"Lamperfeltz" est un conte mis en ligne par
"Deogratias"..
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"Même si c'est la même fenêtre, tous ne voient pas la même chose. La vue dépend du regard" (Alda Merini) Lamperfeltz
Lamperfeltz un petit village des bords de Loire. Un drôle de nom, on dirait du Danois. Lamperfetz est équidistant de Lamperterne et de Lamperclair. On s’en moque un peu, nul besoin de GPS pour vous raconter cette histoire. La particularité de ce lieu, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est qu’il fait toujours beau. Quelle que soit l’époque de l’année, le soleil brille. C’est ainsi. Pas de brouillard au lever, pas d’orages, encore moins de pluie, pas de saisons non plus. Il fait toujours beau. Toujours. Le soleil darde ses rayons à toute heure, les fleurs toujours écloses se rient souvent de notre étonnement. Il ne fait jamais nuit non plus, ça, c’est pour Lamperterne. Là-bas, à quelques kilomètres vers l’Est, il fait toujours nuit. D’où son nom. Les étoiles brillent sans cesse, la lune irradie de sa clarté tout le paysage, les arbres dans l’ombre toute l’année cachent ses trésors : des hiboux, des lucioles, toutes sortes de petites bêtes qui ne vivent que dans le noir. Lamperclair est à l’opposé, il y fait tout le temps jour. Mais sans soleil. Le climat est tempéré, on n’a jamais trop chaud, ni trop froid. Les nuages recouvrent le bleu du ciel, il y fait bon, il ne s’y passe pas grand-chose non plus. On y est bien, c’est tout. Evidemment, ce n’est pas comme Lamperfeltz qui attire les touristes en grand nombre. Les hôtels sont plein à craquer, les locations très difficiles à trouver. On s’arrache un séjour à Lamperfeltz. Pensez donc ! Les journaux avaient vite fait d’œuvrer à ce succès ! Un article était paru huit jours avant mon arrivée : « Lamperfeltz : la destination de rêves ! Le soleil brille toujours, les paysages sont à couper le souffle. Les Lamperfeltzois sont des gens très accueillants, ils savent vous cuisiner leurs petites salades Lamperdoze, un mélange de saveurs uniques dont la recette est gardée secrète. Vous voulez être heureux ? Définitivement heureux ? Venez à Lamperfeltz ! Attention cependant de ne pas vous tromper, Lamperterne et Lamperclaire, juste à égale distance sont beaucoup moins sûres. A Lamperterne, la nuit propage souvent ses angoisses et la luminosité de la Lune n’apporte rien de très génial. L’obscurité draine avec elle les voleurs, les cauchemars, les secrets honteux. Quant à Lamperclair, vous risquez juste de vous ennuyer, c’est un jour sans fin tout simplement et les habitants ne sont pas très heureux. On peut dire qu’ils s’ennuient, ce qui les rend d’humeur maussade. Le climat sans doute. Pas de spécialité à découvrir, il y fait clair c’est tout. Rien de plus. Mais pour Lamperfeltz, c’est autre chose ! Une situation géographique merveilleuse ! Les hêtres, les chèvrefeuilles, les saules, les forêts immenses inondées par le soleil, les oiseaux lyriques toujours experts en vocalises, les fleurs à jamais rieuses sous l’astre bienfaiteur ! Et surtout, surtout, des villageois heureux. Très heureux. Le sourire sans cesse sur les visages, la bonne humeur communicative, la bienveillance en action. Vous n’aurez rien à craindre des Lamperfeltzois. Ils sont comme des lampes éclaireuses de notre avenir. Partout ailleurs, des horreurs mais là-bas, la paix, la joie, la douceur seront votre quotidien. Venez donc ! Vous ne le regretterez pas ! ». Attirée par cette destination prometteuse, j’avais donc pris la route. J’avais emporté mes lunettes de soleil, mes crèmes solaires 50+, deux éventails, mes jupes, et quelques lectures. J’avais hâte de découvrir cet