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Mes mains ont leur motà dire - Nouvelle

Nouvelle "Mes mains ont leur motà dire" est une nouvelle mise en ligne par "Mathi=U"..

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MES MAINS ONT LEUR MOT A DIRE

 

 

J’étais assis, depuis une heure déjà, à la terrasse du café Brunet. J’avais repris un café et je brassais sans y penser mon demi-sucre en fumant ma première cigarette. Il était dix ou onze heure du matin, quelque chose comme ça. Sur la table devant moi, le papier alu du paquet de Philippe Morris claquait au vent, coincé sous le cendrier. Je ne savais pas au juste ce que je faisais là. Je me sentais en attente de quelque chose, sans trop savoir pourquoi. Devant moi s’étalait la terrasse, balayée par les feuilles mortes, et alors que j’y jetais un regard circulaire, je fus pris soudainement par une sorte de crise d’hyper sensibilité. Ces « crises » étaient de plus en plus fréquentes ces derniers temps. C’était un état mental indéfinissable, où n’importe quel phénomène était susceptible de m’émouvoir : la trajectoire d’un oiseau, la forme d’un nuage…parfois même un simple son, les cloches d’une église ou le bruit des graviers sous ma semelle. Et puis, tout s’enchainait, je passais d’un émerveillement à un autre, sans transition. Je me sentais alors complètement en phase avec mon environnement, exactement à ma place, détendu et attentif. Ca me prenait le plus souvent quand je marchais, mais ça pouvais aussi me tomber dessus quasiment n’importe quand et quasiment n’importe où. A la terrasse du café Brunet, par exemple. L’élément déclencheur avait été le scintillement d’un verre à bière, abandonné sur une table. Il y avait dans cet éclat une pureté indescriptible, une promesse de perfection. Je l’avais observé un bon moment, comme hypnotisé, jusqu’à me bruler la rétine, puis la fumée de la cigarette avait à son tour accrochée mon regard et j’étais tombé sous le charme de sa danse dans le vent. Et ainsi de suite jusqu’à ce que la mécanique s’enraye, brutalement. Je me suis retrouvé assis, depuis une heure déjà, à la terrasse du café Brunet.

 

Quelle peut être la vie d’un homme qui se permet de passer une matinée au café, en pleine semaine ? A-t-il une famille ? Un travail ? A quoi peut-il penser ? Pourquoi est il venu ? Je me souvenais m’être déjà posé ce genre de question, il y a longtemps. L’homme seul au bar était pour moi une énigme. Je ne voyais aucune satisfaction envisageable à ce genre de tête à tête avec une tasse de café, une chope de bière ou -pire- avec soi même. Je me retrouvais pourtant dans cette situation, presque dix ans plus tard, sans pouvoir répondre à ces questions de manière satisfaisante. Elles me faisaient maintenant légèrement sourire, surtout par nostalgie d’ailleurs. J’apercevais pour un instant le jeune homme naïf, en pleine construction, celui qui avait le futur devant soi et à qui cela faisait à la fois envie et un peu peur. De se retrouver, peut être un jour, seul, au bar, une matinée de semaine.

 

Je ne souriais plus. Ce flash back m’avait remis à ma place, devant mes bilans désastreux. Je rallumais une cigarette. J’avais vendu la veille un F4 au centre ville, le chèque du notaire était encore dans ma poche et j’en avais marre. Je faisais mon boulot comme un cochon, mentais, inventais, promettais, arnaquais sans cesse. Je me sentais usé et le reflet du miroir me renvoyait l’image d’un sale type. Pourri de l’intérieur. Désabusé. J’avais mis tellement de barrières entre ce que je faisais chaque jour et l’idée que je me faisais de moi que je m’étais perdu en route, à califourchon sur l’une d’elles. Je me sentais à l’étroit dans mes costards et ma cravate m’empêchait de respirer. Seules mes crises d’hypersensibilité me ramenaient à ce que je pensais – souhaitais ? – être : quelqu’un d’ouvert à l’émotion, simple et entier. Quelqu’un de bien.

 

De l’autre côté de la place, un petit bonhomme de trois quatre ans jouait au ballon avec son père. Le vent s’invitait dans le jeu et faussait les pistes. C’était un chouette tableau, plein de couleurs et de mouvements. Un bon sujet pour un peintre. Une réplique d’une bande dessinée* de Larcenet me traversa l’esprit : « il faut faire des enfants, Manu, ça rend les hommes meilleurs », mais à ça non plus je n’avais pas gouté. Les aiguillages de ma vie ne m’avait jamais conduits vers ce genre de voyage et il faut bien avouer que je n’avais rien fait non plus pour sauter du train. J’avais été mou, en fait, incapable de prendre une décision. Je m’étais esquivé plus souvent qu’à mon tour, fait profil bas, incapable de m’engager. J’avais laissé le vent, encore lui, décider pour moi, et il m’avait conduit au sommet de la falaise. Je le sentais encore me pousser dans le dos.

 

Je me rendais compte que je ne tenais plus en place sur ma chaise, que mes jambes tremblaient nerveusement. Je regardais autour de moi pour tenter de provoquer une crise, mais je n’étais assurément plus dans le bon état d’esprit. Plus envie de fumer non plus, il ne me restait qu’à payer et partir. Me changer les idées. J’avais de toute façon rendez vous pour une visite dans moins d’une heure de l’autre côté de la ville, et il fallait encore que je passe prendre les clés à l’agence. Je rallumais quand même une cigarette sur le parking, histoire de faire quelque chose.

