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Une fenêtre sur la rue Sainte-Croix - Roman

Roman "Une fenêtre sur la rue Sainte-Croix" est un roman mis en ligne par "Pierrot le fou".. Venez publier un roman !
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 Roman historique de science fiction

 

 

 

 

Une fenêtre sur la rue Sainte-Croix


Roman


 

 

 

 

 

Préface

 

 

Je ne suis pas écrivain. En fait, l’écriture m’a toujours coûté, au point que même celle des inévitables cartes postales de vacances m’est un calvaire. L’accouchement dystocique de ma prose a quelque chose de douloureux et la très rare progéniture qui en résulte navre sans doute autant que moi leurs destinataires. Voilà ! Vous comprenez déjà que je ne suis pas l’auteur du texte qui va suivre. Je ne suis pas un grand lecteur non plus mais j’aime les livres anciens. Sans doute parce qu’ils donnent à ma bibliothèque un vernis d’érudition dont je savoure le reflet dans les yeux gourmands de mes amis cultivés et font planer autour des visiteurs qui parcourent du regard ses étagères chargées, un parfum de jalousie. Les brocantes dans lesquelles je flâne dès le retour des hirondelles sont une source apparemment inépuisable de ces objets malodorants aux feuilles jaunies et piquées, gainés de cuirs passés. La plupart du temps je ne lis pas les nouveaux venus. J’aime les remettre en état, leur donner brillant et parfum boisé pour qu’ils trônent à leur tour entre salon et cheminée.


Il y a sept ans déjà, alors que je rendais visite à certains de mes dealers des puces de Saint-Ouen par un beau dimanche de juin, je me suis laissé vendre un petit lot d’ouvrages particulièrement abîmes et dépareillés. Deux ou trois livres de médecine du dix-huitième, un guide de savoir-vivre début vingtième à l’attention des jeunes filles de bonnes familles - celui-ci je l’ai parcouru : c’est désuet et vraiment hilarant ! - et quatre tomes des mémoires de Jacques Fabre, le naturaliste. C’est surtout pour ces derniers que j’ai accepté le lot. Bien qu’en piteux état et de toute évidence pas très anciens, ils promettaient d’avoir le plus bel effet dans la nouvelle bibliothèque en merisier que je venais d’acheter. Une belle couverture en cuir vert, étonnamment épaisse et cossue, dont le grain des plats caresse la main. De somptueux croquis d’insectes, affairés aux tâches que Fabre a occupé sa vie à décrire et expliquer. Il y avait surtout au dos, dans l’entre nerf du bas, en dorure au cuivre ternie, le nom du propriétaire « Congrégation des Augustins de l’Assomption ». Cette particularité promettait d’intriguer mes visiteurs et donnerait sans aucun doute matière à compliments. De retour chez moi, j’ai rangé les ouvrages dans un tiroir du secrétaire après avoir fait le bilan des restaurations que j’aurai à faire. La couverture d’un des livres de Fabre était notamment entamée au bas du plat de devant et laissait passer par l’ouverture un peu du remplissage de papier qui a servi à lui donner cette belle épaisseur.


Les semaines ont passé et puis un autre dimanche, morne et pluvieux celui-là, j’ai ressorti de leur tiroir mes prises de la mi-juin et entrepris de leur redonner l’éclat nécessaire à l’usage que je leur réservais. J’étais donc en possession des tomes I, IV, VIII et X des œuvres complètes de Monsieur Fabre qui selon la table des matières du premier tome en compte XII. J’ai entrepris de les dépoussiérer d’abord quand la boutonnière dans la couverture du tome VIII m’a de nouveau sauté aux yeux. Le papier, qui dépassait maintenant un peu plus après que je l’ai probablement déplacé en frottant la couverture, m’a semblé porter des notes ou tout au moins des inscriptions manuscrites. J’étais intrigué mais je ne voulais pas détériorer plus encore la couverture. J’ai coupé au raz de l’ouverture le papier qui dépassait et poussé le reste au-dedans afin de pouvoir recoller proprement le cuir. J’ai terminé ma restauration, disposé les livres à la place que je leur avais assignée et contemplé le résultat.

