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Commentaire sur "le phénomène des réseaux sociaux" de Daouda Mbouobouo

Long article, Monsieur le Président, en 3 actes et 1 Finale, actes égaux : 1) le réseautage social comme trésor de l’information, et notamment de l’information instantanée ; 2) le RS comme moyen de contact, d’échanges, de communication professionnelle, de mobilisation puis de contournement de l’interdiction d’expression et de l’information opaque ; 3) le revers de la médaille, du bruit informationnel au « cyber-banditisme » via l’intox, le flicage et l’insécurité ; Finale, qui pose la problématique de ramener cette « cyber-liberté » dans les bons cadres, juridiques, policiers, éducationnels, traditionnels, culturels... Autrement dit, le RS est un superman de l’info, de la communication en aval, mais pose aussi un problème chaotique, qui reste à solutionner.

Les réseaux sociaux (RS), conséquence de l’ « internautisation » et de l’internationalisation du monde : pas évident de traiter un sujet aussi vaste et aussi emprunté. C’est très fort à vous de l’avoir développé sous l’angle du « village planétaire » (bon rappel, dans le Finale !), pour personnaliser la question et pour lui trouver une lumière nouvelle et pertinente. Rien que pour ça je vous dis « bravo ! ». Alors que nous célébrons le cinquantenaire de Mai 68 (il y aura plusieurs parallèles !), cet angle de vue vous permet de mettre en lumière (« la poursuite » dirait-on au théâtre) cette rue immense, constituée par les RS : le contact y est roi, les rumeurs, informations, les commérages, mises en gardes et idées circulent dans un flux géant, accru d’année en année. Tel est votre prédicat, Daouda : quant au sujet, thématique a priori vaste, il n’en devient pas moins pointu.

Ensuite par le choix d’un tel prédicat, vous soulevez les pertinences liées au phénomène technico-médiatico-social : les paradoxes d’Internet, les intentions et les dérives, l’amplification médiatique et, enfin les questions de culture et d’éducation, conséquences de la toile du net. Bref, les quatre points cardinaux de cette « géographie problématique », que je ne pourrai cependant développer ici, dans ce modeste commentaire. Je me contente d’en faire l’évocation.

Internet est effectivement d’essence paradoxale, puisque conçue à défunts militaire et de renseignement, en pleine guerre froide, donc pour l’information secrète (Arpanet). Dans son évolution hypermédiatique (Internet, Web, autoroutes de l’information, RS) force est de constater qu’on est arrivés au résultat inverse, puisque plus rien n’est secret actuellement, tout laisse des traces et tout est accessible : on a tous comme une caméra d’espionnage dans le cerveau, on laisse des traces, quoi que l’on fasse, que l’on dise, sans le vouloir et sans en être très conscient. C’est donc, initialement un réseau secret et informatif, qui a vite évolué vers l’indiscrétion et le bruit informationnel : tel est le paradoxe du net et de ses réseaux.

Le procédé initial est vite accaparé par les étudiants US américains, et la notion du cyber-contact est née ; un échange d’idées, d’informations, de bons procédés, d’initiatives et une communauté estudiantine se forme, d’autant plus importante que l’on se retrouve historiquement autour de Mai 68 (qui n’est que la traduction française des beatniks et autres événements d’Outre-Atlantique). Le réseau et l’échange d’informations dessinent nettement les intentions d’Arpanet : ces quelques lignes pour approuver la notion de contact, liée au RS, que vous mettez si bien en exergue. Mais qui dit « Mai 68 » dit, certes, libération de l’expression, mais aussi l’invasion de la rue avec notamment le fameux slogan « il est interdit d’interdire ». Et c’est le problème, aujourd’hui, le net avec la création du Web devient vite le réseau des réseaux, où tout est permis. Dans une collectivité, on est conscients des ses limites, donc des règles et des principes ; or, avec un tel élargissement de la rue, ses limites n’apparaissent plus, comme enlevées, et les règles disparaissent avec. Les problèmes d’insécurité découlent naturellement, et c’est bien de parler de cette « nouvelle race de bandits », parfois même « pires que des paparazzis » concernant le respect de la vie privée. Bravo à vous d’avoir insisté sur la fragilisation du respect, de la discrétion ou de la bienséance. Voilà comment, des intentions, on arrive aux dérives.

