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L'autre Religieuse - Grande Nouvelle

Grande Nouvelle "L'autre Religieuse" est une grande nouvelle mise en ligne par "Persis63"..

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L'autre Religieuse

Le XVIIIe siècle s'achève. Des parents, des amis échangent par lettre des nouvelles qui ont toutes pour sujet Jeanne Delestang qui s'est fait chanoinesse pour d'obscures raisons.
Cette nouvelle épistolaire ne suit pas l'ordre chronologique. Prenez le soin de consulter les dates des lettres.
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Quand Diderot écrit son roman La religieuse, il le présente comme une satire des couvents. Il reprend un thème cher à son siècle, la vocation forcée, et force le trait, verse dans la caricature.

En 1967 l'adaptation cinématographique de Rivette soulève un tollé dans la bourgeoisie catholique de l'époque. Le film est frappé par la censure avant même d'avoir été visionné.On finit par l'autoriser, à condition qu'il soit interdit au moins de 18 ans. Le film de Rivette, très moderne pour l'époque suit le roman quasi à la lettre.

Nicloux en 2013 fait une nouvelle adaptation de l'oeuvre de Diderot. Il s'éloigne considérablement de la trame originelle et se base, comme il le dit lui-même sur un imaginaire collectif. Le réalisateur se démarque de la charge ironique du philosophe. Il ne semble pas faire la part de chose entre la réalité historique de l'époque et la façon dont l'a abordée Diderot.
En effet, si le thème de la vocation forcée est récurrent dans la littérature du XVIIIe, les faits restent tout de même marginaux et en net recul par rapport au siècle précédent.
La révolution française va tenter de mettre un terme à cette forme de vie qu'elle tient pour dépassée.


En 1789, on interdit aux novices de prononcer des voeux. Quelques mois plus tard, les biens du clergé sont nationalisés et les religieux sont invités à quitter les couvents. Ceux qui désirent continuer à y vivre y sont autorisés temporairement. Les voeux sont déclarés nuls et les ordres religieux dissous.En 1790, les religieux sont expulsés de leur maison.
Pourtant la vie religieuse finira par renaître de ses cendres, de façon semi-clandestine à la fin du Directoire et au début du consulat et reprendra timidement sous l'Empire.

Le 27 novembre 1789

A Monseigneur Dubois-Montaigue

Fragment


Hier, nous avons dû nous séparer de la plus fervente de nos novices, celle à qui vous aviez donné l’habit. La mère de notre chère Soeur Madeleine de la Croix a retiré sa permission et nous a réclamé sa fille. Elle a pris prétexte des temps troublés et de l’impossibilité où se trouvent les novices de faire à présent profession. La pauvre enfant était dans tous ses états, promettant de nous revenir dès que la Providence le permettra. Elle aurait voulu demeurer parmi nous et continuer à partager notre vie.

Monsieur Pontier, notre voisin a eu la gentillesse de nous prêter une voiture pour permettre un prompt retour à notre chère Madeleine. Soeur Jeanne de l’Annonciation l’accompagnait. Sa santé étant si fragile, le médecin de la communauté a recommandé qu’elle passe l’hiver dans une région où le climat est plus clément. Son frère viendra la chercher chez la Veuve Olivien, la mère de Madeleine.

***



A Monsieur Claude Delestang

Le 6 avril 1772

Cher Père,

Comme je m’y étais engagée, je vous envoie des nouvelles des démarches qui m’occupent. Dès que je suis arrivée dans cette pension, je me suis employée à me renseigner sur les différentes religions(1) qui pourraient convenir à mes desseins. Cela m’a été rendu difficile par le peu de liberté que me confère ma condition. Le père directeur de cette maison s’emploie à m’y attirer alors que je n’éprouve que du dégoût pour cette institution. La Mère supérieure est au fait de mes inclinations et ne voudrait m’y recevoir pour rien au monde.

J’ai eu l’occasion de consulter un jésuite qui passe pour fervent et qui s’est curieusement employé à me dissuader de me faire religieuse. Il dit que les fondements de ma vocation sont trop vagues et incertains, que je risque de m’égarer plutôt que de faire mon salut dans cet état. Mais par bonheur, j’ai pu me confesser à un Augustin de passage qui prêchait le Carême à la paroisse voisine.

Sur ses conseils, j’ai écrit à la Révérende Mère Supérieure des Chanoinesses de St Amand. Elle me recommande de venir lui rendre visite. Ce couvent se trouve fort loin d’ici, mais il reçoit des pensionnaires. Avec accord et votre secours, je pourrais m’y rendre et y séjourner quelques temps afin de voir s’il est propice aux desseins que je me propose,

Votre fille aimante et respectueuse

Jeanne Delestang



***

A Monsieur François Delestang

Le 30 novembre 1789

Mon cher François,

Je vous envoie ce billet pour vous donner quelques nouvelles. Jeanne est arrivée chez nous, hier dans un piteux état. Le voyage l’a fatiguée et pour ainsi dire moulue. Le cocher, la voyant si faible l’a portée dans ses bras jusqu’au salon où il l’a déposée dans un fauteuil. Elle a été fort étonnée que ce fût mon mari et non vous qui vînt la chercher chez la Veuve Olivien. Nous l’avons installée dans la petite chambre jaune qui est plus facile à chauffer.

