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L'Absinthe ou La fée verte - Conte

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L'Absinthe ou La fée verte

 

L’Absinthe.

Ou la fée verte.

  Un jour, parcourant une plaine rocailleuse, le vent entendit la complainte d’une jeune femme. Ému par sa tristesse, il caressa ses joues pour lui sécher ses larmes.

   Alors qu’il emportait les gouttes vers un lac lointain, l’une d’elle lui échappa sur le bord d’un chemin. En quelques secondes la goutte fit germer une graine oubliée, et l’on vit croître un petit buisson aux feuilles plumeuses de couleur vert pâle sur leur dessus et blanc argenté sur leur dessous, puis, timidement, des petites fleurs en capitules s’épanouirent comme des grappes étincelantes aux couleurs du soleil qui les avait fait naître.

    _ Pourquoi pleures-tu ? Demanda le vent étant revenu près de la jeune femme.

   _ J’ai été chassée de mon village parce que j’ai volé une pomme sur l’étal d’un marchand. Je ne reverrai plus ma famille, ni mes amis, ni le fils du meunier que je chérissais tant !

   Mais alors qu’elle se plaignait au vent, une lueur jaunâtre attira son regard ; elle se hâta d’aller voir ce qui luisait ainsi et découvrit le buisson. « Il n’était pas là tout à l’heure, je l’aurais vu ! » S’étonna la jeune femme.

   Se penchant pour respirer son parfum, la pauvrette sursauta lorsque l’étrange plante lui parla.

   _ Approche plus près et laisses-moi te consoler, viens cueillir sur mes branches toute l’amertume de ta vie ! Absinthe est mon nom et je connais ta peine, car se sont tes larmes qui ont nourri ma sève ! Ne sois plus triste et viens cueillir de mes feuilles vertes, mais ne touche jamais à mes fleurs. Fais sécher les feuilles et glisse-les dans un matelas de fougères. Veille à toujours porter sur toi un morceau de mon écorce dans le secret d’une de tes poches avant de te coucher. Ainsi, lorsque tu seras endormie, tes songes te porteront jusqu’à des paysages oniriques qui te feront oublier le pays d’où tu fus bannie.

   D’abord hésitante, elle tendit sa main vers une des nombreuses branches fleuries afin d’en cueillir ses feuilles. Puis, suivant les conseils de la plante, elle se coucha, s’endormit et se mit à rêver.

   Dans ses songes, la jeune femme marchait au milieu d’un champ de fleurs aux mille couleurs, bordé par des montagnes dont les sommets étincelaient comme le cristal. Des papillons fabuleux aux ailes pailletées d’or et d’argent s’élevaient vers le ciel bleu azur, et ses amis d’autrefois dansaient la farandole tout autour d’elle alors que le fils du meunier la serrait tendrement dans ses bras. Tout semblait si merveilleusement réel que des larmes de bonheur coulèrent sur ses joues.

   Mais alors qu’elle s’abandonnait à son fantasme ; contemplant la belle endormie, un serpent lové sur lui-même attendait patiemment. Quand enfin son attente fut récompensée : L'écorce tomba de la poche de la rêveuse. Il n'en attendait pas moins pour se faufiler entre les fougères du matelas et lui mordre la cheville droite.

   Au moment même où ses lèvres allaient rencontrer celles de celui qu’elle aimait tant ; le fils du meunier se métamorphosa en un monstre hideux, le ciel s’assombrit, les papillons devinrent des scarabées, les fleurs des ronces, les montagnes des volcans, ses amis des créatures informes aux dents pointues et aux yeux injectés de sang, et le jardin tout entier se consuma dans un feu invisible.

   La pauvrette épouvantée se réveilla en hurlant de frayeur. Toute tremblante de peur, des images cauchemardesques encore imprégnées dans son esprit, elle alla trouver le buisson pour tout lui raconter.