 

J’avais rencard en bas de l’immeuble, au 17 clos des sens. La fille avait déjà vu l’appartement une fois avec Marc. Elle voulait le revoir « le plus vite possible » et Marc était en Malaisie pour une semaine. Je n’étais jamais entré dans cet appartement et ne connaissais rien au dossier. Pas lu les comptes rendu d’assemblées générales, aucune idée du montant des charges ou des travaux à venir, pas d’information sur le quartier. A la rue, comme d’habitude. J’improviserai. J’avais toujours eu une facilité naturelle à embobiner mon monde et Dieu sait pourquoi, j’inspirais confiance. J’en profitais, évidemment.

Quoiqu’il en soit, ça sentait la bonne affaire. Si la cocote se décidait, j’aurais droit à la moitié de la commission. C’était la règle de l’agence et je m’étais toujours arrangé pour qu’elle joue en ma faveur.

 

_ Bonjour Monsieur, Je suis Anne Carèse. Je me suis permis de venir avec une amie.

 

Elle n’avait dit que ça. J’étais soufflé. Je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé. Elle s’est avancée, elle m’a dit ça et je me suis trouvé incroyablement bien, incroyablement détendu. C’était beaucoup plus fort qu’une crise d’hyper sensibilité. C’était d’ailleurs beaucoup plus fort que n’importe quoi. J’avais le sentiment de respirer pour la première fois. Je n’ai pas eu à ce moment là l’impression de tomber amoureux, mais ce simple contact avait ouvert grand une porte que je m’efforçais de débloquer depuis des années. Anne Carèse avait dit son nom et la porte s’était ouverte, sans résistance. Et derrière elle, il y avait tous ces trucs que j’avais mis au placard sans même m’en rendre compte : une pleine mesure de douceur, une autre de gentillesse, un soupçon de simplicité, un zeste de naïveté…et que sais-je encore ?

L’effet de surprise m’avait laissé assis sur le cul avec une énorme envie de rire. Elle a dû me prendre pour un fou…

 

J’ai finalement repris mes esprits et la visite s’est passé relativement normalement, en tout cas en apparence. A l’intérieur, j’étais en ébullition, un vrai volcan. A chaque fois qu’Anne m’adressait la parole, je devais faire face à une nouvelle éruption. Je trouvais la parade en m’adressant exclusivement à son amie et en parlant le moins possible. Mais c’était dur. En passant devant la petite chambre, elle a dit « ce serait bien là, pour le bébé, non ? » et c’est là que j’ai vu son petit ventre, qui tendait très légèrement son chemisier. J’ai éclaté de rire, comme ça, j’étais tellement heureux, tellement bizarre. La savoir enceinte m’avait rendu fou de joie. Une nouvelle fois, une planche de bande dessinée** s’imposa à moi : trois jeunes trentenaires discutent de leurs vies sentimentales, qui est assez triste sauf pour l’un d’eux qui s’écrie « et ben moi, les gars, je suis HEU-REUX ! ». Et il s’entend répondre « c’est parce que tu es un peu couillon ». Je me sentais comme ça. Heureux et couillon.

 

Je passais le reste de la journée à faire descendre le prix de cet appartement. J’harcelais le propriétaire au téléphone, lui faisais avaler des couleuvres et baissais d’heure en heure la commission de l’agence. Un vrai scandale. J’avais même pensé que si Marc gueulait (et il le ferait sûrement), je lui laisserais tout. Je m’en foutais complètement. Mon unique but était de signer un compromis avec Anne Carèse. C’était ma bouée de sauvetage, le seul moyen sûr de la revoir. Je savais bien au fond de moi que je me berçais d’illusion : je brassais du vent pour penser à autre chose, pour m’occuper l’esprit. Après l’euphorie de la rencontre, je passais par un stade d’inquiétude et je ne tarderais pas sans doute à me trouver vieux, con et moche. Mon travail retardait l’échéance, même si ça na marchait qu’à moitié.

 

J’avais reposé sagement le téléphone devant moi. Trois fois déjà que je composais le numéro sans appuyer sur la touche « appeler ». Mon histoire se banalisait. J’hésitais à lui donner une suite, de peur de perdre l’éclat, l’étincelle. Je pensais à Kurt Cobain et à son «It's better to burn out than to fade away”***, c’était con, bien sûr…Un serveur au teint gris m’a apporté mon Perrier tranche, ma journée de travail était finie. J’aurais aimé être trois mois plus tard pour voir ce qui allait m’arriver : digérer lentement cette rencontre, me prendre un râteau, ou… je ne pouvais pas imaginer une troisième alternative.

Et puis finalement, presque brusquement, mes mains ont décidé pour moi. Elles se sont avancées vers le portable, mes doigts ont appuyées sur bis et enfoncées la touche verte. C’était incroyable ! Mes mains venaient de prendre leur indépendance ! Elles avaient acquis leur volonté propre et agissaient en toute liberté. Lentement, la droite s’est levée, a collée l’appareil contre mon oreille. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais dire…

 

 

* Le combat ordinaire / Manu Larcenet & Patrice Larcenet / Dargaud

** week end avec préméditation / Tom Tirabosco & Pierre Wazem / Les Humanoïdes associés (Tohu Bohu)

*** mot laissé par Kurt Cobain à sa mort. Repris d’une chanson de Neil Young (“Hey Hey, My My”)

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Mathi=U

09-10-2016

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Mes mains ont leur motà dire n'appartient à aucun recueil

 

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