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Stéréotypie - Roman

Roman "Stéréotypie" est un roman mis en ligne par "Deogratias"..

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 Remerciements à toutes mes amies,

Mention spéciale pour le Dr Lys et Mme Desbois.

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Stéréotypie

 

*

Voici l’histoire d’une relation très particulière entre une femme et son fauteuil. Elle se balance dessus, c’est ce qu’on nomme une « stéréotypie ». Leur lien est riche et intense.  Elle est une personne « neuro-atypique ». Cette découverte à l’âge adulte va lui permettre de mieux comprendre son identité profonde et les difficultés qui ont jalonné sa vie. Que connaissez-vous de cette façon d’être au monde ? Qu’y a-t-il de si riche et d’original lorsqu’une femme est dans le Trouble du Spectre de l’Autisme sans déficience intellectuelle ? Comment dépasser le regard des autres ? Avec Aurore, je vous invite à partir à la découverte de sa personnalité et de son fonctionnement neurologique différent.

-1-

 

Un lien indéfectible

 

Une fois de plus, ce matin, Aurore sentait le manque : son cœur vrillait, son corps réclamait, l’humeur soudain faisait des bonds désordonnés. Non, non, non et non, je n’irai pas m’asseoir, je le peux ! Je le veux ! Elle cherchait à se convaincre, mais peine perdue.

Sans son fauteuil, elle avait l’impression de se faner, telle une fleur, Non, je peux très bien me passer de cette habitude ! Son corps suppliait, le cœur à l’envers, elle s’obligeait à s’activer pour fuir Ulysse (c’est le prénom qu’elle avait donné à son fauteuil), Je vais faire la vaisselle, sortir mon chien, préparer les repas. Je n’y penserai plus ! zut ! Elle réussissait quelques heures. Puis, sans s’en rendre compte, ou seulement après coup, elle reprenait son balancement, là, dans ce meuble de salon qu’elle cherchait à fuir coûte que coûte.

Il ne s’agissait pas d’un fauteuil roulant, d’une chaise de bureau ou d’un rocking-chair, non, mais d’un fauteuil très ordinaire, ceux qu’on trouve parfois près d’un canapé, dans nos salles de séjour.

Elle se balançait dessus, ce geste répétitif faisait partie d’elle-même. Une sorte de respiration, mais aussi une tyrannie ordinaire, son tourment quotidien. Une fois de plus, ce matin, elle le savait : elle ne gagnerait pas la partie.

Quelle était la vie d’un fauteuil ?

La plupart du temps, on le trouvait près d’une cheminée ou d’une fenêtre. Parfois, dans une chambre. À côté, une petite table basse où traînaient çà et là quelques livres, des biscuits, un téléphone portable. Éclairé par la lumière du jour qui traversait les fenêtres, il se fondait dans le décor. On pouvait même passer près de lui sans le remarquer. Invisible mais présent. Tout comme l’amour. Souvent.

Aurore aimait Ulysse. Elle commençait par s’asseoir dessus, en tailleur, comme un moine bouddhiste, puis elle tapait son dos sur son dossier et fredonnait. Parfois, une heure ou deux, parfois davantage. Ils ne formaient alors plus qu’un seul et même corps, une seule et même vie. C’était leur secret.

Pourtant de composition solide, Ulysse supportait plus ou moins bien ces balancements. Aurore devait d’ailleurs faire attention, il ne fallait pas qu’elle abuse. Sans ce soin attentif, inévitablement, les pieds du fauteuil commençaient à le lâcher, son tissu s’abîmait plus vite, il chancelait. Elle le couvrait donc de plaids pour cacher l’usure.

Aurore était une femme à la silhouette élancée, qui avait toujours fait plus jeune que son âge, à presque 50 ans, toujours pas une ride sur son visage. Les yeux marrons, des cheveux châtains toujours tirés vers l’arrière, elle accordait peu d’importance à son apparence. Les canons de la mode vestimentaire l’avaient toujours fatiguée. Elle n’y comprenait rien mais cherchait à y être fidèle. Ne serait-ce que pour passer inaperçue. Le plus souvent, quand elle se regardait dans la glace, elle était gênée : Vite Aurore, vite !