   _ Seul mon écorce peut tenir éloigné le serpent dont le venin transforme à jamais le royaume des rêves en royaumes de cauchemars. Si tu avais cousu ta poche, tu ne l’aurais pas perdu et le serpent ne t’aurait pas mordu !

   _ Que dois-je faire ?

   _ Hélas, répondit le buisson, il est trop tard ! Le poison s’est mêlé à la source de vie qui s’écoule dans tes veines ; désormais, lorsque tu t’endormiras, tes rêves ne seront plus que cauchemars !

   _ Non ! Donne-moi encore de tes feuilles afin que je puisse faire de jolis songes !

   _ Je t'ai dit qu’il était trop tard, rien n’y fera, même mes feuilles ne peuvent plus rien pour toi ! Va-t'en, tu dois m’oublier !

   Mais la jeune femme ne voulut plus écouter le buisson. Désespérée, elle se souvint de l’interdiction de cueillir des fleurs et folle de rage, elle passa outre.

   Mises dans un petit pot en verre, les minuscules fleurs jaunes privées d'air tombèrent en poussière. Soulevant le couvercle pour vider le bocal, la jeune femme vit les cendres se rassembler, et dans un éclair, donner naissance à un petit insecte volant semblable à une libellule de couleur verte qui vint se poser sur son épaule droite et lui murmurer à l’oreille :

   _ Je suis la fée verte née de l’absinthe, je viens du fond de l’amertume qui parfume tes larmes. Viens de consoler dans mes dentelles vertes ! Viens boire sur mes lèvres le goût anisé de l’oubli ! Je te ferais voir le monde tel qu’il est dans des songes oniriques où tu t’abandonneras sans réserve pour faire naître tes fantasmes les plus fous et les plus cruels. Je suis la muse de tes nuits sans passion ! Viens te convulser sous l’air de ma musique irréelle ! À toi je révélerais la recette très ancienne d’un breuvage secret dont le commerce t’apportera la fortune !

   La jeune femme, galvanisée par les paroles ensorcelantes de la fée, entreprit de confectionner le breuvage magique. Usant de sorcellerie, la fée verte lui procurait les ustensiles dont la pauvrette avait besoin, comme un chaudron, des spatules, des petits flacons en verre et deux paniers. Mais les autres plantes avec lesquelles le mystérieux breuvage était élaboré, la fée ne pouvait les toucher, c’est pourquoi elle se contenta d’indiquer à la jeune femme l’endroit où elles poussaient.

   Suivant les indications de la fée, elle fit macérer les fleurs d’absinthe avec de l’anis, du fenouil, un peu de muscade, de genièvre et d’hysope dans de l’alcool. Ensuite, elle allongea le tout avec de l’eau et le breuvage prit les couleurs de l’espoir.

   Réalisant que dans sa grotte, elle était loin de tout, elle s’inquiéta.

   _ Et maintenant ? Comment ferais-je pour devenir riche comme tu me l’as promis puisque le village le plus proche est à mille lieues d’ici ?

   _ Lorsque tu chasseras le lièvre pour te nourrir ; tu garderas sa fourrure, y découperas deux lanières et glisseras entre elles des petits bouts d’une branche d’absinthe avant de les coudre ensemble. Puis tu noueras le tout autour de ta cuisse gauche, comme on porte une jarretière. Celle-ci te permettra de te rendre au village sans ressentir la moindre fatigue !

   La jeune femme suivit les conseils de la fée, et tenant dans ses mains deux paniers remplis de flacons, elle marcha durant cinq jours sans jamais être épuisée, tout juste s’arrêtait-elle pour s’alimenter, car si la jarretière supprimait la fatigue et les douleurs d’une longue marche, elle n’en supprimait pas moins les effets de la faim.

   Quand, au petit matin, elle parvint enfin au village.

   Le cœur battant de joie et d’angoisse à l’idée de retrouver la civilisation dont elle fut privée pendant presque une année ; elle alla de suite s’installer sur la place du marché et commença à attirer les passants.  

