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La tentation de Gaspard - Histoire Courte

Histoire Courte "La tentation de Gaspard" est une histoire courte mise en ligne par "Guy Rau"..

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LA TENTATION DE GASPARD

 

Arrivée sur le parvis, Marie-Eve jeta machinalement un bref coup d’œil circulaire pour s’assurer de n’être vue de personne. La place de l’église était vide à cette heure tardive. Les lampadaires éclairaient mal la nuit tombante et froide de novembre. Elle poussa non sans peine la lourde porte toujours entrouverte et s’enfonça dans les ténèbres de la petite église.

 

Au fond du chœur, la lueur vacillante d’une bougie prisonnière d’un bocal rouge trouait suffisamment l’obscurité naissante pour éclairer l’âme de la visiteuse et lui rappeler qu’elle pénétrait dans la maison de Dieu dont la flamme rouge  manifestait la présence.

 

De la lumière divine, faible et tremblotante dans la pénombre et le silence ambiants, émanait une force qui transperça l’âme de la jeune femme comme un rayon laser destructeur de cellules cancéreuses. Elle évacua les idées sataniques  qui l’avaient conduite dans le saint lieu et se laissa pénétrer un instant par la bénédiction et l’hospitalité divines. Un frissonnement la traversa qu’elle interpréta comme un avertissement. Elle se laissa envahir par la contre-attaque que Dieu lui imposait sur Son propre terrain.

 

Alors qu’elle s’assoyait au fond de l'église sur une chaise du dernier rang afin  de trouver en Sa présence l’apaisement qui lui manquait, c’est Gaspard, son ami d’enfance et maintenant le jeune curé de l’église qui, dans sa pensée, vint à sa rencontre et s’imposa à son esprit vagabond. Elle s’enivra du souvenir des moments heureux qu’évoquaient en elle l’errance de son esprit et se complut dans ses pensées troubles d’où ressurgirent ses intentions premières : reconquérir celui que Dieu lui avait pris, ce jeune homme à qui elle avait pourtant donné la réponse charnelle  aux appels pressants de son adolescence, celui qui lui avait promis en retour un amour éternel. Elle venait ce soir-là récupérer son dû.

Elle fut interrompue dans ses pensées impies par le grincement de la lourde porte d’entrée. Elle se retourna. Une vieille sœur du couvent tout proche se glissa discrètement dans le fond de l’église et se dirigea à petits pas vers le confessionnal le plus proche, guidée par la lueur des bougies qui éclairaient une sainte statue. La paroissienne actionna la sonnette d’appel au confesseur et se dirigea vers une chaise toute proche où elle s’agenouilla en attendant le père curé.

 

Le chœur et les nefs latérales s’illuminèrent soudain. C’était Gaspard, vêtu d’un clergyman bien taillé, qui venait d’actionner l’interrupteur central. Répondant à l’appel, le prêtre avait quitté le presbytère par la salle de catéchisme qui le reliait à l’église. Il se dirigea vers la pénitente qui spontanément alla s’agenouiller dans le confessionnal. Gaspard reconnut au passage son ancienne amie dont la présence le surprit et le troubla. Par signes il lui signifia qu’il ne souhaitait pas la voir et qu’elle devait s’en aller puis il gagna à son tour le confessionnal. La confession d’une religieuse était un acte de routine qui, selon les propres termes du prêtre, consistait à dépoussiérer les ailes des anges. Quelques  minutes seulement s’écoulèrent pour l’accomplissement de cette confession que Gaspard voulut expéditive. La pénitence fut légère et la religieuse quitta rapidement et discrètement les lieux, non sans avoir jeté un regard soupçonneux vers la jeune femme.

Le père curé se dirigea alors vers Marie-Eve et lui demanda sèchement et en la vouvoyant ce qu’elle était venu faire. Vexée par cet accueil distant, elle lui rappela qu’il était autrefois plus aimable et plus familier. En guise d’illustration, elle lui remémora en termes crus les faveurs qu’elle lui avait accordées à la suite de ses pressantes requêtes, de ses déclarations enflammées et de ses appétits jamais rassasiés. Décontenancé par cette réplique, le prêtre bredouilla quelques vagues excuses et proposa de poursuivre l’entretien au presbytère où il faisait plus chaud qu’à l’église. La jeune femme qui n’attendait que cela suivit docilement et en silence le religieux, portant en elle d’obscurs desseins.