Restait sur la table, parmi les déchets de mon bricolage, le petit bout de papier extrait de la couverture du Tome VIII. Les faces visibles ne comportaient que des parties de caractères manuscrits mais la texture parcheminée et ancienne du papier était intrigante. En le dépliant, j’ai découvert sur l’autre face le fragment de texte suivant : « (…) râce mil trois (…) porte reste mue (…) quelette dans l’al (…) . Ce qui semblait être une date, l’aspect du papier, l’étrangeté des phrases tronquées ont mis mon esprit en chemin. J’ai essayé de résister à l’envie de récupérer le reste du feuillet dans la couverture que j’allais devoir ré-ouvrir. Après tout, je découvrirai probablement quelque liste de citations qui n’auraient aucun intérêt et mon livre ne serait définitivement plus présentable. Mais mon esprit trouvait mille explications farfelues et extraordinaires à la présence de ces mots sans suite logique sur une page dissimulée dans une couverture de livre. Et l’irrationnel eut raison de la raison. Je retournais chercher le tome VIII sur l’étagère de merisier et entreprenais de découper, aussi nettement que possible, le bord du plat de devant dont j’avais extrait le petit morceau de papier. Et ce que j’ai découvert a dépassé en bizarrerie tout ce que mon esprit avait échafaudé. Après un minutieux ajustement du feuillet d’origine et du fragment découpé, les phrases complètes étaient : « an de grâce mil trois cent cinquante cinq, le quatrième jour après la Toussaint. Malgré toutes mes tentatives pour rouvrir le passage, la porte reste muette. Je dois me rendre à l’évidence : mon voyage est sans retour et le squelette dans l’alcôve peut tout aussi bien être le mien ». La phrase complète était donc plus obscure encore que ses fragments. Aucune explication un tant soit peu rationnelle ne vint illuminer mes neurones.


J’ai trouvé 14 feuillets pliés en deux dans la couverture du plat de devant et 12 dans le plat de derrière après qu’avec une grande fébrilité je lui aie fait subir le même sort. J’ai posé sur ma table de travail, débarrassée d’un revers de manche, les feuillets déplié et entrepris de les déchiffrer. A première vue il s’agissait d’un journal assez banal, daté par intervalles irréguliers au milieu du XIV° siècle. Il y était surtout question de la vie quotidienne des paysans, de leurs travaux aux champs et des activités d’un certain monastère Bénédictin Normand. Je me suis d’abord enthousiasmé à l’idée d’avoir en main un trésor historique qui ferait à coup sûr ma fortune et justifierait la carrière de quelques universitaires. J’ai bondi comme un diable à ressort de mon fauteuil de bureau et me suis précipité dans le salon. Les trois autres tomes dépecés sans égard, je me suis assis sur le tapis du salon et j’ai contemplé le butin de ma tuerie. Quelle déception ! A la vue de l’ensemble, ce qui ne m’était pas apparu évident à la lecture des premiers feuillets me chassa sans ménagement du nuage sur lequel j’avais déjà emménagé. Le journal était certes daté du XIV° siècle mais écrit en français moderne et plusieurs feuillets étaient datés du milieu du XX°... Le brouillon d’un roman historique, un grossier canular, qu’importe… Je me souviens m’être, ce jour-là, presque giflé de rage en pensant à la vaine cupidité qui avait fait de moi ce « serial killer » bibliocide. J’ai ramassé mes pauvres victimes et leurs entrailles et les ai déposés en bataille au fond d’un tiroir avec la vague idée de tenter plus tard sur elles une opération de la dernière chance.


