Guy Rau Le 08-08-2015 à 17:02
Brel est à la chanson ce que Brueghel est à la peinture.
Le 19-05-2015 à 16:15
J'approuve à mon tour sans réserve les analyses d'Enkidou. Pour répondre à Montagnon, s'il est vrai que Brel et Brassens étaient amis comme je l'ai entendu de leur propre bouche, en revanche, vis-à-vis de Ferré, je crois qu'ils étaient beaucoup moins chaleureux. Je crois me souvenir de Ferré se plaignant dans un interview de n'être que rarement salué par l'un et l'autre quand par hasard ils se trouvaient dans un même lieu, et si l'on écoute avec attention la fameuse interview pendant laquelle a été prise la photo où les trois chanteurs discutent autour d'une table, on remarquera que Brel et Brassens montrent peu d'enthousiasme quand Ferré s'exprime, ne le soutiennent pas, voire le contredisent frontalement. A mon avis, c'est pour une raison assez simple, à savoir que Brel et Brassens professent une grande humilité tandis que Ferré est, c'est le moins qu'on puisse dire, totalement infatué. Je ne sais même pas s'ils appréciaient ses chansons, en tout cas je ne connais pas leur avis sur le sujet. Pour ma part, je les apprécie très modérément (notamment parce que son style est caractéristique de son insupportable outrecuidance).
Montagnon Le 19-05-2015 à 14:40
Ce qui finalement me plait le plus dans une joute sans véritable sens, c'est que Brel, Brassens et Ferré, trois de mes chanteurs-géants (auxquels je rajoute le "gamin" Jacques Bertin, mon ancien voisin et mon contemporain) c'est qu'ils s'appréciaient, à la même hauteur chacun, en tant que poètes et musiciens alors qu'effectivement ils étaient tous trois différents... Et pour moi, et pour bien d'autres, c'est le principal, parce que ces trois poètes disaient, différemment, les choses du coeur. Mais on ne peut pas plaire à tout le monde.
Le 16-05-2015 à 12:11
En fait, je dis exactement l'inverse, à savoir que l'âge n'importe pas pour apprécier la grande poésie.
Quant à ce qu'il y a de commun à Brel et Brassens, le "sens des mots" en fait bien partie dans la mesure où ils écrivent des chansons à texte, mais alors pour la "gestuelle" et l'"interprétation",je crois qu'ils sont plutôt aux antipodes l'un de l'autre. Le chant de Brel est complètement théâtral, perpétuellement accompagné de gestes et de mimiques qui en illustrent les paroles, les vers y sont prononcés de manière très irrégulière (avec des accents sur certaines syllabes, parfois en imitant la parole comme dans Ces gens-là), le crescendo y est souvent présent, etc. ; c'est tout l'inverse chez Brassens, qui n'a jamais esquissé le moindre geste sur scène, qui est extrêmement statique, qui chante avec un grand souci de la régularité, une volonté de montrer clairement, dans l'interprétation, la structure de ses vers (il marquera toujours une pause à la fin d'un vers même s'il y a enjambement), et il est globalement d'une sobriété totalement étrangère à Brel. C'est d'ailleurs justement parce que la musique est si sobre chez Brassens que le texte doit être excellent, et c'est parce que la musique et l'interprétation sont si éblouissantes chez Brel que le texte tout nu perd beaucoup de sa valeur (et peut être moins soigné).
Pour ce qui est de la forme, Brassens n'est pas du tout si loin des "alexandrinistes" purs et durs, au contraire. Il ne faut pas confondre relâchement et innovation, et dans ce cas précis ça n'est même pas juste chronologiquement puisque la chanson française traditionnelle du début du XXe siècle (Fréhel, Piaf...) ou même de la fin du XIXe (Bruant, Montéhus...) est beaucoup plus relâchée dans la forme que les chansons de Brassens, au contraire très rigoureuses. Si Brassens bouscule des remparts, ce ne sont pas spécialement ceux de la rigueur formelle, dont il aurait plutôt tendance à raviver l'esprit. La valeur du style de Brassens vient justement de la synthèse entre classicisme et populisme.
Montagnon Le 14-05-2015 à 0:54
Zut alors, j'aurais entre 500 et 900 ans! Je suis né après guerre (tout de suite après) cela donnera mon âge. Mais mes figures poétiques préférées sont nées entre le XIIe et le XVe siècle. Nous voilà loin d'une poésie classique. Ils rimaient c'est vrai mais avec une liberté assez étonnante, bien proche de certains écrits d'aujourd'hui. Ils s'adressaient à "la" dame (celle de leur coeur et celle des Cieux) avec un vocabulaire le plus souvent châtié mais également cru. Certains s'en prenaient à Dieu et aux Seigneurs! Pas aux bourgeois, il n'avaient pas vraiment de pouvoir et donc étaient sans intérêt... S'ils n'avaient guère les moyens d'être anarchistes (il fallait qu'ils vivent ces rimailleurs d'un autre temps!) ils glissaient souvent des critiques acerbes dans leurs écrits.
Il y a eu de tous temps des précurseurs. Ce n'est pas aujourd'hui que cela va s'arrêter :-)
Mathusalem... Euh, pardon, Fanch.