endroit hors norme. Est-ce que vraiment le Soleil brille toujours là-bas ? Est-ce que ce n’était pas un canular ? Après tout, en France, la météo change souvent d’une région à l’autre. Pourquoi pas là-bas ? Et Pourquoi les gens sont-ils réputés pour être toujours heureux ? Quel est leur secret ? Voilà toutes les questions qui me harcelaient. Donc, je me pressais, je voulais voir ça de mes yeux. Après quelques péripéties pendant le trajet, mon sac pesait lourd, je suis donc arrivée à 4 heures du matin. Le Soleil brillait de tout son éclat, 24 degrés Celsius sur un thermomètre géant décoré de fleurs sur le quai du train à destination. Formidable ! Une dame tenait un panneau géant au-dessus de sa tête : « Mme Deogratias » pour que je la vois bien. Elle souriait, toute excitée visiblement à l’idée de me voir. Je m’approchais : « C’est moi ! ». La Dame en question redoubla de joie : « Extraordinaire ! Bravo de venir nous voir ! ». Vint ensuite le moment d’embarquer dans une voiture toute blanche qui m’éblouissait. Mon accompagnatrice me tendit alors une paire de lunettes de soleil : - « Tenez, ce sera mieux ! ». - « Ah non, répondis-je, j’ai apporté les miennes, merci ! » - « Hors de question me répondit-elle, ici, vous ne pouvez pas mettre d’autres paires de lunettes que celle que l’on vous donne à votre arrivée. C’est obligatoire. C’est d’ailleurs la seule obligation pour tout votre séjour ! Tenez, vous avez le choix des coloris. Choisissez ! ». Je vis alors devant moi un grand sac de lunettes qu’elle avait pris soin de vider à moitié sur le capot de la voiture qui allait nous emmener au village. Très surprise, je pris le parti d’une paire toute rouge, très mode. Soline, c’était le nom de cette femme, fut toute joyeuse de me voir porter à mon tour les fameuses lunettes. « Très bien, très bien. Vous ne pourrez plus vous en passer vous verrez ! ». Avec un petit rire en prime, elle me suivit au moment de m’asseoir sur la banquette arrière du véhicule. Pendant ce trajet en voiture que je trouvais bien long, elle ne cessait pas de vanter les bienfaits pour la santé d'un séjour à Lamperfeltz : son soleil, ses odeurs, sa beauté. Moi, un peu fatiguée, je n’avais qu’une envie désormais, c’était de me coucher. Il était tôt et je n’avais pas beaucoup dormi. Après les présentations d’usage à l’hôtelier, au personnel, une fois le dépliant touristique entre mes mains, je me retrouvais enfin dans le silence, dans ma petite chambre, irradiée par les rayons du Soleil. La première chose que je remarquais, c’est que tout le monde portait les fameuses paires de lunettes imposées dès ma première minute sur le sol de Lamperfeltz. Mais pourquoi donc ? Je me décidais à les retirer. Impossible. J’avais beau tirer dessus, impossible de les ôter de mon nez. Je n’en revenais pas. « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? ». Je m’énervais. Mais alors vraiment. « Putain, je ne vais pas dormir avec ces lunettes ! ». Je tentais de les enduire de savon afin de les faire glisser. Rien n’y faisait. Je sortis donc de ma chambre pour redescendre au niveau de l’accueil : - Pardon, jeune homme, dis-je devant le garçon installé derrière le guichet de l’entrée. Je voudrais retirer mes lunettes, c’est incroyable mais je n’y arrive pas ! Le jeune qui me répondit portait lui aussi ces mêmes lunettes : - Mais pourquoi donc voulez-vous les ôter ? Elles sont indispensables pour rester parmi nous ! On ne vous l’avait pas déjà dit ? - Non, par ailleurs, je n’en vois pas l’utilité pour dormir ou prendre ma douche ! - Vous verrez, on s’y fait très bien. Jamais nous ne les quittons. C’est la seule règle en vigueur dans notre beau village ! Bienvenue chez nous !