Je ne sais pas si vous croyez à la force du destin. Ce n’est pas mon cas, mais il faut avouer que certaines coïncidences m’en feraient douter parfois. A quelques temps de là, alors que j’avais presque oublié mon carnage stupide, je tombais sur le tome II des mémoires entomologiques de Jacques-Henry Fabre chez un bouquiniste voisin de celui qui m’avait vendu les premiers. Même édition, même reliure, et surtout même inscription au dos… achète, n’achète pas ? Il était notablement plus cher que ma précédente acquisition. Je crois finalement que c’est un puéril sentiment de culpabilité à l’égard de ce bon Monsieur Fabre qui m’a poussé à extraire de mon portefeuille les quatre billets bleus que cet escroc en demandait. Celui-ci a trôné quelques semaines sur l’étagère de merisier… Mais vous savez bien que la curiosité et mère de tous les vices chez les ex-primates arboricoles que nous sommes. Celui-ci aussi a fini par rendre ses tripes. Et c’est sans doute ce que la curiosité de mon paléo-cerveau m’ait conduit à faire de plus intelligent depuis bien longtemps. D’autres feuillets se trouvaient effectivement dissimulés dans la couverture de ce tome-là. Au total une trentaine entre le plat de devant et celui de derrière. J’ai comparé l’écriture avec celle des feuillets que j’ai exhumés du tiroir où ils gisaient encore pêle-mêle. Il n’y avait pas à douter : la même main avait écrit tous les feuillets datés du XX° et tous ceux du XIV° étaient également de la même. Comble de l’étrange, la calligraphie des textes modernes était très proche de celle des textes anciens et on aurait juré que seuls la rugosité du papier ancien comme l’usage d’une plume d’oie avaient influencé le trait.

Ces derniers feuillets, extraits du volume II, contenaient une introduction et le début du journal du XX°. Tout s’est alors mis en place lorsque je découvris l’histoire extravagante - que j’ai peine à admettre aujourd’hui encore – de l’origine de ce journal et des événements qui ont amené leur auteur à rédiger ces notes et à les dissimuler.


Par la suite, je me suis bien sûr lancé à la recherche des autres volumes pour tenter de reconstituer le puzzle. Cette enquête m’a conduit dans le sud de la France, en Belgique et même à Gêne où j’ai repéré et acheté le volume VII à un amateur italien qui l’avait acquis à Saint-Ouen le jour même où le Volume II était arrivé dans mes mains. Patiemment j’ai sondé les réseaux de collectionneurs, arpenté dès l’aube certaines brocantes à la lampe frontale et interrogé toutes les bibliothécaires et bouquinistes de France et d’ailleurs. Cette tâche est devenue pour moi une obsession, ma tasse du charpentier à moi.

Aujourd’hui je désespère de retrouver les trois volumes qui ont jusqu’ici échappé à mes recherches. En fait, l’un d’entre eux, le Volume III, ne doit contenir sous la croûte de sa couverture que des feuillets vierges comme nous l’explique l’auteur dans son journal. J’ai d’ailleurs retrouvé l’autre livre qu’il n’a pas utilisé comme cachette. L’épaisseur de la couverture du Volume V n’était en effet constituée que de feuillets blancs. Du même aspect et de la même taille que ceux ailleurs couverts de l’écriture régulière datée de 1943-44, mais parfaitement vierges. L’un des deux derniers ouvrages-cachettes ne contient probablement qu’un passage interne au récit qu’on repère aisément par l’espace qu’il laisse dans la chronologie. J’ai l’impression que son absence n’est pas critique pour le texte dans son ensemble. En revanche, le dernier volume contient la fin du récit du XIV° car le dernier feuillet de cette période se termine par une phrase interrompue qui prouve l’existence d’autres feuillets.

 

Ce qui me pousse aujourd’hui à rendre publique la découverte que j’ai jalousement gardée pendant toutes ces années est un certain sentiment d’insécurité : j’ai, par moment, l’impression tenace d’être épié et suivi. Ces deux dernières années lors de mes explorations, il m’est arrivé de croiser dans les puces et déballages les mêmes individus à Gênes ou Carpentras. Rien d’étonnant me direz-vous, s’agissant de manifestations qui réunissent un nombre finalement assez restreint de passionnés. Certes, mais leur comportement et surtout leur allure sont inquiétants. Ils ont tous une gabardine brune d’un autre âge, les cheveux longs et attachés en catogan sous un chapeau sans forme qui leur cache en grande partie le visage. Le détail le plus curieux est sans doute qu’ils portent tous les mêmes bottes de cuirs hautes, ornées d’un lourd écusson de bronze sur la cheville. Je n’ai jamais pu les approcher suffisamment pour comprendre ce que ce dernier représente car, autre fait singulier, ils s’éloignent toujours discrètement à mon approche. Je suis très physionomiste et j’ai compté 5 hommes qui se déplacent toujours par deux. Le plus âgé, que j’ai nommé « Danton » tant les joues et le menton vérolés de celui-ci me rappellent le portrait du musée Carnavalet, a la jambe droite complètement raide. Il a malgré cette infirmité une certaine classe et un maintien plutôt noble. Les quatre autres sont des hommes d’âge mûr que je devine plutôt athlétiques sous la toile grossière de leur manteau.