Petit point technico-social, avant d’en venir aux fake-news que vous pointez si bien :

Ce que l’on entend aujourd’hui sur la technologie et les mutations sociales conséquentes est risible : « les temps changent, le monde quotidien en est bouleversé, la société n’arrive plus à suivre l’évolution… » . J’entendais les mêmes refrains alors que j’étais bébé, au tout début des années 70. On allait un peu moins vite mais on gardait un œil futuriste. Mais l’électronique et l’informatique envahissaient la musique comme le quotidien. L’ORTF éclatait, le réseau radiotélévisuel se développait, avec le zapping… et je pense que les gens disaient la même chose quand on a inventé le téléphone cent ans auparavant. Tout ça pour dire que les réseaux internautiques ne font qu’amplifier cette tendance à l’hypermédiatisation, lancée depuis la nuit des temps. Le bruit informationnel et la « déformation par l’information » a toujours été l’objet des médias. De là à parler de l’intox, il n’y a qu’un seul pas, et l’amplification médiatique implique amplification du problème : la fake-news est bien un fléau actuel.

Ce problème de la fake news est bien trop complexe, la presse a toujours été vue comme un miroir plus ou moins déformant du monde : l’information est souvent déformée, les sons de cloches sont confondus, voire accumulés au lieu d’être opposés. Mais cet apprentissage du monde concerne d’autant plus l’éducation. Autre soucis : la théâtralisation des événements. On a fait notre éducation sur la révolution de Roumanie, c’est Le Monde (le quotidien) qui a commencé à démentir certains faits, ceux-là même qui étaient relatifs à la « Révolution » (ou à ce qu’on faisait passer pour une révolution !). Mais il n’y a pas eu d’école, et on théâtralise de plus en plus les événements (mélange de fiction et réalité, il faut vendre l’événement comme un feuilleton). C’est tout un problème d’éducation, ça ! Comment apprendre, au milieu de ce pathos documentaire, à gérer, à trier, à opposer, à hiérarchiser, à synthétiser, à choisir … à reformer l’information ? Et la culture dans tout ça ? Comme elle est incompatible avec le zapping, inutile d’en parler. Un débat sur la coupe du monde de football fera des millions de vues … à mon avis, la même chose sur le langage de Ionesco ou Beckett fera trois pelés et deux tondus ; or le premier ne concerne que onze spécialistes, le second est une prise de conscience pour la totalité des citoyens : où sont les valeurs ?

Comme disait la chanson de Chagrin d’amour : « les gens ont de ces manies, décalcomanie ! ». Oui, les mauvaises manières et informations se répandent comme des virus, à commencer par les simples fautes dorthograaaaf.

Les RS ont créé un espace public titanesque. C’est comme si on nous avait mis tous dans la rue, tout le monde confronté à tout le monde. Les jeunes sont dans une immense cour de récréation. Oui, on est tous dans la foule, pas de lieux privés, de refuges, de « chez moi », et donc pas de recul, chacun est pris par le phénomène collectif. D’où l’appellation de « réseaux sociaux », de ce que l’on aurait pu appeler les « E-réseaux ».

Pour garder le principe et les avantages des RS, trésor de l’info et de la comm, il y a, en effet, beaucoup de pain sur la planche, mais aussi des choses à faire. Je pense déjà qu’il est possible de créer une cyber-justice, par laquelle passer à chaque fois que l’on crée un site, portail ou autre objet internautique, de même que l’on passe par le tribunal lorsque l’on fonde une association.

Pour conclure, on nous apprend en philosophie que la liberté est relative. Encore un paradoxe, puisque celle-ci n’existe que par ses propres limites : en effet, la liberté est l’acte de repousser les limites, et non de les enlever ! La démocratie, le code de la route … expressions de liberté par excellence … mais si j’enlève le code de la route, que reste-il ? Beaucoup de morts, de blessés, de problèmes. Tel est la cyber-problématique d’aujourd’hui, une question qui appelle aux consciences de tout un chacun.

Votre phrase « La liberté de la parole et d’expression a un prix et sa valeur doit être inculquée. » résume bien le propos. Bravo Daouda, je pense que vous avez, par votre triptyque rédactionnel, mis en lumière les principaux soucis, dans cet état des lieux technologico-médiatico-social. Il faut protéger les valeurs du RS, on a fait tomber les murs de prison, il faut baliser, il faut structurer le village planétaire…

JB, mai 2018


17-05-2018 ProtectionPublication certifiée par DPP

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