Votre soeur Olympe qui a hâte de vous revoir



                                                                                ***

A Mademoiselle de Seinliz

Le 30 juillet 1772

Ma chère Charlotte,

Je viens à vous pour vous raconter la cérémonie de la vêture(2) de notre amie, Jeanne qui s’appelle désormais Jeanne de l’Annonciation. A la vérité, c’était un bien triste spectacle et je me suis retirée de là pleine d’affliction.

J’ai fait route avec Madame Liboire, sa tante, la soeur de sa défunte mère. C’est une bien bonne femme pieuse et quelque peu naïve. Elle est veuve et occupe son temps entre actes de dévotion et oeuvres de charité. Pourtant, elle ne comprend pas plus que nous la décision de notre amie. Elle s’est montrée fort navrée de la voir se cloîtrer(3) et laisse à entendre que Monsieur Delestang a fort habilement manoeuvré pour la pousser au couvent.

Les chanoinesses nous ont fait fort bon accueil. Nous avons eu le privilège de pouvoir suivre la cérémonie, non point dans la nef avec les messieurs ou les dames mariées, mais dans une petite tribune qui donne sur le choeur(4) des religieuses, un honneur que l’on ne réserve qu’aux filles et aux veuves. Les mauvaises langues disent que c’est ainsi qu’on veut attirer les vocations. Si vous m’en croyez, il a bien plutôt sujet à les décourager.

La soeur sacristine est venue allumer les cierges puis s’est retirée pour rejoindre les autre religieuses. On entendait au loin ces dames psalmodier des cantiques. Elles sont entrées au choeur, un cierge à la main et ont pris place dans leur stalle, avec une dizaine de pensionnaires(5) de tous âges. Leurs robes étaient grises, comme celles des religieuses, et elles portaient une mantille noire sur leur bonnet blanc(6), nouée sur leur gorge. La révérende mère supérieure venait en queue, tenant Jeanne par la main et l’a menée à la grille(7) où elle s’est agenouillée sur un prie-Dieu. Elle était vêtue de sa jolie robe de soie rose et coiffée d’un bonnet de dentelle. Son visage ne laissait paraître aucune joie. Elle était grave et recueillie et ne regardait ni à gauche, ni à droite.

L’évêque était empêché, il avait envoyé à sa place l’archidiacre, M. Van Huffel. Il a commencé la messe et fait son prêche. Puis, il a posé les questions d’usage tour à tour à la révérende mère et à Jeanne. Elle répondait d’une voix claire et assurée mais sans montrer quelque émotion. Ensuite l’archidiacre a béni l’habit que l’une des religieuses lui avait passé par un guichet à côté de la grille.

Jeanne a quitté le choeur avec la maîtresse des novices et une autre chanoinesse. Elle se tenait droite mais gardait les yeux baissés et elle avait déjà fait sienne la manière de marcher des religieuses. Pendant ce temps, les chanoinesses avaient entonné des psaumes et des cantiques pour occuper le temps qui nous a paru bien long. C’était d’un ennui à n’en plus finir, il faisait sombre et froid.
Nous avons fini par la voir revenir avec une allure de spectre. Elle avait revêtu leur habit gris, informe, avec des manches si longues qu’elles lui cachaient les mains. Sa tête était coiffée d’un béguin sur lequel on avait épinglé la barbette(8), bien en arrière sur les tempes et tombant vers le front. Les pans de la guimpe qui entouraient son visage formaient une petite coque sur les tempes. Par-dessus, elle portait un premier voile blanc, court et empesé.

L’archidiacre a continué la cérémonie en lui faisant passer les autres pièces de l’habit les unes après les autres avec chaque fois une sainte parole et une bénédiction. On lui a remis la ceinture comme à Saint-Pierre qui alla là où il ne voulait pas aller, le scapulaire comme le joug de Jésus-Christ, doux et léger à porter puis le long voile blanc(9) qui distinguent les novices des professes.

Puis le prélat lui a donné son nom de religieuse et la mère supérieure lui a posé une couronne de fleurs d’oranger sur la tête. La soeur Jeanne est ensuite allée faire l’accolade à toutes les religieuses. Quand elle est revenue au prie-Dieu, le prêtre a pu reprendre sa messe. Après l’Agnus Dei, la maîtresse des novices a conduit notre amie au guichet pour recevoir la sainte communion. Car comme c’était le jour de sa vêture, elle avait l’honneur d’être la première à la sainte table(10).