   Ceux-ci, d'abord intrigués, considéraient les petites bouteilles avec curiosités, puis, jaugeant la mine misérable de la marchande, ils reposaient les flacons dans les paniers et s'en allaient sans rien acheter.

   La journée touchait à sa fin ; la jeune femme n’avait rien vendu, pire encore, elle avait dû affronter les regards méprisants et moqueurs des badauds. Triste et dépitée, elle reprit ses paniers et quitta le marché.

   Sur sa route, elle croisa un jeune homme qui assit sur un banc se lamentait et pleurait de désespoir, tenant dans ses mains un vieux cahier aux pages usées d’avoir été trop souvent tournées alors qu’aucun mot n’y était écrit.

   _ Pourquoi pleures-tu ? Lui demanda-t-elle, l’ayant rejoint sur son banc.

   _ C’est parce que je suis un artiste sans idées, un poète sans ses rimes, un écrivain sans ses mots, un peintre sans ses couleurs !

   _ Et moi, ajouta-t-elle, je suis une jeune femme sans fiancé, une épouse sans mari, une mère sans enfant, une marchande sans client !

   _ Que vends-tu ? Demanda le jeune homme intrigué.

   _ Du rêve en bouteille ! Répondit-elle.

   _ Vends-moi une de tes merveilles et je serais ton premier client à défaut d’être poète !

   La jeune femme, enthousiasmée, ne se fit pas prier et vendit un flacon au jeune homme. Celui-ci avait à peine bu tout le breuvage, qu’il vit apparaître la minuscule fée verte.

   _ Est-ce que je rêve ? S’exclama-t-il.

   _ Non ! Je suis la muse aux habits verts, l’absinthe amère !

   Soudain, le jeune homme sentit l’inspiration lui revenir, et tout euphorique, il écrivit dans une étrange frénésie ses premières rimes sur son vieux cahier jauni. Souhaitant que le miracle perdure, il vida sa bourse pour acheter tout le contenu des deux paniers à la pauvrette.

   Le temps passa et le jeune homme devint un riche et célèbre poète dont le talent était apprécié de tous et reconnu par ses pères. Bien des artistes enviaient son génie et beaucoup vinrent le consulter pour connaître son secret. Il finit par leur révéler l’existence d’une boisson miraculeuse qu’une jeune femme confectionnait secrètement et revendait dans des petits flacons.

   C’est ainsi que la jeune femme vit venir à elle de nombreux artistes en quête de renommé et comme la fée le lui avait promis, elle devint riche.

   Mais, hélas, la fée s’était bien gardée de tout révéler aux consommateurs de l’absinthe, car il y avait un prix à payer pour les faveurs de la muse et l’artiste n’allait pas tarder à le comprendre.

   Le poète devint dépendant de la boisson, son corps et son talent lui réclamant sans cesse sa dose d’absinthe. Il ne parvenait plus à réfléchir normalement, car son génie naissait aux idées que lui soufflait la fée verte. Petit à petit, son teint prit la couleur pâle d’une lune argentée, jour après jour, son corps s’amaigrit et s’affaiblit, et des rides lui creusèrent son visage.  L’homme, n’étant plus que l’ombre de lui-même, finit par être emporté par une hépatite qui lui empoisonna le sang.

   La muse aux habits verts réclamait la jeunesse de celui qui s’abreuvait de l’absinthe pour l’offrir en cadeau à la jeune femme, afin que jamais elle ne cesse de fabriquer la boisson aux couleurs de ses dentelles, car la fée verte n’existe et n’apparaît que pour celui qui consomme l’absinthe.

   Alors, si un jour, une jeune femme tenant dans ses mains deux paniers, vous propose de vous vendre du rêve en bouteille, abstenez-vous ! Ne libérez pas la fée verte, car le prix à payer est bien plus cher qu’il n’y paraît !

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Rosapat

14-09-2014

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L'Absinthe ou La fée verte appartient au recueil Les contes de la Flore: Tome A

 

Conte terminé ! Merci à Rosapat.

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