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Le sourire du pauvre - Histoire Courte

Histoire Courte "Le sourire du pauvre" est une histoire courte mise en ligne par "Kyraan"..

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Le sourire du pauvre

 

Jusques aux portes blanches et roides de la petite ville d’Ondelan pouvait-on entendre les rugissements sourds qui précédaient comme de coutume l’ouverture d’un procès. Aux rires fracassants se succédaient les jurons furieux. Les conversations grondaient dans la Grande Salle d’Ondelan. Il faut dire que la matière était grave : un respectable drapier fut victime d’un vol, aggravé par l’utilisation de la magie.

 

Dans la Grande Salle, la foule indocile se tassait en y occupant les moindres recoins tandis que ceux encore à l’extérieur s’échinaient à pousser de toutes leurs forces afin de passer une tête, un bras, une jambe, dans la chaleur de la pièce. A la vision pathétique de cette marée humaine s’ajoutaient les vapeurs âcres de leurs corps suants et de leurs vêtements dégouttant une eau noircie par la crasse. A l'évidence, la présence de tant d’âmes s’expliquait moins par leur fascination pour la justice que par la rigueur hivernale et la pénurie de bois.

 

L’intendant de la maison d’Ondelan — qu’on se plaisait tantôt à mépriser, tantôt à plaindre — se présenta face à l’assemblée fétide et les exhorta au silence. Le sergent bedonnant, en charge de citer les peines, alla à pas pesants s’adosser au mur près du foyer ardent. Dans la salle on parlait de bois, de froid, du boucher qui, achetant de moins en moins de bestiaux les vendaient à prix d’or. Le greffier s’engagea dans la salle pour prendre place à son tour. On se moucha puis on se tut : deux gens d’armes entrèrent et escortèrent le seigneur à la table de jugement. Ils s’y postèrent de part et d’autre. Le seigneur esquissa sans agrément un signe de tête à l’intendant en guise d’ouverture.

 

“Par la grâce de Sédan le septième, roi de Celée et des îles du Détroit, et par la bonté du seigneur Guhaum d’Ondelan, représentant du roi en l’affaire, la Cour se rassemble”. Le seigneur se fit apporter un poulet entier dans une jatte et commença mollement à le décortiquer. “La Cour appelle Isehort, citoyen d’Ondelan”.

 

Le drapier se détacha de la foule et se révéla à la Cour en procédant aux génuflexions rituelles avec force moulinets du bras. L’intendant reprit :

 

“La Cour appelle Grouy serviteur de Hautes-Mines”. Un murmure sourdit de l’auditoire et les têtes se mirent à s’agiter, cherchant des yeux l’accusé. Puis le silence revint, seulement perturbé par les mastications amples du seigneur et les grattements du greffier. Grouy s’avança humblement et, ce faisant, le côté droit de sa tunique se prit dans la grille délimitant la Cour et se déchira dans un son cruel, laissant apparaître la peau rude et tannée du misérable. Il ne broncha pas.

 

Rires.

“Silence !”. Silence.

 

L’accusé, pétrifié, fit une révérence discrète et gauche avant de se placer devant le poste du greffier. Un des gens d’armes l’intima de reculer de trois pieds.

 

“La Cour s’assemble en ce quarante-quatrième jour d’hiver de l’an 139. Elle a reçu et analysé la plainte d’Isehort ci-présent et a réservé son verdict en l’attente de la défense de l’accusé Grouy”. L’intendant posa la feuille qu’il lisait et en prit une autre :

“L’accusé sera traité en qualité d’étranger. Voici les chefs d’accusation : Il est accusé d’avoir usé de sortilèges non domestiques en territoire royal. Il est accusé d’avoir usé de magie dans le dessein de nuire ou de corrompre la volition d’un homme libre. Il est accusé du vol d’une coupe ouvragée destinée au temple d’Amma. Il est accusé de trouble à l’ordre public et d’avoir contrarié les affaires de la guilde des marchands. Il est enfin accusé de défaut de comparution lors de la première session de la Cour…”. A ces derniers mots, le roturier s’emporta :

 

“Hautes-Mines est à plus d’une semaine ! … Messires !” S’empressât-il d’ajouter. “Je l’ai su bien tard !”.

“Exercez votre droit de réponse, tempéra l’intendant, le seigneur et la Cour vous entendent”. Après une bruyante déglutition, Grouy commença sa plaidoirie :

“Pour venir à Ondelan depuis Hautes-Mines, c’est neuf jours de marche par beau temps. Ajoutez-en trois quand il pleut. Et il a plu.