Elle s’habillait rapidement, vêtue généralement d’une jupe longue assortie d’un tee-shirt. Elle se maquillait aussi à toute vitesse. Pff, quelle perte de temps franchement ! Tout ça pour se faire bien voir au boulot ! Après avoir légèrement mis du gloss sur ses lèvres charnues, elle attachait vite ses cheveux mi-longs sans plus de cérémonie et sortait enfin de son domicile.

Mais ce matin, Aurore n’allait pas travailler. Après plusieurs contrats de secrétaire médicale, elle venait, une fois de plus, de démissionner. Avec beaucoup de réticences, elle avait fini par accepter une « Allocation Adulte handicapé ». Ce mot la dérangeait tellement, c’est à peine si elle parvenait à le prononcer : « Handicapé » !

Elle habitait Paris, dans le 15e arrondissement, non loin du boulevard Pasteur, un quartier qu’elle affectionnait, même si elle espérait un jour quitter la capitale qu’elle trouvait trop stressée. Son studio qu’elle avait décoré de nombreuses plantes et d’un aquarium juste en face de son fauteuil lui apportait la paix.

On pouvait y trouver quelques puzzles accrochés aux murs mais aussi beaucoup de livres, classés selon leur thème : psychologie d’un côté, spiritualité de l’autre, les romans à part. Un mobilier sans prétention, bien rangé, une odeur de vanille grâce à la bougie allumée dans son entrée, quelques canevas et des photos. Il y avait aussi la niche de Tagada : Son chien, un yorkshire adorable qu’elle aimait énormément.

À chaque déménagement, Aurore choisissait l’emplacement de son fauteuil avec soin. D’abord, il convenait de le poser près d’une fenêtre mais pas trop près pour que personne ne puisse les voir. Ensuite, elle choisissait la couverture dont elle le recouvrait, puis, pour ne pas être surprise, Aurore avait fixé un loquet sur la porte d’entrée. Toujours pour la même raison : pour ne pas être pris en flagrant délit. La lampe, pour le soir, était placée non loin. Ainsi, elle accédait à l’interrupteur sans se lever, une interruption dans ses élans lui causait une vraie douleur. Pas une simple contrariété. Non. Une douleur, car le rythme de ses balancements se brisait.

Aurore avait aussi une autre habitude : celle de faire parler les objets autour d’elle. Comme çà, pour s’amuser. Elle avait d’ailleurs l’habitude d’appeler tous ses objets par le même prénom : « Pénélope » qu’elle trouvait original. Pour son fauteuil, elle avait choisi « Ulysse », pour marquer, en le soulignant, la place tout à fait singulière qu’il occupait dans sa vie.

Elle fermait les volets du salon assez tôt quand venait le soir. Ainsi, plus aucun péril ne pouvait survenir : nul ne pouvait violer leur intimité.  C’était sa façon de se protéger des remarques malveillantes.

Ulysse vivait au rythme de ses émotions, de ses gestes, de son balancement. Il était Aurore, elle était Ulysse. Et puis inversement.

Depuis longtemps, elle menait une lutte acharnée contre ce rite singulier qui prenait tant de place dans sa vie. Aux yeux de n’importe qui, c’était tout simple : il suffisait de se décider. Avec un peu de volonté, ne dit-on pas qu’on arrive à tout, même à l’impossible ? Aurore n’était pas d’accord.

Le fameux : « Quand on veut, on peut ! », elle le savait d’expérience, était un mensonge. Pour elle, quitter Ulysse relevait d’un effort violent, une sorte de duel impitoyable. Elle changeait même le parcours de ses allées et venues de son appartement : Surtout ne plus croiser son fauteuil, l’éviter à tout prix ! Faire comme s’il n’existait plus. Son logement devenait un grand labyrinthe où elle se perdait à force de le fuir. Je dois y arriver ! Tu es ridicule avec ton fauteuil ! Arrête donc ! Mais arrête donc ! Des voix moqueuses lui revenaient en mémoire.

