
Le rejet
Le rejet ne tue pas. Il ôte l’air. Il fait tomber. Il retire.
La pièce dont la fenêtre ouverte aérait tout l’espace souriait comme un enfant dans les bras de sa mère. Ses murs, ses meubles, ses lumières : on aurait dit un poumon pris dans le mouvement régulier de ses inspires-expires. Elle se dilatait en plein air comme les arbres de la forêt. Elle s’épanouissait au soleil du dehors, une autre vie, un autre vent, une fraîcheur nouvelle.
Aujourd’hui, quelqu’un a refermé la fenêtre. L’air ne rentre plus. L’asphyxie guette ce petit coin d’intériorité. L’endroit s’efface dans le quotidien des jours qui n’avaient rien demandé. Sa cage thoracique se soulève comme si jamais rien n’était entré. L’air est raréfié. Elle ne suffoque pas encore mais on ne sait jamais.
La mer mugissait avec la fougue de ses vagues tempétueuses. Elle allait et venait avec la grâce d’une danseuse étourdie de beauté. Le vent fouettait l’horizon, la marée montait, l’ancre des bateaux reposait dans l’eau, les mouettes virevoltaient sans gêne, la plage elle-même dormait, sourire aux lèvres, alanguie sous le soleil.
Maintenant, la marée s’est retirée. Les bateaux ont repris leur voyage. Le vent souffle à peine. La mer n’est plus qu’une surface lisse, tout juste bonne à refléter le ciel. Les mouettes entonnent leur De Profundis. Le sable balaie l’espace sans élan. Les empreintes sont effacées. On dirait que l’océan a mis les voiles.
Celui qui se croit étouffé est peut-être celui qui manque d’air. Celui qui se croit libre demeure souvent prisonnier. Celui qui se croyait bateau n’était qu’un phare immobile.
Le funambule marchait sur son fil avec adresse, les bras en croix. Il avançait avec la précision d’un balancier, le regard droit devant lui. Il croyait au chemin autant qu’à la destination. Il rêvait d’étoiles, de lumière, de Pierrot assis sur son croissant de lune. L’enfance nous tend toujours les bras, quel que soit notre âge.
À présent, le fil est coupé. En vérité, il l’était depuis longtemps ; il ne l’avait pas remarqué. La gifle muette lui a cogné le cœur. Le voilà à terre. Il s’est effondré, traversé d’une douleur sans nom. Je l’ai vu, sa chute, vertigineuse. Il ne sait pas s’il s’en remettra. Quand je lui en parle, il rougit, enserré dans la honte inutile d’un espoir déçu.
Il faudrait peut-être s’asseoir pour toujours. L’équilibre est fragile, je tendais trop sur le fil.
Un écrivain parlait de l’autisme comme d’une lumière inversée : elle partirait du dedans pour éclairer le dehors. Je connais désormais le reflux de cette clarté intérieure. Comme le funambule blessé, comme la mer voyageuse, comme les maisons solitaires.
Il faudrait peut-être s’excuser d’exister. Je respirais trop fort. J’ouvrais trop de fenêtres.
Et pourtant, le monde ne s’excuse pas de sa profusion. Les goélands s’élancent à l’assaut des chalutiers avaleurs de poissons. Les nuages parcourent des kilomètres sans se lasser. Les bourgeons éclatent, les fleurs foisonnent sur les pelouses printanières. La surabondance nous entoure.
C’est la démesure aussi qui remplit l’océan. Au-dedans. Le trop-plein de coraux, de coquillages, d’étoiles sous-marines, tout un monde méconnu. Il est des paysages qui ravissent les plongeurs, non pas les promeneurs. En son sein, tout déborde et glisse. L’inadéquation du dehors blesse.
Il faudrait peut-être partir. La marée s’en va toujours. Je ne le savais pas.