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Double face - Nouvelle

Nouvelle "Double face" est une nouvelle mise en ligne par "Agathe"..

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Double face

 

Minuit, douze coups sonnent, la nuit est sombre, sans lune ni étoiles. Chaque goutte de pluie ricoche sur ma fenêtre créant une musique piquée comme si un violon jouait en staccato. Et dans la gouttière il me semble qu'il s'y déverse un torrent qui va faire à tout moment tomber le tuyau. Habituellement, je trouve tous ces bruits apaisants, ils me rassurent et me permettent de mieux dormir, c'est ma berceuse. Cette symphonie du temps me rappelle un vieux disque que ma mère me mettait pour que je m'assoupisse. Mais ce soir, chaque son est perçu par mon oreille différemment, ce soir, je ne les reconnais plus. Comme si, chaque mélodie devient toute autre et que sur mon tympan, chaque résonance vibre fausse. J'attends pourtant cette nuit depuis une semaine, depuis que j'ai entendu à la radio la prévision de cette nuit pluvieuse. Étant insomniaque, je comptais sur cette douce sonorité pour me faire tomber dans les bras de Morphée.

Cela fait déjà quatre heures que j’attends de trouver le sommeil. Quatre heures durant lesquelles, je ne cesse de penser à cette soirée où toute ma vie a basculé. Ces quelques secondes durant lesquelles ma raison s'est déconnectée, où la violence de mon cœur a fait surface, sans que je ne puisse rien faire. Pourquoi, ces moments incontrôlables, incontrôlables par mon esprit et par mon corps me rattrapent quelquefois ?

Ces éclairs rouges, remplis de violence et de haine, ces images sanglantes me hantent. Le simple fait d'y penser, le simple fait que ces souvenirs effleurent ma pensée hérisse mes poils, me fait frissonner, emplit mon esprit de violents tourments. Et une fois que cette crainte se ravive en moi, je n'arrive pas à m'en défaire. Voilà pourquoi, je n'arrive toujours pas à dormir, je pense, je refais la scène, j'imagine tout un tas d'autres scénarios, je me pose une multitude de questions, toutes plus inutiles les unes que les autres... J'en reviens toujours au même point, j'en reviens toujours à la même conclusion, la violence ne résout rien, elle ne fait qu'empirer la situation... du moment où une personne est entrée dans ce cercle vicieux, elle n'arrive plus à en sortir car la violence appelle la violence. Et, une fois que cette dernière est entrée dans le cœur d'une personne, que de son épine de haine elle l'a touchée, il n'y a aucun moyen de faire marche arrière car ce cœur est devenu noir et n'aspire qu'à semer violence et tempêtes autour de lui... même si au début il pouvait être empli de douceur et de tendresse, le résultat est catastrophique. Cette transformation est visible sur celui qui la subit... Mais la sentir s'emparer de soi comme une bête féroce qui enlèverait la vie à un petit animal est toute autre.

Réaliser que mon cœur est devenu noir en quelques fractions de seconde me fait peur... J'ai soudain envie d'être ailleurs, de m'évader hors de cette immense maison aux colocataires étranges. J'ai envie de retrouver la douceur de ma mère, de me blottir dans ses bras et de me laisser aller pour tout oublier, de me faire réconforter comme avant lorsque j'étais enfant, quand les problèmes me semblaient insignifiants, quand le mot bonheur était plus fort que le mot peur... Mais, à quoi sert-il de penser à de telles choses ? Cette période est révolue, finie, achevée. La seule chaleur que je peux trouver est la mienne, alors, comme un enfant je me replie sur moi-même, en boule sous mes draps, j'essaie de faire barrière à son fantôme ! Dans cette position fœtale, je me sens bien. Du moins durant les deux premières minutes... Mais je constate au bout d'un moment que mon corps est gelé, mes doigts sont comme des glaçons, livides, engourdis. Je ne peux les frotter contre mon corps pour les réchauffer. Ils vont tomber ; ils sont tellement froids que je pense qu'ils sont devenus cassants. De plus, un simple contact entre mon corps et ces mains me glace le sang. J'ai l'impression que je vais, en touchant des parties de mon corps intactes les rendre mortes. Comme mes mains.