Ce qui m’inquiète est finalement moins de les trouver sur mon chemin lorsque je suis en expédition que tout près de chez moi. En effet, il y a quelques mois, j’ai croisé « Danton » au bout de ma rue alors qu’il sortait du petit café ou je prends souvent mon petit déjeuner. Cette rencontre fortuite m’a persuadé, si ce n’était déjà fait, de l’intérêt qu’il me porte. Visiblement surpris d’avoir à me croiser à si courte distance, il a ostensiblement tourné la tête de l’autre côté et s’est éloigné sans précipitation et sans se retourner. Je me suis arrêté sur le pas de la porte du bar et l’ai regardé s’éloigner en claudiquant. Il s’en est fallu de peu que je lui coure après pour l’interroger sur l’extraordinaire coïncidence qui nous faisait nous croiser en bas de chez moi. Mais déjà, la peur m’avait envahi. J’ai hésité à en parler autour de moi, voire à faire enregistrer une « main courante » au commissariat de mon quartier. Mais pour dire quoi ? Je passerai, sans l’ombre d’un doute, pour un paranoïaque atteint de bouffées délirantes… « Des hommes de l’ombre, une conspiration, pourquoi pas un codex mystérieux tant que vous y êtes… »

Ces questions occupaient de plus en plus mon esprit lorsqu’un événement est survenu le mois dernier qui m’a définitivement persuadé qu’il fallait agir. Mon appartement a été visité et tous les originaux des précieux feuillets ainsi que mes ouvrages des mémoires de Jacques-Henri Fabre ont été dérobés. Je dis visité car rien d’autre n’avait bougé. La serrure de la porte était intacte et le verrou en place. Il n’y avait pas le chaos habituel qui règne en général après un cambriolage. Tout était exactement à sa place à l’exception des ouvrages et feuillets qui étaient pourtant enfermés à double tour dans le grand tiroir bas de mon bureau. La serrure du tiroir n’était même pas endommagée et le tiroir avait été proprement refermé. Si je n’étais sain d’esprit j’aurais commencé à douter de l’existence même de ces fameux feuillets. Mais j’avais pris soin de scanner chaque page et les fichiers étaient toujours là, stockés sur l’espace personnel que mon fournisseur d’accès internet m’octroie. Je n’ai bien sûr pas déclaré le vol car en l’absence d’infraction pourquoi les policiers déjà débordés par les affaires classiques se pencheraient-ils sur la disparition inexplicable d’ouvrages sans valeur ?

Je n’ai plus revu depuis aucun des hommes dont j’ai parlé, mais il n’y a absolument pas de doute qu’ils aient un lien avec ce vol. Tous ces événements sont aussi curieux que le texte que je partage aujourd’hui et je renonce à explorer plus avant leur sens et leur origine. J’ai maintenant le sentiment confus que je dois passer la main pour assurer ma propre sécurité.

 

Voilà donc, sans aucune censure, le texte des feuillets en question. Je les ai classés dans l’ordre « chronologique », bien que ce terme, le lecteur s’en rendra compte, n’ait guère de sens en ce qui les concerne. J’ai osé, en note de bas de page, la traduction de certaines citations écrites en ancien français. Mais j’encourage ceux de mes lecteurs qui ont quelque compétence en la matière à traquer les contre-sens.

 


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Note Globale

+257

Auteur

Pierrot le fou

22-08-2011

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Une fenêtre sur la rue Sainte-Croix n'appartient à aucun recueil

 

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