Connexion : supprimer Ou

Une petite chose fragile - Texte

Texte "Une petite chose fragile" est un texte mis en ligne par "Deogratias"..

Venez publier un texte ! / Protéger un texte

Petite chose fragile

 

 

 

« Ils craignent la mort plus que tout,

Sans voir qu’il y a une chose plus redoutable encore : une vie sans amour ».

(Christian Bobin)

 

 

 

J’avais rendez-vous chez l’ophtalmologiste aujourd’hui. Ce n’était ni la première fois et ce ne sera pas non plus la dernière. À mon âge, on est habitué aux consultations médicales. Rien de bien sorcier.

 

Pourtant, pourtant, tout fut compliqué à accueillir. L’accent du docteur peu enclin au dialogue, sec comme du vieux pain. Sans compter la vendeuse opticienne qui feignait de s’intéresser à ma petite vie.

La vérité est qu’elle s’en moquait éperdument. Sa bonne volonté était touchante, de fait, elle fut charmante. Mais tout était surjoué, insincère, ce qui motivait son comportement était le commerce. Rien d’autre. Je devrais, à mon âge, le savoir et ne pas en être blessée. C’est la vie. L’argent est le « nerf de la guerre » comme on dit. Voilà. Pas de « quoi fouetter un chat » comme le rajoutent les bonnes âmes.

Oui, mais même avec l’expérience qui est la mienne. Je ne m’habitue pas à l’intérêt tout commercial de tels échanges, pas davantage à la froideur. Je reconnais bien volontiers l’aspect « répétitif », donc difficile, du travail des personnes en charge de vous demander nom, prénom, carte vitale etc. Je les comprends bien sûr. J’ai fait le même métier. N’empêche, il y a des gens plus aimables que d’autres. Et la période est à la contestation, à la morosité généralisée.

 

Ah cette morosité, croyez-vous qu’elle ne vienne que de moi ? Oh non, pensez-vous, moi, ce matin, je m’étais levée prête à dévorer ce morceau de vie reçu comme un cadeau divin. Surtout après une bonne nuit. Ce qui, il faut bien l’avouer, n’est pas si courant pour moi.

Je me levais telle une môme curieuse, enchantée d’enfiler cette matinée pour se mouvoir dans les imprévus de l’existence avec ses nombreuses surprises.

On aurait dit que mon esprit tressautait, vous savez, là, comme font les enfants lorsqu’ils chantent au retour de l’école pour le goûter qui les attend : « lalalalère, lalalalère », un pied, puis l’autre, dans un rythme bien cadencé.

Surtout en cette semaine sainte de la liturgie chrétienne, je me faisais une joie des célébrations à venir, des bougies, de l’odeur de l’encens, de la sobriété grégorienne sur ma radio préférée, des musiques traditionnelles, des hymnes aux paroles qui vous émeuvent au plus profond.

Donc, riche de cette perspective, je me levais joyeuse, pressée, remplie déjà par la beauté des célébrations à venir, tellement dans l’allégresse des fêtes qui invitent à la joie : la Résurrection, les sourires, Marie Madeleine devant le tombeau vide, les Anges « Il n’est pas ici, pourquoi chercher parmi les morts celui qui est Vivant ? ». Je me voyais déjà entraînée dans la farandole des enfants joyeux, candides, remplis d’une foi pure.

Mon cœur virevoltait par avance, sans être vue de l’extérieur, je volais, je dansais de l’intérieur. Tout était léger en cette aube pleine de promesses. Ma trottinette invisible illuminait déjà tout le décor de mon appartement.  Je me voyais debout, partir sur mon engin à toute vitesse, le nez au vent, les cheveux emmêlés, les jambes rapides. Ah que je me sentais bien alors ! L’enfance rêveuse, mais toujours alerte, sa foi, sa vivacité, sa fringale existentielle, elle me visitait en cette aurore nouvelle.

 

Puis, patatras, voilà venu le fameux rendez-vous médical que je n’arrivais plus à anticiper dans ma tête sans paniquer. Pourquoi dont ? Je ne saurai le dire, malgré la petite fille ivre de vivre dès son lever, l’adulte, dans un même corps, dans cette unique âme, se sentait quant à lui, plutôt las, voir épuisé par ces heures à venir à répondre aux questions, à sourire aux froideurs rencontrées. À faire semblant de jouer tous ensemble la même comédie dans des conversations sans saveur, inertes, momifiées.