J'ai perdu mes mains.

Ce n'est que le début de ma décomposition, de ma décomposition jusqu'à la mort. Je me rends compte que le gel a touché mes pieds également. J'ai les pieds blancs, presque violets, dont on peut distinctement voir les veines qui les traversent. Elles ne battent plus, j'ai l'impression qu'elles sont elles aussi dépourvues de vie. Comme si mon sang était figé et ne pouvait plus couler. Je sens une vague de panique m'envahir mais je ne peux rien faire, je peux juste demeurer statique, incapable de toute façon de marcher. Même si j'ai l'impression que la folie et l'angoisse vont empoigner mon corps pour toujours, je me mets à réfléchir à toute allure... Les premiers membres que j'ai perdus sont ceux le plus directement liés à ce qui s'est passé... Au crime que j'ai commis.

Maintenant que j'ai accepté ce que j'ai fait, je respire mieux. Oui j'ai commis un crime. Je suis un criminel. Personne ne le sait ici, à la maison. Mais, bien que cette révélation ne m'aide pas, elle me permet de mieux réfléchir... D’abord les mains, logique. Ensuite les pieds... Assez liés bien que indirectement... Quelle sera la prochaine partie ? J'ai peur, je ne veux pas souffrir, je suis... ce n'est pas ma faute. Ce n'est pas ma faute bordel ! J’étais obligé ! Personne ne voudra me croire mais c'est vrai. Putain, espèce d'esprit faible, de microbe, de moins que rien, même pas capable de se contrôler, un raté de naissance, un putain de raté de naissance !... Je sens les larmes monter, impossible de les retenir ou simplement pas l'envie.Je laisse échapper un torrent de tristesse. J'ai fini. J'ai fini ma vie ? Je l'ai finie comme je l'ai commencée. En temps que raté, sans avenir, contraint de rester dans cette maison aux murs trop colorés et entouré de gens trop souriants. Je me hais, je hais ma mère et je hais mon père de m'avoir donné la vie. Je ne suis pas foutu de réfléchir correctement. Je n'arrive pas à faire marcher correctement mes neurones entre eux.

Ils vont venir me chercher. M’emmener. Me tuer. Ils vont se venger. J'en suis sûr. Ils ne vont peut-être pas me tuer, ma fin serait immédiate, pas assez... sadique je pense. Je suis tellement désespéré que je me mets à penser à ma condamnation, je ne pense pas à l'espoir de m'en sortir, ce serait trop simple. Je suis tellement tourmenté, effrayé, que je ne songe qu'au pire. Alors oui, ils ne vont pas me tuer, du moins pas tout de suite.

Si je devais prédire ce qui m'attend je dirais... un jugement, bien sur sans aucun avocat pour me défendre, seul contre tous. Je perds. Cela va de soi. Ma sentence ne sera pas juste. Ils vont me faire souffrir. Ils vont me laver de mon crime et... je m’arrête dans ma réflexion... je viens de me rendre compte que je suis en train de programmer mon propre massacre. Je suis tellement désespéré que je... je suis fou.. je suis FOU ! Je tourne en rond et je n'arrive pas à me sortir de cette folie. Je suis un prisonnier... Un prisonnier libre du moins libre physiquement. Cette liberté est dans mon cas un cadeau empoisonné car sans cette pseudo liberté physique, jamais je n'aurais pu laisser mon corps agir vu qu'il aurait été emprisonné et contraint de ne pas bouger.

