Connexion : Ou
Mode Application Mode Site

Trahison - Nouvelle

Nouvelle "Trahison" est une nouvelle mise en ligne par "Jean-Luc Broudin"..

Venez publier une nouvelle ! / Protéger une nouvelle

                                                                                                       Trahison

 

—Et dans ses bras, soudain, je suis belle. Soudain, je suis jeune. Il me fait l’amour comme à une pucelle…

—Ouais, t’es plus dans le réel quoi…

Élisabeth regarda son amie.  Elle tentait de lui adresser de la bienveillance, mais elle trouvait ridicule ce soudain béguin à quarante-quatre ans. Comme des gamins.

—C’est quoi le réel, après tout ?

—Je veux dire… tu ne penses plus aux enfants, à Éric…

Louise coupa sèchement.

—Ça fait vingt ans que je pense à eux, jusqu’à ne plus penser à moi du tout ! J’ai bien le droit à cette petite parenthèse de bonheur !

Dans le reflet du grand miroir aux contours en dorures qui lui faisait face, Élisabeth observa le bar. Le grand comptoir, chromé et étincelant, les banquettes en velours rouge vermillon. Louise lui avait donné rendez-vous ici, pour tout lui expliquer, avait-elle dit.

 Le côté rouge et clinquant, c’est sûrement pour le côté sensuel, pensa Élisabeth, ça doit bien marcher les cinq à sept ici !

Élisabeth n’aimait pas cet endroit. Trop kitch, surfait, pompeux, snob.

Même leurs banquettes sont trop hautes ! J’ai les pieds qui ne touchent pas terre, pensa-t-elle en balançant ses jambes dans le vide.

Elle interrompit Louise qui ne cessait plus de parler, les yeux étincelants de bonheur.

—En somme, tu es en train de me dire que tu vas tout quitter pour cette amourette…

Louise se figea. Elle lança d’un ton déterminé, elle qui ne l’était jamais :

—Je me trompe peut-être, tu n’es pas capable de comprendre en fait !

Élisabeth n’avait aucune envie de se brouiller avec son amie. Et elle sentit déjà que cette amie aurait besoin de soutien, rapidement.

—Écoute Louise, ça fait trente ans que nous nous connaissons, depuis le lycée. Tu penses bien que je ne vais pas prendre de gants avec toi. Je pense que c’est une connerie, mais voilà, je le pense et c’est tout. Ce n’est pas pour ça que je vais te juger ou te le rabâcher cent fois. C’est mon avis, mais fais ta vie !

—Exactement, je fais ma vie !

—Bien ! Au moins, le positif, c’est que tu prends du caractère, ma belle !

Le serveur déposa le cappuccino et le thé. Il déposa le ticket dans une soucoupe.

—Excusez-moi, je peux encaisser maintenant ? Je termine mon service.

Le regard de Louise témoigna son embarras et d’un portefeuille dégarni. Elle fouilla de manière empesée dans son sac à main.

—Laisse, c’est pour moi.

Elle court à la catastrophe avec son pseudo professeur de yoga ! pensa Élisabeth en tendant un billet au serveur.

—Et Éric, comment réagit-il ?

—Très bien, annonça Louise d’un grand sourire, il a été génial !

—hum hum…ben… c’est bien ça…

Elle est complètement sur sa planète la pauvre. Quel homme réagit très bien à l’annonce de sa femme qui le quitte après vingt ans de mariage ? Complètement surréaliste !

 

Des sourires en coins adressés par des mères de famille débordées, des nourrices fatiguées, ou quelques jeunes femmes apprêtées pour cette unique sortie de la journée, semblaient lui signifier :

On vous comprend mon pauvre monsieur, quel ignoble comportement, d’abandonner ainsi sa famille, deux petites filles si jeunes et si adorables et vous-même, bon père de famille modèle.

Plus d’une semaine déjà qu’il se rendait devant les grilles de l’école pour récupérer Anaïs et Élisa. Une semaine d’arrêt de travail qu’il avait prolongé en demandant des congés payés à son patron. Celui-ci s’était montré compréhensif. De toute façon, il n’avait pas le choix, Éric se mouvait comme un automate, ne dormait plus et avait perdu l’appétit. Étrangement, aucune colère n’avait surgi du fond de son être lorsque Louise lui avait annoncé son départ de la maison pour rejoindre « l’amour de sa vie », comme elle l’appelait. De l’abattement, de l’incompréhension. Depuis il évoluait perpétuellement dans une sorte de grand nuage de coton, que les médicaments prescrits pas son médecin lui apportait par nappes.

À six ans, Anaïs ne semblait pas comprendre réellement la situation, elle ne situait pas l’action dans le temps. Chaque jour, en franchissant la grille, elle s’étonnait encore que ce ne soit pas sa maman qui vienne la chercher. Élisa ne disait rien, elle s’énervait après sa sœur, pour un rien, mais n’évoquait pas le sujet du départ de sa mère. Angelina, elle, avait eu bien entendu une réaction plus épidermique. L’adolescence amplifiant ses réactions et sentiments.