Comment expliquer une telle dualité ? Ou plutôt une telle coexistence dans une même vie, une même âme, une même journée, un même corps ?

L’entrain de l’enfance invisible qui vous ravit le cœur au petit jour et l’adulte harassé qui préférerait qu’on lui foute la paix, éloigné des grimaces relationnelles sans rencontre, sans sincérité, sans joie ?

Il y avait en moi la cohabitation difficile de deux éléments contradictoires et néanmoins indissociables : l’enfance et l’adulte, la fraîcheur et la vieillesse qui approche, la joie et la lassitude, la vie et la mort.

Que c’est étrange de telles rivalités internes que rien ni personne ne peut soupçonner de l’extérieur !

Les gens me voient rire. Ils me voient chantonner dans ma cuisine alors que je suis affairée devant mon fourneau à réaliser le gâteau qui fera la joie des papilles pour mes voisins enchantés. Les gens me voient parler avec force démonstration par mes gestes enjoués. La surface est bien entraînée. Le superficiel iceberg à la vérité immergée est très habile. Rien ne se voit. Rien n’est fané, ni honteux, ni écorné. Tout est « clean », je pourrai presque faire la pub pour une marque de dentifrice, vous savez, jusqu’au moment où un petit éclat brillera sur une de mes dents, au coin de mon sourire, « cheese ! » Ouah ! Belle photo ! La réalité se voile. Ce sont des habitudes, spontanées la plupart du temps. L’image sociale est intacte. On apprend vite et très tôt ce qui « se fait », ce qui « ne se fait pas », « ce qui se dit », ce qui « ne se dit pas », ce qui est « poli », ce qui est « grossier », ce qui est « conforme », ce qui ne l’est pas.

Rien d’hypocrite en vérité. La vie exige dès le départ notre couverture communicative, notre plaidoyer ordinaire d’un quotidien qui se répète. C’est une grammaire banale. Répandue. Elle n’a rien de péjorative. C’est comme ça, c’est tout.

Est-ce une habilité aisée ? Est-ce une inconscience sociale apprise et sans coût ?

Sans doute ce n’est pas un problème pour la plupart. On est habitués à jouer avec nos différentes contradictions, nos facettes, nos personnalités multiples, insoupçonnables, bien efficaces.

 

Je ne sais pas pourquoi.

Non. Je ne sais pas l’expliquer.

Ce que je sais c’est qu’aujourd’hui, je n’ai pas réussi à réciter ma leçon du bien agir, du bien parler, du bien penser, du bien se comporter en société.

Je n’ai plus réussi.

Pourquoi ?

Je n’en ai aucune idée.

Sur la chaise de la salle d’attente du médecin au sourire déguisé, j’étais comme rendue à un moi tout fragile. L’envie me prenait de balancer mes jambes sous moi, de mâcher un carambar sans discrétion. Je désapprenais sans le vouloir.

Soudain je me retrouvais toute chose, toute fluette et sans mot. Je devenais ce tout petit qui a besoin d’une main qui le serre. Qui veut pleurer devant tout le monde pour qu’on le console. Et puis qui, sans mouchoir, s’essuie le nez sur le revers de sa manche.

Je me vois toute ligotée de terreur à essayer d’enfiler l’adulte qui sait tout. En vain. Il devenait inaccessible. Mes membres tremblaient un peu, comme si je regrettais d’avoir dû quitter mes jeux de yoyo, de billes ou d’élastiques. Pour me tenir, là, bien droite, stoïque, sur une chaise dans un décor médical sans attrait. Rester sans bouger. Oui, j’y parvenais. Mais à l’intérieur ! Mon Dieu à l’intérieur ! Le charivari de mon petit vélo sans frein me donnait bien du mal. J’avais envie de crier, de sauter à pieds joints, là, quelque part, sans convenance, avec mes deux couettes pour coiffure.

 

Mais non.

J’ai répondu aux questions, j’ai donné ma carte vitale. Un truc de grande personne.

J’ai payé aussi, avec mon argent. Ce machin qui intéresse tout le monde alors que je m’en fous.