“J’entends rien à la magie, mon bon Sire. Croyez-moi. Il parait que ça s’attrape dans un pays si loin que j’en sais même pas le nom. Vous m’en donneriez dix sous que je saurai pas envoûter une pelle !”. Le pauvre homme fit une pause, reprit son souffle et se tourna vers le marchand :

“Il me l’a donné le godet ! J’étais dans la grange à m’occuper des bêtes, il est apparu et m’a sifflé. J’approche, me tend le machin. Ça doit bien valoir trois sous d’or, du bois pour tout l’hiver ! “Gardez-le” qui me dit. Alors je le garde. Vous auriez fait comment à ma place ?”.

 

Un murmure d’approbation parcouru la salle. L’intendant, pour qui l’affaire fut toute réglée, vit d’un mauvais œil cette soudaine prise de conscience. Une foule partisane est un animal redoutable lorsqu’on en lâche les rênes. Il expédia alors le procès et fit prononcer la sentence :

 

“La Cour va maintenant énoncer la peine. Sergent, procédez”. Le sergent, surpris d’être sollicité aussi précocement, s’éclaircît la gorge :

“Eum. Usage de magie non domestique : la loi royale, prévoit quinze mille sous d’or.

“Corruption mentale : la loi royale prévoit dix mille sous d’or.

“Vol d’un objet d’une valeur inférieure à dix sous d’or : la loi seigneuriale prévoit cinq cents sous d’or et douze mois d’emprisonnement à quoi s’ajoutent deux cents sous d’or selon la loi canonique.

“Trouble à l’ordre public : cent sous d’or.

“Perturbation des affaires de guilde : cent sous d’or et un mois d’emprisonnement.”

“Après majoration et frais de Cour, la peine s’élève à dix-huit mois d’emprisonnement et trente mille sous d’or”.

 

Incrédule, Grouy se mit à fixer tour à tour le greffier, le seigneur, l’intendant. Tous les muscles de son corps se raidirent. Ses poings se serrèrent si fort que ses longs ongles noirs s'ancrèrent dans la paume de ses mains ensanglantées. Il adressa un regard implorant au marchand dont la main se crispa sur le pommeau de sa canne. Il se retourna ; les visages étaient livides. On partageait la stupeur du paysan. Car on comprenait la sentence.

 

 

 

Le jour suivant, c’était jour de marché. Le parvis du temple était couvert d’étals achalandés malgré la neige et le vent.

M. Marest, clerc d’Ondelan et disciple d’Amma, vint retrouver Isehort en son étal. Il prit le marchand par le bras et le conduisit hâtivement dans un renfoncement du mur du temple, à l’abri des regards et du froid. Isehort, ne cachant pas son agacement, engagea :

“J’irai visiter le bailli tout à l’heure et lui rappellerai notre affaire, ne vous en souciez pas. Les terres de Grouy vous reviendront si le droit de mortemain n’a pas été revendiqué.”

“Il ne l’a pas été.”

“Pourriez-vous cependant me préciser l’intérêt de posséder des terres se trouvant à trois cents miles de votre congrégation ?”

“On raconte qu’il fait bon vivre à Hautes-Mines”.

“On raconte aussi que son seigneur entend quérir l’attention du roi pour ce qui s’est passé ici ! Je ne souhaite plus être mêlé à l’affaire.”

Le clerc balaya les inquiétudes du drapier d’un revers d'une main gantée de noir.

“La charité dissout les torts et distrait les maux. Allez maintenant, et n'y pensez plus”.

 

Laissant ses étoffes aux mains de son apprenti, Isehort s’orienta vers les portes de la ville. Les ornières qui cerclaient la place formaient des ruisseaux de neige boueuse nauséabonds. Il les enjamba non sans difficulté avant de poursuivre son chemin aussi vite qu’il le put. A cette heure matinale et en raison de l’affluence des marchands, les portes restaient ouvertes.

 

Les remparts de la ville à peine dépassés, Isehort eut la vision macabre qu’il appréhendait. Derrière la guérite, un peu en retrait et à neuf pieds de haut pendait Grouy, les traits du visage déformés en un rictus sinistre.

 

“Au moins il sourit” songea-t-il sombrement avant de reprendre la route. “Le sourire du pauvre”.

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Auteur

Blog

Kyraan

06-11-2014

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Le sourire du pauvre n'appartient à aucun recueil

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Kyraan.

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