—Qu’elle ne s’imagine pas que je vais passer un week-end sur deux à la regarder se rouler des pelles avec son connard !

Il avait tenté de la calmer, de défendre Louise.

—C’est ainsi, Angelina, c’est la vie, mais il ne faut pas blâmer ta mère, parfois…

—Évidemment, toi t’es un gros naïf ! tu n’as même pas vu qu’elle s’emmerdait avec toi, tes matchs de foot à la télé, tes amis qui l’ennuyaient !

Elle sortit de table et claqua la porte de la cuisine.

En remontant la rue, avec ses deux filles, vers le lotissement où l’attendait le pavillon qui avait été la maison de leurs rêves, il songea :

Je suis trop gentil peut-être ? Elle a peut-être raison Angelina.

D’autant que sa mère n’avait pas été tendre avec Louise. Sandrine, sa belle-sœur avait enfoncé le clou :

— Quelle salope ! Je n’en reviens pas. Faire sa toute mignonne pendant des années sous notre toit, tout ça pour aller se faire sauter dès que tu as le dos tourné !

 

         Les essuies glaces balayèrent la pluie fine et froide de février. Derrière son pare-brise, Éric regarda Louise embrasser ses deux filles. Angelina était restée à la maison, bien entendu. Avant de remonter dans la voiture de son professeur de yoga, Louise lui adressa un sourire compatissant et passa sa main dans ses cheveux, nerveusement. La douleur était plus intense encore, lorsque le 4x4 s’éloigna au bout de ce parking de supermarché, où un vendredi sur deux, ils avaient rendez-vous pour se partager équitablement le fruit de leurs amours passées.

Les rayons de soleil avaient percé les nuages blancs d’avril et l’été se traîna, avec son lot de désolation. Les vacances sans Louise paraissaient tellement ternes. Les glaces, le soir, le long de la jetée, aux parfums si fades. Les balades sans buts, interminables.

Puis, novembre jeta son brouillard sur la vie sans âme d’Éric. Jusqu’à ce SMS un soir lent et morne où rien pourtant n’était à espérer. Une bouteille à la mer porteuse d’espoir. Alors, ce rendez-vous dans un café de la périphérie, près d’un centre commercial. Les yeux humides que Louise ne cessa de frotter, embarrassée et malheureuse, se désolant et déjà suppliante et puis, son petit rire nerveux qu’elle laissa échapper lorsque Éric ouvrit la porte à un avenir possible. C’était son arme principale, celle avec laquelle il l’avait séduite à ses dix-huit ans. Ses petites blagues décalées et sensibles. Éric la raccompagna à sa voiture. Au moment de s’installer au volant, elle lui fit face en s’appuyant à la portière, pour supporter son corps défaillant d’émotion. Il posa sa main doucement sur son épaule, en signe de soutien. Elle vint alors réfugier sa tête sur son torse pour masquer son visage inondé de pleurs.

 

Éric tenta de conserver un ton solennel et convenu pour annoncer la nouvelle à ses filles, à sa mère et à sa famille. Mais personne n’était dupe, il était euphorique.  Dans son crâne, le sang martelait ses tempes. Les idées s’entrechoquaient. Il les balayait en fermant les yeux pour ne pas les entendre. Louise revenait. Et le reste n’importait pas. Angelina venait de fêter ses seize ans et la maturité qu’elle revendiquait ne lui avait pas pour autant fait baisser les armes. L’accueil glacial laissa place à des reproches non dissimulés, puis à des attaques frontales.

—T’es mal placée pour donner des conseils, il me semble que tu n’es pas toute blanche !

Ou encore :

—Je ne vois pas pourquoi je t’écouterais, demain matin tu es capable de partir à nouveau !

Éric tempérait, passait des heures sur le lit d’Angélina, le soir, pour expliquer sur un ton doux qu’ils étaient heureux ensemble à nouveau, qu’elle devait pardonner car on fait tous des erreurs dans la vie.

Les réunions familiales s’annulèrent les unes après les autres pour éviter les accrocs indélébiles. Jusqu’à sacrifier le sacré saint Noël qu’ils passèrent tous les cinq dans le petit pavillon. Quatre à table et Angelina avec son ordinateur, dans le canapé.                            

Louise tentait de renaître petit à petit. Un pas devant l’autre. Honteuse et rongée de remords que les anxiolytiques tentaient de dissiper. Louise avait peur chaque minute qu’Éric change d’avis. Louise avait peur de ne jamais retrouver sa fille aînée. Louise tremblait de s’être perdue à jamais pour des bras virils, un beau sourire, de belles phrases. Elle s’effondrait alors, la tête enfouie dans l’oreiller pour s’étouffer et mourir. Éric tenait la barre du bateau. Impressionnant de stoïcisme et de bravoure. Alors elle l’aimait encore plus et se culpabilisait davantage.

—C’est comme une seconde chance, Élisabeth, je lui dois tellement ! Quelle conne j’ai pu être !