Aussitôt l’information délivrée, il s’en alla pour répondre au téléphone. Je me retrouvais là, immobile, ne sachant que penser. C’est au moment de revenir dans ma chambre que je remarquais plus encore combien ces lunettes étaient partout : sur chaque visage, en décoration sur les ascenseurs, en peinture sur les sols carrelés des couloirs, brodées sur les rideaux, partout. Je commençais à me poser bien des questions. Une angoisse sourde me serrait la gorge. « C’est ça Lamperfeltz ? Une bande de binoclars tout joyeux de les porter ? ». Je ne parvenais pas à dormir. Malgré tous mes efforts, ces lunettes indécollables m’obsédaient. Je me décidais pour une promenade à la fraîche. Après tout il n’était encore que 7 heures du matin, je descendis de nouveau à l’accueil. Le jeune homme de tout à l’heure m’interpella : « Bonne promenade ! ». Le tout dit avec un sourire marqué, très jovial. Tellement avenant. Si joyeux. Trop peut-être. Ma gorge continuait de s’étrangler sous la pression de l’anxiété qui ne cessait plus d’augmenter en moi. Je me rappellerais toute ma vie de cette sortie. Elle fut mémorable. Les gens rencontrés, tous des bigleux aux yeux protégés, tous me saluaient d’un sourire immense. Les rues étaient magnifiques, propres, lumineuses. A un moment donné, je marchais sur un petit sentier en direction de la forêt dont on vantait la beauté sur le flyer de la veille. Je ne fus pas déçue, le décor était féérique. J’oubliais les lunettes omniprésentes. Des fleurs partout, une végétation sublime, verte, odorante. Le chant des oiseaux surtout me ravissait, on aurait dit qu’ils saluaient chacun de mes pas. Un parfum de chèvrefeuille très doux remplissait mes narines. Le soleil illuminait chaque branche, chaque feuille, chaque pierre. On aurait dit qu’il prenait plaisir à éclabousser de son ardeur chaque parcelle de terre, chaque goutte du petit ruisseau qui psalmodiait près de moi. Tout était éclairé d’une façon extraordinaire. Au moment de quitter la forêt pour me rendre en centre-ville, là aussi, tout m’émerveillait. Les visages aux sourires définitifs, les couleurs des lampes, des façades. Les vitrines des magasins aux décorations originales : des dessins de fleurs, de soleils, de lunettes aussi. Encore. Je dois bien vous avouer que ce fut là mon seul émoi difficile : cette propension, que dis-je, cette obsession à exalter ces paires de lunettes ! Hormis ce détail qui n’en était plus un, tout rayonnait la paix, la tranquillité. Dans les parcs, des enfants jouaient à cache-cache, ils vinrent pour m’embrasser et m’offrir des lunettes. Encore. Comme si j’en avais besoin. Eux-mêmes en portaient, de toutes les couleurs, de toutes les formes, de toutes les tailles. Une petite cascade chantait sans fin près d’un banc placé sous un saule. Le soleil inondait de sa lumière ce banc tout en pierres blanches. Comme tout ici d’ailleurs. Pas une ombre, pas un coin caché de l’astre. Il se répandait partout, sans faille, pas un millimètre sans lui. Tout ce bonheur à portée de main aurait dû me réjouir, pourtant, non, je n’expérimentais pas la même dilatation intérieure que celle décrite dans l’article que j’avais lu. Je crois que c’était à cause de cette histoire de lunettes. Nulle part, cette contrainte n’avait été mentionnée, ni sur le journal ni sur le dépliant. J’en fus attristée. J’avais essayé encore, à plusieurs reprises, d’enlever celles que je portais. En vain. Rien à faire. J’avais remarqué aussi que la température du soleil restait stable. Toujours le même degré s’affichait sur mon portable. J’avais chaud mais sans plus. Cela, par contre, me réconfortait. Les jours s’écoulèrent. Je profitais des balades, au milieu d’un décor splendide, avec des personnes manifestement très sereines, toutes celles que je croisais en tout cas. Les repas furent somptueux, frugaux mais délicieux. J'aurais dû me sentir bien. Très bien même. Ce fut le cas. Enfin presque. Toujours cette histoire de lunettes. Par moment, je parvenais tout à fait à les oublier, le spectacle de la nature, l’ambiance apaisée, la bonne humeur générale. Oui, j’étais bien. J’étais ailleurs, dans un univers tout neuf. Je ne prenais pas le temps pour autant de me lier à quelqu’un malgré les nombreuses sollicitations. J’avais soif, en effet, de solitude. Mon emploi m’imposait assez d’interactions sociales tout au long de l’année. Cela aurait dû me contenter, tout ce monde qui respirait