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Digestion - Texte Court

Texte Court "Digestion" est un texte court mis en ligne par "Mikis"..

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Digestion

Il regardait le chemin, tendu, depuis l'ombre du peuplier. Cela faisait deux heures qu'il attendait, dans un suprême effort de volonté qui lui évitait à chaque seconde la fuite. A chaque seconde il vacillait, il prenait peur, saisi subitement comme d'un refroidissement, avant de se détendre par un effort surhumain qui le réchauffait. Mais c'était ce corps livide, cette cervelle sur les vitres qui le glaçaient. Le soleil brûlait son dos, et il gelait. Sa sueur disait sa tension et la température, mais elle l'emprisonnait comme une gangue de givre. Il frissonnait, les jointures de ses mains blanchissant sur l'arme.

            Il racla sa gorge emplie de salive amère, et il lui sembla avoir hurlé. Il regarda nerveusement derrière lui et sur les côtés, mais personne dans la poussière de midi. Les murs blanchis à la chaux, unis aux pathétiques murets de parpaings bruts, ne s'animaient d'aucune ombre. L'homme se détendit imperceptiblement et se retendit immédiatement en entendant le moteur de la Mercedes. Un modèle massif et poussif des années soixante-dix, comme on l'en avait prévenu. Il regarda machinalement la route, vingt mètres en avant de son arbre. Luisant doucement au soleil, comme une couronne d'épines vives sur un Christ d'asphalte, le chapelet de clous attendait.

            La voiture approchait. Le conducteur -dont il pouvait maintenant distinguer le visage- conduisait lentement, visiblement engourdi par la torpeur de midi. Mourad pensa que l'homme venait probablement d'achever son repas à la cantine de l'ambassade. Qu'à cette heure-ci, sa digestion était déjà commencée, produisant une délicieuse et molle rêverie, favorisée par le confort des sièges de la Mercedes…

 Cela lui répugnait, pour sa première fois, de tirer au visage, même si le moujahid qui l'avait formé le lui avait recommandé. Il ne pouvait se résoudre à souffler brutalement cet univers doux, ces volutes indolentes de pensée où la brute la plus sanglante retrouve pour un instant une forme d'innocence sourde sous le soleil. Il n'acceptait pas de supprimer à cet homme qui s'avançait inconsciemment vers son destin de bête d'abattoir un ultime moment de conscience, jusqu'à extinction de l'ultime battement du cœur, ne serait-ce que pour comprendre ce qui lui arrivait. Il se sentait le devoir de lui assurer cela, cette dernière cigarette de la compassion. Mais d'un autre côté, s'il tirait au hasard plus bas que la tête, il risquait d'atteindre le ventre, et ses études de médecine -bien qu'abrégées par son engagement religieux- lui procuraient de très nettes images d'aliments à demi digérés mêlés au sang jaillissant des intestins. Il sentit la nausée et le doute l'envahir, dans un déferlement violent et acide de sueur à l'épine dorsale.

            Les roues de la Mercedes crevèrent instantanément sur les clous et le véhicule s'arrêta pratiquement à hauteur de l'arbre de Mourad. Celui-ci se retrouva à hurler en courant vers la voiture, arrivant en deux secondes à la fenêtre ouverte, arme pointée devant lui. Son crâne, violemment projeté en arrière, fut le premier à heurter le trottoir. L'ambassadeur, son colt encore fumant au rebord de la vitre, téléphonait déjà à sa protection, retardée deux carrefours avant par un camion de lait renversé sur la chaussée. Tandis que ses gardes du corps arrivaient en sprintant, voiture abandonnée au carrefour, arme au poing, l'ambassadeur regarda la cervelle sanglante du cadavre achever de colorer la dalle sur laquelle reposait la tête défigurée. "Toi, sale con, tu l'as pas volé", pensa-t-il.

 

                                                                                   BAGDAD, août

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Blog

Mikis

13-04-2016

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Texte Court terminé ! Merci à Mikis.

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