Cathou inafrica Le 14-05-2015 à 0:16
je ne comprends pas bien ce que le décompte des âges nécessaires pour apprécier une oeuvre vient faire là...? La poésie est intemporelle,je ne pense pas que ce fait puisse être sérieusement contesté... quoique l'on voit de tout, ces derniers temps... Que l'on aime,que l'on n'aime pas Brel,que l'on en soit lassé est tout à fait légitime, mais un fait est constant et d'ailleurs commun à Brel et à Brassens, leur sens des mots, de la gestuelle, de l'interprétation, du vécu et de l'implication dans leurs textes, leur esprit novateur et libertaire, les a poussés à bousculer les remparts des alexandrinistes purs et durs, vers des contrées poétiques rafraîchissantes. Les critiques qu'ils ne cesseront de rencontrer en sont la première preuve et il n'est pas à mettre en doute qu'ils habitent, s'il en est, un panthéon des anarchistes de la pensée, au risque de faire sourire Mr Brassens qui d'ailleurs... s'en contre-fout. Christian
Le 13-05-2015 à 11:03
Les gens qui écoutent Jacques Brel n'ont pas nécessairement tous entre 50 et 100 ans, de même que ceux qui lisent Victor Hugo n'ont pas nécessairement tous entre 200 et 250 ans. Les palais vulgaires apprécient sur commande ce que produit leur génération étroite, les palais raffinés, uniquement ce que tous les siècles confondus ont produit de meilleur.
J'ai beaucoup écouté Jacques Brel dans mon adolescence, mais je m'en suis un peu lassé. Si ses talents d'interprète sont absolument indéniables (c'est ce qui fait d'ailleurs que quand on lit un texte de Brel sans la musique, on se rend compte que c'est pas si génial que ça sur le strict plan poétique), il n'a pas la plume transcendante qu'on voudrait faire croire qu'il a, en le mettant par exemple aux côtés de Brassens sur le podium des grands troubadours. Cette chanson en est d'ailleurs la preuve : je l'aime bien, mais c'est une énumération assez mal structurée (en poésie l'énumération est souvent une facilité d'écriture, surtout si son ordre n'est pas rigoureusement déterminé par une idée directrice forte), les rimes y sont négligées, l'anticléricalisme et l'antibourgeoisisme habituels y sont exprimés sous une forme assez insipide et primitive ("Dieu est mort", "J'insulterai les bourgeois"), bref, je lui préfère cent mille fois, sur un thème voisin, la magistrale Supplique pour être enterré à la plage de Sète de Brassens.
Cathou inafrica Le 05-05-2015 à 8:58
Chris, je ne sais pas si les jeunes vont se manifester mais la vieille garde est là ! Sans vouloir offenser personne, j'ai l'impression que nous sommes tous de la génération pour qui Brel est un véritable culte! Je ne paraphraserai ni Fanch ni Alain qui ont tout dit. La Foi oui, je pense que Brel avait une grande Foi en l'humain et une haine avouée pour ce que l'homme a fait de la religion ... et sa religiosité...Brel est au Panthéon des poètes pour moi, rejoignant en la beauté et le sens de ses mots les Hugo, Aragon,Brassens, Prévert et bien d'autres... Merci pour ton partage dont je sais que le texte pourrait être tien dans ses volontés ! Un bord de mer, des arbres et lancer des pierres au ciel...Le haut de ta colline...
Evzone Le 05-05-2015 à 8:10
Bonjour Christian. Jacques Brel est un de ces chanteurs qui ne s'explique pas, mais qui s'écoute « religieusement ». Je pense pourtant que pour lui la religion était quelque chose de marginal, mais je me trompe peut-être. Car comme Georges Brassens, un grand poète de la chanson également, je crois que c'est la Foi qui avait de l'importance pour lui, et non pas la religiosité. Jacques Brel écrivait avec ses tripes et son cœur, c'est pour cela qu'il restera immortel. Merci de nous avoir remis en mémoire ce texte qui est beau.
Montagnon Le 05-05-2015 à 0:59
Christian, j'adore cette chanson. Elle dit tout de la peur du grand Jacques devant la mort, des plaisirs de la vie aussi. Elle est à la fois une imprécation et un hymne à la vie. Il avait un sacré talent ce poète! Et puis, et puis, il y a (non, pas Frida!) ces vers que tout comtois devrait connaître et chanter sans relache : "Et je veux qu'on y boive/En plus du vin de messe/De ce vin si joli/Qu'on buvait en Arbois3 Pour cela (et pour ton retour) tu as droit à toute ma reconnaissance. Fanch
Ancolies Le 21-10-2020 à 14:35
Brel écrivait des chansons, non des poèmes mis en musique. C'est sur scène que ses textes prenaient toute leur valeur, grâce au don qu'il faisait de lui-même en les interprétant Je crois que c'est d'ailleurs pour cela qu'il a arrêté la scène, pour ne plus reproduire mécaniquement ses gestuelles et que la Foi évoquée plus bas disparaisse. Il reste un grand poète de la chanson, Amsterdam se suffit à sa seule lecture. Brassens est le grand poète par excellence, quasi classique dans une écriture rigoureuse. C'est ainsi - grand poète - qu'il a toujours été reconnu, malheureusement au détriment de ses musiques. Il avait choisi une façon sobre et monocorde d'interpréter ses chansons et nombre de gens ne réalisent pas la richesse de ses mélodies et harmonies. En visitant le musée (qui s'appelle L'Espace Brassens) qui lui est dédié à Sète, j'ai appris qu'il écrivait une chanson par mois, cherchant pour chaque texte 7 ou 8 musiques différentes, pour ne garder que celle qui lui semblait la plus pérenne. Comme il disait, "Je chante pour être réécouté". Et en effet on peut le réécouter sans fin. Il est bien que d'autres artistes, groupes ou individus, aient repris et continuent de le faire certains de ses titres, cela permet aux oreilles moins averties de découvrir sa richesse musicale dont je parlais.