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La bonne du curée - Histoire Courte

Histoire Courte "La bonne du curée" est une histoire courte mise en ligne par "Joaquim Miranda".. Rejoignez la communauté de "De Plume En Plume" et suivez les mésaventures de Le père Ladislas et cie...

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La bonne du curé

 

Pendant des années, j’ai dû me coucher de bonne heure. Je n’avais guère l’occasion de regarder le retour des étoiles pendant la belle saison, mais je pouvais profiter des splendeurs de l’aube, car je me levais tous les jours au chant du coq. En revanche, c’était pénible en hiver, parce que je n’avais pas de quoi me protéger efficacement contre l’âpreté des intempéries.

J’étais l’enfant de chœur préféré du père Ladislas ; je devais le rejoindre au presbytère tous les jours, vers cinq heures du matin, afin de l’accompagner aux confins de la paroisse, chez madame Dalba, une dévote riche, et qui plus est, sans héritiers directs. Elle était grabataire depuis des années, la médecine ne lui donnait pas longtemps à vivre, mais elle tenait bon de printemps en hiver, grâce à la bonté de Dieu, croyait-elle.

Depuis qu’elle ne tenait plus sur ses jambes, le père Ladislas ramenait dans sa chambre, tous les jours, par tous les temps, le réconfort de son ministère.

On était début juin, les étoiles commençaient à pâlir dans le ciel limpide, les premières lueurs de l’aube pointaient à l’horizon. Ébloui, je contemplais la fée aux doigts de rose éclairant les cimes de son regard doré et doux. Elle s’épanouissait à vue d’œil, glissant sur les pentes, réveillant les sources claires ; les oiseaux quittaient leur lit, voletaient joyeusement, se répandaient en roulades, fêtant le matin.

Je marchais derrière le curé sur des sentiers frais, bordés de fleurs sylvestres où déjà luisaient des perles de rosée. C’était un sexagénaire au visage sec, sillonné de rides, mais il avait les jambes fermes et l’œil vif, allumé par les passions terrestres. Je portais dans une valise les accessoires nécessaires pour la messe qu’il allait dire devant le petit autel, avec des colonnes torsadées, dorées à l’or fin, que madame Dalba avait fait ériger dans sa chambre.

Le père Ladislas était peu loquace de nature ; nous marchions en silence, n’échangions guère de paroles, pendant le trajet. Mais, ce matin-là, non seulement il se tenait enfermé dans un mutisme tenace, mais encore il me semblait taraudé par de sombres pensées, à en juger par son visage rembruni. Il marchait devant moi, absorbé dans je ne sais quelle méditation, de telle sorte qu’il ne regardait pas où il mettait les pieds. À deux reprises, il a failli basculer dans le ravin, sur la crête duquel se tordait le chemin tourmenté que nous suivions.

Il devait songer sans doute à la situation embarrassante où il se trouvait depuis quelques jours. Les révélations de la petite Anna faisaient jaser les commères au bord des fontaines ; et, attablés dans les tavernes du village, les hommes bafouaient la conduite de l’abbé qui blâmait les entorses à la morale de ses paroissiens. Sa liaison avec sa bonne, qui pouvait être sa fille, ne suscitait plus de doutes que chez les bigotes.

Quand il est venu dans notre paroisse, le père Ladislas approchait la cinquantaine. La bonne qu’il avait prise au début de sa prêtrise, Justine, avait les yeux éteints et le visage pâle. Elle était souvent fatiguée, n’arrivait pas à vaquer aux tâches domestiques du presbytère en temps et en heure. Après des examens cliniques, on a détecté un cancer gastrique associé à une anémie pernicieuse. Suivant les médecins, la malade était condamnée à brève échéance.  

L’abbé s’est vu contraint d’engager une jeune femme pleine d’énergie, pour épauler Justine. Après la mort de celle-ci, pour sauver les apparences, Madeleine a demandé à la boulangère de laisser sa fille aînée, Anna, venir dormir avec elle. La boulangère et son mari n’y ont pas vu d’inconvénient.

La fillette, âgée de neuf ans, était très éveillée pour son âge. Quinze jours ne s’étaient pas écoulés que, rentrant à la maison, elle racontait ses aventures au presbytère. Elle s’est réveillée au milieu de la nuit, dans le noir, et elle s'est rendu compte que Madeleine n’était pas à ses côtés.

Alors, elle allume la lampe de chevet, descend du lit, puis s’aventure dans le couloir, à tâtons. Elle entend les grincements du lit de l’abbé et les gémissements de Madeleine. Troublée, elle voit un fantôme avancer sur elle ; déjà, il tend ses bras décharnés pour l’attraper ; elle crie son horreur de toutes ses forces.