Toutes les fois où des indélicats l’ayant surprise dans son mouvement répétitif avaient ironisé : « Oh ! La hoooooonteeee ! ». Ce souvenir la transperçait.

Et puis un jour, le combat prenait fin. Son fauteuil l’accueillait sans reproches. Aurore, vaincue, fuyait la honte et se réconciliait avec les bras d’Ulysse, lovée sur son velours, au creux de son assise. Ils se retrouvaient dans la joie. Aurore n’était plus seule. Ni lui non plus.

Elle était pourtant très intelligente, sa scolarité, sa vie, rien ne démontrait une « anomalie » quelconque. Ce comportement l’interrogeait. Si encore j’avais été simplette ! Un peu bancale, mais non, rien, j’ai grandi comme tous les autres ! Elle ne comprenait pas.

Lorsqu’elle cherchait à oublier Ulysse, elle entrait dans un état de manque. Son fauteuil, lui, qui l’attendait dans une espérance angoissée, souffrait avec elle. À chaque nouvelle tentative de séparation, chacun d’eux s’essoufflait. Ils ne pouvaient pas se passer l’un de l’autre, quand ils essayaient, ils ne vivaient plus, ils survivaient. La preuve, à chaque tentative, Aurore avait l’impression de moins bien respirer, elle devenait irascible au possible. Et, si les jours où elle n’avait pas pu se balancer, une émotion survenait, plus forte que les autres, alors elle tremblait.

Aurore tremblait souvent d’ailleurs, il se jouait en elle la partition d’une musique inconnue, dissimulée au fond d’elle-même, une pure vibration venue d’un ailleurs insaisissable.

Le drame de leur relation, unique en son genre, se résumait par la tension continuelle entre leur volonté de vivre « comme tout le monde », (lui comme un fauteuil ordinaire dans le silence, elle, comme une personne sans stéréotypie), et leur impossibilité d’y parvenir. Ils étaient « accros » comme on dit. Ils formaient, à n’en pas douter, une symbiose indispensable, pourtant menacée par les injonctions qui visaient leur séparation. « Aurore, tu veux cesser oui ? On dirait une débile ! », « Oh ! Non mais regarde-toi ! Pitié ! ». Ces phrases entendues dans l’enfance l’avaient blessée. 

Ce geste répétitif, qu’elle prenait pourtant soin de dissimuler, avait parfois été remarqué. Aujourd’hui encore, elle cachait sa honte. Pour tout dire, je me rends compte depuis très peu de temps que je me balance ! C’est fou mais les remarques de l’enfance, je ne m’en souvenais presque plus. C’est un réflexe chez moi, tellement ancré, que j’ai même fini par l’ignorer. Pour moi, c’est aussi indispensable et naturel que de respirer. Se souvient-on de toutes les fois où on respire ? Non ! Eh bien, mon balancement c’est tout pareil ! Je ne sais pas pourquoi ! se disait-elle.

Justement, ce matin, après quelques rangements qui l’avaient aidé à ne pas rester trop longtemps avec Ulysse, elle avait retrouvé un poème qu’elle avait écrit quelques années plus tôt :

« Mes balancements

C’est un rythme, une musique, un mouvement,

Différent du vôtre

 

J’oublie dehors, j’oublie dedans,

Nul ne peut me rejoindre, seul le Maître du temps,

Cet espace à part, dans mon balancement.

 

Je deviens lente moi qui ne le suis pas,

Je repense à l’évènement d’avant,

Je me prépare à celui d’après

Mes émotions comme des nuages

Qui traversent le ciel,

Je ne peux les vivre comme vous,

Fragile en mon balancement.

 

Suspendue entre ma tête et mon cœur,

Écoutez donc le cri muet de mon corps !

Je savoure la vie, modèle réduit ou large à l’infini ?

Je ne sais pas mais c’est ainsi

Vivante en mon balancement ».