Alors... cela veut dire que tous mes problèmes viennent de cette liberté semi-aquise ? J'avoue que je suis perdu dans ma propre réflexion. Néanmoins cette longue remise en question et projection dans le futur ne m'a pas aidé à voir plus clair dans ce qui se passe dans ma vie... Pour mon passé et mon futur proche, elle a le mérite de me calmer, de m’apaiser. Je ne me sens pas mieux, je suis juste moins sur les nerfs.

J'aurais aimé être quelqu'un d'autre... quelqu'un de fort, de souriant, d'avenant, de gentil.. j'aurais aimé être une fierté pour mes parents, leur prouver de quoi j'étais capable, effacer cette tristesse mêlée de regrets que je trouvais dans leurs yeux chaque fois qu'ils me regardaient. Mais je n'ai pas pu. Je n'étais pas capable d'être le petit garçon qu'ils attendaient. En échec à l'école dès le CP... Non faute de savoir lire... j'ai su lire à 4 ans, il n 'y a rien eu dans ma vie que je n'ai su faire aussi aisément. Non le problème venait d'ailleurs, « trouble psychique » comme ils disaient. Combien de fois j'ai entendu ces deux mots Combien de fois j'ai entendu mes parents parler de moi en pleurant, en se disputant. Pourquoi , pourquoi avoir infligé à un enfant de 5 ans de voir ses parents se déchirer par... par sa faute. Tout ce qui se passait était ma faute. Et cela dès ma plus tendre enfance. Je suis devenu craintif. Peureux. Je n'avais pas peur des autres. J'avais peur de moi. Seulement de moi. J'avais l'impression que j'étais un monstre. Et au fil des années, j'ai compris que ce n'était pas une simple impression. C'était la vérité. J'étais un monstre. Je suis un monstre.

Et la nuit dernière, je l'ai encore prouvé. J'ai encore donné raison à tous ces gens qui depuis toujours me répètent que j'ai des « troubles psychiques ».

Je suis un monstre.

Je suis un monstre !

JE SUIS UN MONSTRE !

Ça y est je le sens je perds contrôle, mon esprit s'échappe de mon corps le laissant seul, faible, pleins de sentiments contraires et durs à exprimer... Je sens de l'eau ruisseler dans mon dos, j'ai les cheveux humides, le front moite. Je suffoque. Je suffoque sans rien faire ?! Comment est-ce possible ? Je sais, ils sont en train de venir, ils veulent me voir souffrir, me martyriser, me rendre fou ! Je ne veux pas MOURIR ! C'est trop dur ! Je ne le veux PAS ! Je suis jeune. Trop jeune pour mourir. Mais ça personne ne veut le prendre en compte ! Pourquoi est-ce qu'ils ne m'aident pas eux ? Ils sont censés m'épauler mais ils me laissent devenir un assassin et ensuite me faire tuer ! Traîtres. Ce sont eux les traîtres ! Et ils ne me protégeront même pas ! Je suis jeune, trop jeune ! J'avais encore une vie devant moi, avec certainement des hauts et des bas mais j'en avais une. Avant. J'ai peur. Je ne sais pas quoi faire. Je m'efforce de respirer calmement sans m’exciter. Je dois me calmer. Je dois faire abstraction de tout ça. Si ça se trouve, ce n'est qu'un mauvais songe ! Sans importance. Non. Ça ne sert à rien de trouver une excuse ! Je l'ai fait, j'ai vraiment tué. Je suis un monstre, un assassin, une bête brute, un criminel ! Je suis horrible !!! Ahhh esprit de malheur, tête à réfléchir, comme j'aimerais te voir disparaître ! C'est toi qui es la véritable cause de mon tourment, c'est toi qui me rappelles inlassablement mon acte, qui j'ai tué ! C'est toi qui me rappelles ses yeux, son sang, sa dépouille ! Mais pourquoi ? Pourquoi t'allies-tu contre moi ? Ne devrions-nous pas faire équipe tous les deux ? N'est-ce pas là le but de notre association du début ? Pourquoi retournes-tu ta veste ? Pourquoi t'es-tu mise à me faire endurer, au fond de moi, autant de peine, et plus aucune joie ? Non, non, une telle chose n'est pas possible.. non, je ne le crois pas ! Tu t'es liguée avec lui, toi, toi ma tête tu m'as trahi ?