Madeleine quitte la chambre du curé, en chemise de nuit, les cheveux défaits. Elle serre Ana contre sa poitrine.

– Je suis là, Anna, n’ait pas peur, mon enfant ! Le père Ladislas a eu une indisposition, j’ai dû lui préparer une tisane. Viens. Retournons au lit.

À midi, tout le village était au courant des galipettes du curé ; et, avant le soir, le scandale avait atteint les confins de la vallée.

Bon nombre de paroissiens ne se rendaient à l’église qu’à l’occasion de certaines cérémonies : mariages, baptêmes, enterrements. Ils digéraient mal les blâmes que le curé leur adressait du haut de la chaire. Ils ont vu dans ses entorses au vœu de chasteté une raison plus que suffisante pour se débarrasser de lui.

Le tavernier a pris la tête de la croisade contre l’abbé. Il a persuadé l’instituteur de rédiger, à l’intention de l’évêque, l’exposition détaillée des faits. Par la même occasion, il devait prier Monseigneur de bien vouloir accorder une audience à une délégation composée d’honnêtes chrétiens.

Chaque jour, à la fin de la messe, le père Ladislas me disait d’aller l’attendre en bas. Il restait un moment seul avec madame Dalba pour la confesse. Ce jour-là, je suis resté devant la porte, l’oreille collée sur la serrure, frémissant d’émotion, persuadé que j’allais apprendre quelque secret ténébreux.

– Vous êtes au courant de la calomnie odieuse portée contre moi, mon amie ?

– C’est l’œuvre de gens indignes. Quel crédit peut-on donner aux dires d’une enfant à moitié endormie ? D’ailleurs, on m’a dit qu’elle est une menteuse effrontée.

– N’empêche que l’évêque risque de prendre la chose au sérieux.

– Ne vous en faites pas. C’est beaucoup de bruit pour rien.

– Je ne vous oublie pas dans mes prières, mon amie, et je viens tous les jours réconforter votre âme, car je sais qu’elle est promise au règne des cieux.

– J’ai modifié mon testament, comme vous me l’avez conseillé.

– Vous n’avez pas oublié notre église qui a tant besoin d’être restaurée, j’en suis sûr.

– Je vous lègue tout. Je sais que vous utiliserez l’héritage avec discernement.

Nous sommes revenus vers le cœur du village. Maintenant, le père Ladislas allait dire la messe quotidienne dans son église. Puis ce serait, pour moi, l’heure d’aller à l’école.

Il n’y avait qu’une douzaine de dévotes, toujours les mêmes, éparpillées au fond de la nef. L’office se déroulait comme d’habitude, à la différence que le père Ladislas ne me paraissait pas bien assis sur ses jambes ; il vacillait chaque fois qu’il se retournait vers les fidèles. Je lui jetais des regards obliques, à la dérobade ; il avait l’air fiévreux, ses mains tendues au-dessus du missel tremblotaient.

À la communion, il a lâché le ciboire devant la mine étonnée des communiantes, qui regardaient les hosties répandues sur le plancher. Je l’ai aidé à regagner la sacristie. C’est alors qu’une femme du peuple, portant des habits de travail, le visage défait, baigné de pleurs, a fait irruption. C’était la femme du sacristain.

« Mon homme est parti avec votre Madeleine. Et maintenant, qui va nourrir mes enfants ? s’est-elle écriée, les poings serrés. Il se la tapait au petit matin, le salaud. Et vous, vous étiez chez la vieille richarde, à cause de son fric !

Le père Ladislas était abasourdi. Il ne répondait pas, semblait incapable de parler. Je l’aidais à ôter les vêtements sacerdotaux quand, tout essoufflé, il porta la main à la poitrine. Puis il a vacillé perdant l’équilibre, et il s’est effondré sur les dalles de granit, terrassé par une embolie pulmonaire.

Vers midi, les cloches ont sonné le glas, l’abbé était mort. Mon père venait de me dire que je ne ferais plus l’enfant de chœur. Je me suis réjoui de sa décision que j’avais bien souvent appelée de mes vœux. Désormais, lorsque le ciel serait dégagé, je pourrais m’allonger par terre pour contempler à mon aise la Grande Ourse, qui s’étalait en mille scintillements au-dessus de mes yeux éblouis.

  Joaquim Miranda

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Auteur

Blog

Joaquim Miranda

20-06-2017

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La bonne du curée n'appartient à aucun recueil

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Joaquim Miranda.

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