Élisabeth se regarda dans le grand miroir qui habillait le mur de ce bar. Les mots de Louise ne lui parlaient plus comme autrefois. Chaque parole l’agaçait, chaque geste lui semblait superflu, artificiel. Elle se demanda quel sentiment pouvait ainsi l’éloigner de sa meilleure amie. La jalousie, la colère, la déception ? Elle avait perdu son amie ce jour-là. Finalement, elle ne pouvait plus rien lui apporter, elle ne servait donc plus à rien.                                     

 Le monologue de Louise l’ennuyait.

 

Éric se redressa et s’assit sur le bord du lit. Il tourna le dos à Louise. Son érection n’avait pas duré plus que cette minute qu’il avait passée à s’agiter sur le fantôme de sa femme.

—Je suis désolée, mon chéri…je n’y arrive pas encore...

—Ce n’est pas grave… Ne t’inquiète pas…

Des pensées confuses et contradictoires avaient eu raison de son optimisme. Il luttait maintenant depuis quelques semaines contre des cauchemars qui traversaient ses nuits. Une inconnue livrait son corps à des hommes et lui riait au nez. Il chassait les idées sombres qui l’éloignaient de sa femme, de matin en matin, de caresses forcées en jouissances manquées. L’ombre de sa femme.

Par défaut. Elle est revenue par défaut. Par confort, il n’en voulait plus. Ils n’avaient plus d’argent.

Il regarda l’heure au réveil. Cinq fois, déjà, entre minuit et une heure qu’il jetait ce coup d’œil à ces chiffres fluorescents rouges qui refusaient d’avancer dans la nuit et le maintenaient là, dans ce grand lit froid qu’il aurait aimé déserter. Bientôt, les « bonnes nuits mon chéri » pâles et sans accents assommaient définitivement les soirées taciturnes et les entraînaient vers des ténèbres sans sommeils. Au pays des hommes sans rêves.

Son éternelle placidité l’abandonnait.

—Mais enfin, merde ! je ne comprends pas ce qui ne va pas ! On est là ensemble, qu’est-ce qui te rend donc ainsi ?

Les réponses ne le satisfaisaient pas. Bientôt il douta de leurs sincérités.

—Tu le regrettes ou quoi ?

Alors Louise s’effondrait car ce qu’elle regrettait c’était d’avoir rencontré ce type. D’avoir cédé à des envies animales et puériles. Ce qu’elle regrettait c’était sa vie d’avant. L’autre Louise, celle qui n’avait trahi.                                           Comme elle n’arrivait pas à expliquer son calvaire, Éric cria. Le vase de chine de tante Sophie s’écrasa sur le sol et louise inonda le carrelage de ses larmes en ramassant les débris de ses noces.

Et il dit :

—Je t’ai pourtant tout donné ! Que pouvais-je faire d’autre ?

Et elle entendit :

—J’ai donc tout gâché ! Que pourrais-je faire d’autre que mourir ?

L’hiver accompagna la décrépitude de leur amour. Le givre des sapins habillait leurs quotidiens. Le son feutré des pas dans la neige en écho à leurs longs silences.

        

         Anaïs fit le tour de la voiture et vint se poster devant la portière côté conducteur. Au volant, Louise regardait dans le rétroviseur et ne s’aperçut pas de sa présence. Au loin, Angelina rejoignait un groupe d’adolescentes. Louise vit qu’elle riait, cela la rassura. Plusieurs mois maintenant que sa grande fille n’arborait plus qu’un visage renfrogné à la maison. Savoir qu’elle pouvait encore être heureuse était important, même si elle n’entendait plus le son de sa voix. Anaïs posa sa main en écartant les doigts sur la vitre pour attirer l’attention de sa mère. Un grand sourire illumina le visage de celle-ci. Elle baissa la vitre du véhicule et déposa un baiser sur le front de sa benjamine. Elle démarra doucement en continuant d’observer dans le rétroviseur ses trois filles qui bavardaient et chahutaient, chacune avec leurs différents groupes d’amies. À l’angle de la boulangerie, elle croisa Élisabeth au volant de son éternelle petite voiture rouge. Elle lui fit un signe de la main, mais celle-ci sembla ne pas la voir. Louise stationna son véhicule quelques mètres plus loin, près du muret qui bordait leur maison. Éric était sur le seuil.

—C’était bien Élisabeth ?

—Élisabeth ?

—Oui, il m’a semblé que c’était elle. Elle ne m’a pas vu…  Elle venait d’ici ?

L’expression décomposée du visage d’Éric expliqua clairement la situation à Louise. Elle le regarda, lucide et calme comme elle ne l’avait plus été depuis bientôt deux ans maintenant.

—Depuis combien de temps ?                                                                                                                                                                                                                                             FIN    

Partager

Partager Facebook

Point(s)

+10

Auteur

Blog

Jean-Luc Broudin

13-07-2017

Couverture

"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
Trahison n'appartient à aucun recueil

 

Nouvelle terminée ! Merci à Jean-Luc Broudin.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.