le bonheur. Oui mais pas moi. Moi, je voulais quitter mes lunettes et partir. Toute cette joie dégoulinante, tout ce soleil sans ombre, tous ces sourires sans rides, toutes ces fleurs sans flétrir, je n’en pouvais plus. Je sais, c’est bête. Tant de personnes avaient envié mon départ en vacances pour ce village à la renommée si grande Je me sentais coupable. Croyez-le ou non, j’espérais un peu de larmes, de noir et de rides. Cette extase prolongée de bonheur ensoleillé me lassait de plus en plus. « Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ici ? Donnez-moi du chagrin, de la peine, un deuil, une vacherie ! Bordel, donnez-moi un truc qui se passe mal ! Par pitié ! ». Oui, vous avez bien entendu, voilà le cri qui désormais m’habitait. Je fus pleinement exaucée. Au moment de franchir le seuil du hall d’entrée de l’hôtel dont le nom désormais m’insupportait : « Lunettes à sourire », je heurtais de mon pied droit une petite marche et tombait à terre. Comme Adieu à Lamperfeltz, avouez qu’il y avait mieux. Je voulais partir au plus vite, fatiguée des joies, des rires et du Soleil. Je désirais la nuit, un crépuscule, des fleurs qui fanent, des yeux qui pleurent. Ô miracle, dans ma chute, les lunettes étaient tombées elles aussi. Quand je les vis à deux mètres de moi, cassées, je ne pus retenir un éclat de rire. Je levais la tête. Vous n’allez pas me croire ! Le jeune hôtelier ne souriait plus du tout, les gens me regardaient avec un rictus sur la joue qui indiquait clairement qu’ils se moquaient. Surtout, surtout, le soleil ne brillait plus. Le temps était même mauvais. De gros nuages filaient à toute vitesse, il faisait gris. Éberluée par ce que je voyais, je fus tout à fait rassurée. Que dis-je ? J’étais soulagée. « Tout venait donc des lunettes ! ». Soline qui m’avait accueillie dès le premier jour se précipita vers moi pour m’aider à me relever :
- « Venez vite, voici d’autres lunettes ! ». Je m’écriais sans plus attendre : - « Ah non ! Vous pouvez les garder ! Je n’en veux pas ! ». En colère, Soline s’exclama : - « Si vous ne les portez pas, il faut partir ! ». - « Ah mais oui, c’est bien ce que je fais ! Partir ! ». Soline soupira : - Vous vous attendiez à quoi ? Sans le secours de ces lunettes, Lamperfeltz n’a rien à vous offrir ! Tout est dans la vision des choses !
Je la regardais stupéfaite.
- C’est pour ça qu’il y a Lamperterne et Lamperclair à côté ? Pourquoi ne pas les réunir ? La nuit, le jour, le soleil. Il faut de tout. Pourquoi tout séparer ? Que mettent-ils comme lunettes là-bas ?
Soline baissa la tête : - Je ne vous dirai rien. - C’est heureux. Je ne veux pas savoir.
Je quittais les lieux avec une joie indicible au cœur. Oui, j’étais heureuse d’une engueulade, contente des grimaces de Soline, des yeux moqueurs, de l’indifférence des passants. Pendant tout le trajet du retour, je me réjouissais des arbres à terre, des prairies arides que je voyais par les fenêtres du train. Je sais cela peut paraître fou mais j’étais contente. Contente de la pluie qui s’abattait sur le quai alors que je rentrais chez moi, je n'avais pas de parapluie. L’eau qui dégoulinait sur ma tête, je le vivais comme un couronnement. Les façades grises des immeubles sales, les robots à forme humanoïdes, têtes baissées, qui marchaient avec leurs casques sur les oreilles, les bruits des voitures noires, tout me plaisait. Tout m’émerveillait. Oui, rien de moins. Bon, c’est peut-être exagéré. Mais pas trop. Que seraient nos âmes sans la douceur mélancolique ? Que serait notre cœur sans le retard d’un amour ? La vie est tragique, le cosmos en danger, la nature est fragile et l’humain fait la guerre. N’empêche, je déteste Lamperfeltz. Nos vies intérieures ont besoin de bien d’autres lumières que celles d’un astre sans déclin ou d’une joie sans failles. Notre âme illuminée par la Foi ne peut vivre sans les saisons du cœur. Il n’y a pas de Résurrection sans la Croix, pas plus que de printemps sans hiver. A l’intérieur. Pour l’extérieur, malgré tout, prions pour le monde en manque de Lamperfeltz. Ou mieux :
Changeons de lunettes ! Et une petite musique pour mettre un peu de gaîté...Bonne fête de Pâques aux croyants... |
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Lamperfeltz
appartient au recueil Contes
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Conte terminé ! Merci à Deogratias. |
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