 

Comment expliquer que, là, soudainement, toute humiliée par la perte de toutes forces personnelles, je me suis retrouvée, après tous ces rendez-vous nécessaires, comme abrutie par une torpeur sans finalité ? J’étais fragilisée. Hagarde. Humiliée par les larmes qui me montaient. Rabaissée par une panique que, seule, j’ai pu cacher aux autres, mais pas à moi. Dès le retour à mon domicile, l’envie de m’écrouler, de pleurer, de tout casser.

Pourquoi ? Serais-je dépressive ? Je ne le crois pas.

Est-ce que toutes nos régressions, toutes nos fatigues, toutes nos questions doivent systématiquement être taxées de maladies psychosomatiques ? Est-ce que toutes nos tristesses doivent être tout de suite cataloguées comme « malvenues », « symptomatiques », « pathologiques » ?

N’est-ce pas à cause de ce refus de vivre de tels sentiments que les humains me semblent de plus en plus des robots guidés par des accélérations numériques qui en font des « comorbidités » ambulantes ?

 

Ce mot-là : « Comorbidité », on l’entend souvent depuis quelque temps. Il est « Co », il est « Morbide ». Il est « Co », il accompagne notre « mort » « bide ».

Voilà, c’était peut-être ça aujourd’hui. L’impression de marcher au milieu d’un tas de spectres moroses, de comorbidités qui se retiennent, qui marchent sans boussole et sans désir.

Je marchais au milieu de tous ceux-là. Les morts vivants qui allument leur télévision le soir pour connaître les vrais chiffres des manifestations du moment. Les chiffres selon la police et ceux de l’intersyndicale. Le nombre de blessés et les dégâts du mobilier urbain.

« Le mobilier urbain » : voilà un autre mot encore. J’ai de la chance finalement. Je ne suis pas un mobilier urbain comorbide qui compte ses rouspétances.

 

Bref, j’étais donc prête à dévorer la vie, disais-je… Oui. Mon cœur s’écriait « OUI », mon corps à sa suite… L’enfance surgissait de sa cachette, comme une poupée danseuse de la boîte à musique qu’on porte tous en soi.

Puis, tout d’un coup, l’enfant, l’adulte, les deux à la fois, se sont cognés. Je n’étais plus qu’un amas fragile gisant sur le velours de mon fauteuil, dans mon salon. J’étais là à me demander ce qui m’avait rendue si petite, si apeurée, si meurtrie.

Je n’ai pas la réponse.

Je sais juste que c’est parfois ainsi : on se croit fort, on ne l’est plus. On se croit vieux, on est trop jeune. On se croit…

Entre la réalité et moi, souvent une vitre incassable se dresse. Difficile à éclater. Je ne comprends pas. Mon père n’était pas vitrier.

 

Enroulée dans une panique qui m’a rabaissée à mes propres yeux au rang de petite chose fragile, informe et sans nom, j’ai dû me reposer. Me reposer de moi. De la vie. Des « comorbides au mobilier urbain saccagé ».

Et cette si belle semaine Sainte à la liturgie mystique qui emporte au-delà de soi. Pourrais-je la vivre comme je le souhaitais ?

Non. La réponse est non.

Trop abîmée cette année par les épreuves de toutes sortes, je ne le pourrai pas.

C’est humiliant encore.

Je n’ai plus de force.

Non. Je n’ai plus de force.

 

Reste la joie de me dire que ce n’est pas si grave. Le Transcendant Amour Divin aime les petits.

Oui. La voilà la vérité que je cherchais à décrire !

Je suis petite.

Je le resterai toujours.

Sans force.

 

Un petit qui croit à l’Amour. Au vrai. Qui aspire à l’infini d’un Amour sans contraintes, illimité et sans âge.

Quoiqu’il ait pu se passer aujourd’hui, au cœur de cette semaine Sainte, tant pis, je le sais, je le crois, l’Amour est vivant. Il me cueille déjà, telle que je suis, Il me place, petite, en son sein.

J’ai ma réponse enfin :

 

 

On ne peut vivre sans Amour.

 

 

 

Partager

Partager Facebook

Auteur

Blog

Deogratias

07-04-2023

Téléchargement

PDF Certifié Ebook gratuit
"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
Une petite chose fragile appartient au recueil Textes et poésies

 

Texte terminé ! Merci à Deogratias.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.