
Le Chalutier
J’avais déjà écrit plusieurs textes sur le thème de l’écriture. Aujourd’hui, avec le recul, je me rends compte que tout a déjà été dit sur le sujet.
De la thérapie à la résilience, de l’apaisement à la beauté, du rêve à la réalité, les doigts sur le clavier disent avec précision l’apport de l’écriture dans une vie. Ses atouts, ses richesses, sa grandeur : je n’ai plus rien à ajouter. Que pourrais-je rapporter ? J’aurais l’impression de radoter. Il est fort à parier que le lecteur pourrait penser : « C’est du déjà-vu, vu et revu. » Ou plutôt : « déjà lu ».
Alors ce soir, me vient une drôle d’idée. Je ne suis plus une auteure : je suis un chalutier en pleine mer. Les goélands s’amusent autour de moi. Ils crient entre les chants des vagues, ils s'emmêlent dans le cœur du vent qui me bouscule. Ils tournoient pour attirer mon attention ; ils espèrent, et c’est bien légitime, que je leur donne un peu de nourriture. Celle que je vais pêcher. Moi qui ne l’ai jamais fait, je me presse de les satisfaire. Dotée d’un filet expert, je le jette dans l’eau dans l’espoir d’attraper quelques poissons.
Dans leur impatience, les oiseaux continuent d’aller et venir autour de moi. Leur musique ailée remplit tout l’espace ; je crois ne pas me tromper si je vous affirme que je les pense capables d’étourdir le zéphyr. Les goélands aiment l’eau salée, les embruns, l’écume des vagues, la beauté des phares en pleine nuit.
Quelquefois, ils forment d’étranges figures juste au-dessus de moi. On dirait qu’ils parlent avec leur corps, comme s’ils écrivaient dans le ciel des mots que je ne parviens pas à traduire.
C’est logique. Il faut du temps pour décrypter l’univers, ses secrets, son mystère. A-t-on déjà vu un bateau partir en mer à toute vitesse et revenir quelques secondes plus tard avec une coque remplie à ras bord ? Le temps est précieux ; il ne passe qu’une fois, tout droit, sans retour arrière. Je pense que ces grands frimeurs affamés le savent déjà, eux qui attendent avec joie que je remonte le filet.
Mon embarcation navigue un peu à vue. J’ai perdu, il y a longtemps déjà, ma boussole et mon itinéraire. D’ailleurs, pour être tout à fait franche, je ne sais trop où je me rends, ni vraiment d’où je viens. Souvent je me perds. Ce qui est le plus surprenant, c’est qu’au milieu du discours inaudible des oiseaux, dans le vacarme des ondulations liquides, dans les vocalises venteuses, je retrouve malgré tout mes repères.
J’avance, je ne sais comment, le gouvernail entre les mains du mistral ou de la bise. Soudain, comme le jour se lève à l’horizon, je me retrouve illuminée par le soleil de l’Aube. Alors, je n’ai plus qu’à flotter vers lui, le Grand Luminaire qui se répand partout, dans les plus petits recoins, même sur les bons et les méchants. Le Majestueux. Le Généreux. Il ne sait que donner. Quand il s’en va, c’est à cause des nuages fugueurs. Lui, je le sais, s’il le pouvait, il brillerait sans cesse. Il nous aime tant.
Je glisse ainsi à la surface de l’océan. Les mouettes tapageuses m’accompagnent ; le sel sur le visage, les cheveux décoiffés, je poursuis mon escapade que rien ne lasse. Ce voyage est un mystère, une parade amoureuse, une rencontre avec des îles. Par moments, j’aperçois la robe nacrée des dauphins tout près de moi. Je ferme les yeux. La mélodie marine captive tous mes sens. Je n’ai plus peur de rien.
Il m’arrive de croire que je transporte avec moi, bien cachés, quelques trésors enfouis que j’aurais découverts au cours de mes nombreuses pérégrinations passées. Je fais erreur. En vérité, cette escapade se vit sans bagages ni provisions. Les créatures ailées réclament leur pitance tandis que je me nourris du temps, de la nature et de l’absence. Je parle du désir, des blessures et des douleurs, mais aussi des colères ou des guerres. Puis, tout s’envole avec les ailes des volatiles, eux qui connaissent tous les secrets de l’écriture, dans leurs valses folles, leur appétit de vivre et leur beauté.
Mon écriture est un chalutier entouré d’ailes venues du ciel. Un voyage toujours improvisé sur l’océan du mystère. Une mer au parfum iodé, sans escale ni compagnon. Une traversée solitaire.
Un tableau de Monet…
Le tout premier dessin de l’enfance qui vient.