Malédiction, mon ennemi est en moi maintenant, il me contrôle, il m'a à sa merci ! Il peut s'infiltrer en moi, il peut me faire du mal sans que je ne m'en aperçoive, il peut modifier mes souvenirs et brouiller mes pensées. Comment une telle trahison est-elle possible ? Je ne comprends pas, rien n'est clair, .. et pourtant, je dois me rendre à l'évidence : je suis possédé ! Je suis possédé par celui que j'ai tué, l'ironie du sort joue en ma défaveur... Je suis foutu...

Mais... mes oreilles bourdonnent, tout semble flou autour de moi... Je le sens ! Il est là ! Avec sa langue siffleuse, comme un serpent il me glisse quelques mots à l'oreille ! Non, je ne veux pas les entendre, je ne dois pas me soumettre , je ne dois pas accepter cette domination de l'esprit ! Pourtant cette voix est de plus en plus présente, elle prend une place si importante dans ma tête... je ne peux l'éviter ! Si je le dois ! Je suis fort, fort, fort, fort, fort, fort.. Faible. Je n'y arrive plus, elle hérisse mes poils, irrite mes oreilles, me fait grincer les dents... Je ne la supporte plus. Je me plie à sa volonté... Ma tête se remplit de mots , de souvenirs, de rires, de pleurs, de repas... et au milieu de tout cela, une voix aiguë me chante... Tu es faible et sans défense, tu as cru à ta mort, non.. rassure-toi, ce n'est que le début du commencement... Après tu verras.. tu souffriras... pour de vrai.. bien fait.. tu souffriras... pour de vrai.. bien fait... tu souffriras... pour de vrai... bien fait... tu souffriras... pour de vrai... bien fait... tu souffriras... pour de vrai... bien fait.. Et ça continue... ça continue pendant de longues minutes, sur un ton strident, à glacer le sang...

Puis plus rien. Le néant. Tout est redevenu calme. Tout est blanc. Suis-je mort ? Ce serait trop beau ! J'ai passé, les dernières heures de ma vie à imaginer ma mort, à me morfondre sur mon sort, à appréhender cette chute. Et pourtant, rien, je n'ai aucune marque sur la peau. Je ne comprends pas !

Mais... Mais tout un coup, j’entends, j’entends une voie lointaine, comme un soupir, un soupir doux et familier, un soupir tendre, joyeux... puis  le soupir devient murmure, un murmure calme comme la brise le matin, qui d'un coup se change en chuchotement que je peux entendre : quelqu’un m’appelle...cette voix je la connais ..

je ne suis pas mort ! Quelqu’un me demande de me réveiller ! J’ouvre un œil, puis l’autre.

La lumière du petit matin m’éblouit d'abord mais petit à petit je découvre que je suis dans ma chambre, tout est calme, je vois l’infirmière, elle est à côté de mon lit, elle m’appelle. C’est l'heure du petit-déjeuner. Personne n’est venu me chercher , demain peut être...

Mais là, mon regard est attiré par la fenêtre : je ne bouge plus, je retiens ma respiration, je ne cligne plus des yeux, je me fais de marbre, je me fais le plus petit possible.

Ils sont là. Ils attendent le bon moment, pour me prendre, me capturer ! Je suis perdu...

Face à moi,

derrière le carreau de la fenêtre,

une nuée de moustiques réclame mon corps …

à la place de celui de leur précieux compagnon qui a essayé de me piquer la nuit dernière...

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Auteur

Blog

Agathe

12-06-2016

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Double face n'appartient à aucun recueil

 

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