Elle a gardé l’air grave pendant toute la messe. Elle était recueillie mais agissait avec beaucoup de raideur. C’est à peine si nous l’avons vu sourire quand elle est allée embrasser les soeurs de la communauté. Honnêtement, je mentirais si je vous disais l’avoir vue heureuse. Quant à Madame Liboire, elle ne pouvait plus se contenir et se répandait en larmes.

Après la cérémonie, nous nous sommes rendues au parloir pour saluer notre amie. Son père, sa marâtre et leurs enfants nous y précédaient. La révérende mère supérieure et la maîtresse des novices étaient avec elle à la grille(11). Soeur Jeanne de l’Annonciation nous a reçu avec une joie pleine de retenue religieuse. L’empois de sa coiffe lui empesait aussi la figure. Elle s’est déclarée heureuse de me revoir, m’a chargée de vous remettre ses salutations et l’assurance de ses prières. J’ai eu l’audace de lui demander si elle était heureuse. Elle s’est dit très satisfaite, qu’elle avait cherché une honnête religion, fervente mais sans exagérations ni dévotions particulières qui lui auraient cassé la tête. La Sainte Providence l’avait menée dans cette maison et même si elle était loin des siens, elle y était à sa place, certaine que Dieu l’y voulait.

Sa voix était grave et son visage sans expression. C’était la voix de la raison et non de la ferveur qui parlait. Lorsque nous avons pris congé d’elle, nous avons été invitées à une collation. Alors que nous étions à table, Madame Liboire a laissé à entendre que Monsieur Delestang n’était pas étranger au choix de sa fille. Mais il s’est récrié qu’il ne l’avait en rien poussée dans cette voie, qu’elle-même s’était résolue à se faire religieuse, qu’elle ferait plus certainement son salut dans cet état, qu’elle prierait pour nous et nous éviterais de rester trop longtemps au purgatoire(12), qu’il était difficile d’établir une fille, que l’état religieux était fort honorable, qu’elle avait choisi la meilleure part qui ne lui serait pas enlevée. Enfin, voyez-vous, de ces propos qui conviennent à la bouche des dévots mais qui ont des accents bien étranges dans celle d’un mondain.

Sur le chemin du retour, la tante de notre amie a versé bien des larmes. Elle s’est peu épanchée, mais elle a fait de ses généralités sur les avantages qu’un père a de voir sa vie se cloîtrer qui laissait à penser ce qu’elle pensait du choix de Jeanne. La dot dans ce couvent est le quart de ce qui est nécessaire à s’établir honnêtement avec une personne de son rang. Une petite pension suffit pour pallier aux incommodités de cette religion(13). Il reste à celui qui y place sa fille de quoi avantager des enfants nés d’un second lit. Enfin, vous voyez, ma chère Charlotte, ce qu’il en est de la vocation de Jeanne.
Nous avons toutes les deux bien de la chance d’avoir des parents si éloignés de ce genre de projet. Demain, mère m’emmène à la comédie. Elle veut, dit-elle effacer de mon humeur toute la mélancolie qu’a fait naître le triste spectacle de cette prise d’habit.

A bientôt de vous revoir, ma chère Charlotte. Donnez-moi vite de vos nouvelles,

Votre amie Marguerite


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1. Au sens d'ordre, de congrégation. Comme dans l'expression "entrer en religion"
2. Vêture ou prise d'habit, cérémonie qui marque le passage du postulat, où l'aspirant garde ses vêtements laïcs, au noviciat, période de formation.
3.Se cloîtrer, entrer au cloître, dans un couvent dont on ne sort pas et où les personnes étrangères n'entrent pas.
4. Choeur : partie de la chapelle réservée aux seules religieuses.
5. A cette époque, certains couvents de femmes admettaient des pensionnaires dans leurs bâtiments, des écolières ou des femmes qui voulaient se retirer dans un couvent sans devenir religieuses.
6.Il était impensable à l'époque d'aller nu-tête et les cheveux lâches surtout à l'église. Le bonnet était un couvre-chef qui laissait voir la racine des cheveux.
7. Grille qui sépare le choeur des religieuses du reste de la chapelle.
8.La barbette ou la guimpe est la coiffe qui couvre la poitrine des religieuses et entoure le visage.
9. Rappel de certains passages de l'évangile.
10. Expression imagée qui désignait la communion.
11. Le parloir est le lieu ou les religieuses rencontraient les visiteurs, séparées d'eux par une grille.
12. Dans le catholicisme, endroit virtuel où on expie ses fautes avant d'entrer au paradis.
13. Dans l'Ancien Régime, la dot d'une religieuse pouvait prendre la forme d'une pension que versait la famille.

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Persis63

22-02-2017

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L'autre Religieuse n'appartient à aucun recueil

 

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