 

Elle se frottait les yeux qui se mouillaient malgré elle à la lecture de ce texte, c’était si pénible de ne pas se comprendre, de se sentir comme en « Absurdie », d’ignorer qui elle était, pourquoi elle existait, toujours un peu « décalée » malgré sa vie bien ordinaire. D’ailleurs, un jour où elles se parlaient à cœur ouvert, son amie Apolline lui avait dit :

« Toi, mon Aurore, tu me fais penser à ma grand-mère ! ». Aurore avait fait une moue boudeuse, son amie dut s’expliquer :

- Non, mais ne le prends pas mal ! C’est un compliment au contraire. Je l’adorais. Tu es comme elle, tu ne cherches pas de mec. On ne peut pas dire que ce soit ton fort. En plus, tu es habillée de manière très classique. Toujours de longues jupes, comme à l’ancienne, ta façon de parler avec un vocabulaire très soutenu. Tu es spéciale ma chérie ! Tu gribouilles dans un cahier à ta pause du midi au lieu d’aller avec les autres !

- Comment le sais-tu ?

- Qu’importe comment je le sais ! C’est une de tes anciennes collègues qui me l’a raconté ! Ce n’est pas grave tu sais, ton côté décalé, moi, ça me repose des autres !

Aurore écarquilla les yeux, elle passa une main dans ses cheveux, elle avait aussi cette manie quand elle se sentait mal à l’aise.

- Tu sais, tu ne t’en rends peut-être pas compte, mais tu es mystérieuse comme nana, et, ça, moi, j’aime bien ! »

Aurore et elle se connaissaient depuis plus de 15 ans maintenant. Une amitié très forte les unissait. Apolline ne mâchait jamais ses mots.  Elle était aussi extravertie qu’Aurore était introvertie ! À croire que leurs tempéraments totalement opposés cimentaient leur relation.

Alors voilà, Aurore savait, non seulement par elle-même mais aussi par les remarques des autres qu’elle n’était pas tout à fait comme « tout le monde », malgré « un parcours de vie assez semblable à la moyenne » selon ses propres mots.

Pour s’en convaincre, s’il en était besoin, elle n’avait qu’à s’observer. À chaque fois qu’Aurore s’approchait de son fauteuil, nul ne pouvait se douter de l’intensité cachée derrière ce geste routinier. Oui, elle était d’accord avec Apolline, elle était un mystère, non seulement pour les autres mais surtout pour elle-même. Elle espérait trouver un jour des réponses à toutes ses difficultés. Elle s’accrochait à cet espoir.

 

 -2-

 

Les difficultés d’Aurore

 

Aurore se rappelait ses parents, aujourd’hui décédés. Elle se souvenait que leur vie était difficile mais que son enfance à elle avait été « triste comme un linceul ». Expression qu’elle avait lue dans la vie de Sainte Zélie Martin lorsque celle-ci parlait de sa propre enfance. Puisque cela la rejoignait, elle avait repris ces mêmes mots pour ce qui concernait son propre passé. Une mère le plus souvent absente, absorbée par son métier de secrétaire dans l’administration fiscale, un père ouvrier dans le bâtiment dont elle n’avait connu que sa boisson pour noyer sa dépression.

Le couple allait mal. Ils n’étaient pas heureux ensemble. Elle ne désirait plus, avec les années, revenir trop souvent sur ses douleurs d’antan. Sa mère était partie subitement à la suite d’une crise cardiaque. Son père quelques années avant celle-ci après des gros soucis de santé liés à l’alcool. Aurore ne se rappelait pas les avoir vus heureux, et pour tout dire, sa mémoire n’avait retenu que l’absence de tendresse chronique dont elle avait souffert.

Ce passé difficile devait bien expliquer, au moins en partie, pourquoi maintenant, confrontée à sa vie d’adulte, elle avait tant de mal à se sentir bien. Depuis plusieurs mois, un burn-out avait fait basculer la fragile embarcation de son existence. De médecins en arrêt de travail, de méditations en relaxations, malgré tous ses efforts, Aurore ne parvenait pas à reprendre le dessus.

