

 

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