 

Le bureau du prêtre était spacieux et abondamment pourvu de meubles anciens, confortables et cossus : un secrétaire en bois aux pieds sculptés, une bibliothèque abondamment garnie de livres à la reliure soignée, plusieurs fauteuils en cuir, un bar en forme de tonneau ouvert, d’où émergeaient des bouteilles d’alcools forts aux formes variées. Les tentures en gros tissu aux couleurs vives étaient déjà tirées. Un poêle à charbon ancien dégageait une chaleur douce tandis que l’unique lampe posée sur la table de travail diffusait dans la pièce une lumière faible et tamisée. Tout concourrait à une atmosphère intime et reposante, propice à une discussion sereine.

 

Mal à l’aise et ne sachant comment l’aborder, le prêtre invita la jeune femme à se débarrasser de son lourd manteau. Elle commença à s’exécuter avec une grâce féline qui déconcerta davantage Gaspard et fit fondre l’animosité qu’il avait montrée il y a quelques instants à l’église. Il retrouva même sa galanterie passée en aidant son ancienne amie à ôter son vêtement d’hiver, d’où s’exhalait un parfum discret mais envoûtant.

Marie-Eve portait avec élégance et une légère pointe de provocation un chemisier de fin coton qui cachait mal une plastique que, pour la circonstance, elle avait délibérément voulue naturelle. Ce détail ne devait pas échapper à Gaspard chez qui le trouble s’intensifia. Pour retrouver sa contenance, il se dirigea vers le bar et  proposa à Marie-Eve une boisson à sa convenance. Elle marqua sa préférence pour le porto rouge. Gaspard la suivit dans ce choix, prit deux verres et versa généreusement à chacun d’eux une rasade puis il entama la conversation. Comme il ne savait comment aborder l’entretien il se contenta d’un lieu commun.

   -   A ta santé ! Lança-t-il sans enthousiasme et sans expressivité.

   -  A nos amours ! Répondit Marie-Eve qui cherchait à amener la conversation sur ce terrain. S’avançant vers lui, elle tendit en souriant son verre à la rencontre du sien puis but à petites gorgées.

Le silence s’était réinstallé et afin de le rompre, le prêtre tenta une nouvelle banalité.

-        Que penses-tu de ce porto ?

Voyant que Gaspard cherchait à s’éloigner du sujet qui l’avait conduite à l’église, elle ramena la conversation dans le sens qu’elle souhaitait

-        Il me rappelle une bonne et chaude sortie, répondit-elle enjouée.

Gaspard feignit de ne pas comprendre. L’allusion était pourtant claire et se rapportait à une soirée de terminale, arrosée au porto, qui se clôtura pour eux deux par une nuit à l’hôtel. Marie-Eve avait répondu à cette occasion aux avances pressantes de Gaspard. Pour enfoncer le clou, elle ajouta :

-        Tu étais plus entreprenant à l’époque !  ce à quoi Gaspard réagit par un geste agacé de la main.

-        Parlons d’autre chose, veux-tu ?  Que me vaut le plaisir de ta visite ?

-        Mais… te reconquérir, très cher

Exaspéré, Gaspard se resservit un verre, tandis que Marie-Eve vidait hâtivement le sien, dans l’espoir de recevoir elle aussi le second verre qui la griserait et développerait sa témérité. Gaspard répondit à cette demande tacite et remplit le verre tendu. Marie-Eve l’éclusa d’un trait, déposa son verre sur une table basse et, sans que Gaspard ne l’y ait invitée, elle s’assit en se laissant tomber avec nonchalance sur le divan derrière elle, croisa ses longues jambes, allongea les bras sur le haut du dossier du divan, mettant ainsi en valeur son buste provocant.

-        Mais oui, je suis venue pour cela, dit-elle en le regardant intensément.

Sans le quitter des yeux, elle déboutonna délicatement son chemiser qu’elle ouvrit lentement  comme un rideau de théâtre. Gaspard détourna les yeux un bref instant puis tentant de maîtriser ses sens il regarda fixement la provocatrice.

C’est une croix en or suspendue à une fine chaînette qui attira le regard du prêtre. Le bijou se balançait ostensiblement entre les deux seins arrogants. L’image du Dieu crucifié entre les deux larrons s’imposa à Gaspard sur le point de succomber à la tentation. Il s’approcha timidement et vint s’asseoir à côté de Marie-Eve triomphante. Il se pencha vers elle et tendit une main audacieuse mais tremblante en direction de l’intimidante poitrine, à la hauteur de laquelle le geste hésitant s’immobilisa.

Le religieux saisit alors la croix et en fermant les yeux il la porta à ses lèvres et posa pieusement sur elle le baiser de l’amour…

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Blog

Guy Rau

15-01-2017

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La tentation de Gaspard appartient au recueil Histoires drôles et drôles d'histoires

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Guy Rau.

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