Cela avait commencé par de légers tremblements alors qu’elle accueillait les patients au bureau des admissions de la clinique où elle travaillait, puis vinrent les angoisses qui la tétanisaient sur place, une fatigue immense l’engourdissait dès le matin. Non. Elle devait bien s’en rendre compte, cesser de nier l’évidence : elle n’y arrivait plus. Il lui fallait du temps, beaucoup de repos, sans oublier une thérapie.

Elle pensait à tous les emplois qu’elle avait occupé, toujours en difficulté : Les disputes entre collègues, des conversations dont elle ne comprenait pas le sens :

« Bonjour Aurore ! Comment ça va ce matin ?

- Ben, j’ai mal à la tête, figure-toi que je me pose plein de questions sur la vie en ce moment, quand j’y pense, je…

- Oh là ! Pas évident ça ! Bon, je te laisse, je vais à mon bureau ! Bonne journée ! »

Aurore restait là. Scotchée de stupeur à son bureau, enfoncée dans sa chaise. Elle ne comprenait pas pourquoi sa collègue lui avait demandé : « Comment ça va ? ». Puisqu’elle n’attendait pas la réponse.

L’incompréhension de tous ces échanges sociaux qui n’avaient aucun but, qui ne servaient qu’à parler pour parler, voilà qui étonnait beaucoup Aurore. Alors, elle se recroquevillait sur elle-même. Les jambes coupées par l’émotion, l’eau plein les yeux, elle sentait la tristesse l’envahir. Il suffisait qu’une autre collègue la surprenne à ce moment-là pour lui demander : « Bon, alors Aurore, comment vas-tu ? Qu’est-ce qui se passe ? ».

Refroidie par les questions qui n’attendaient pas de réponse, Aurore alors se refermait, avec un sourire pincé, elle répondait le plus froidement possible : « Rien ! Rien ! Merci. Il ne se passe rien ! ». Alors pour toute réponse, la collègue offusquée haussait les épaules tout en quittant le bureau d’Aurore : « Oh ! Ben va te faire voir ! Je voulais être gentille ! Ça m’apprendra ! ». Estomaquée, Aurore relevait la tête. Ah bon, celle-ci voulait vraiment savoir ? Elle n’y comprenait rien. Décidément la communication restait une énigme pour elle.

Pour tout dire, le bruit, que dire le vacarme incessant des gens dans les couloirs, le téléphone qui la harcelait, les conversations inutiles, toute cette ambiance l’oppressait. Elle finissait toujours par démissionner ou se faire licencier. Elle devinait que ses collègues de bureau ne la trouvaient pas à leur goût. Tout le laissait comprendre : leur façon de se mettre à parler à voix basse quand elle arrivait dans leur bureau, ou bien, carrément, de se taire. Leur façon de regarder sa tenue vestimentaire, en biais, comme si de rien n’était, leur sourire pincé quand ils la voyaient toujours avec son sac à dos qu’elle avait cousu elle-même (avec un vieux tissu rose à petites fleurs). Bref, Aurore n’attirait pas leur sympathie. C’était une évidence.

D’ailleurs, après chaque échec dans sa vie professionnelle ou affective, Aurore piquait une crise de colère, elle ne savait pas pourquoi tout d’un coup, elle devenait volcan. Trop d’émotions peut-être. Elle prenait tout ce qui lui passait sous les mains et les jetait au sol : son verre, ses stylos, son bloc papier, sa chaise. En larmes, elle était soulevée par une force insoupçonnée dont elle découvrait l’intensité au fur et à mesure qu’elle explosait.

Dans ces moments-là, Ulysse avait peur. Il avait dans sa mémoire, le souvenir d’une crise d’Aurore qui, avec un grand couteau, avait lacéré son prédécesseur, à sa place, là, celle qu’il occupait aujourd’hui. Sans s’arrêter pendant plus de dix minutes, elle l’avait tailladé de partout.

Aurore, ensuite, se laissait glisser à terre. Les mains sur son visage, elle sanglotait. Combien de fois avait-elle vécu de ces secousses, toute seule, sans personne pour la calmer ? Elle y parvenait cependant, la musique à fond dans les oreilles, en boucle, sans bouger, pendant un certain temps. Voilà ce qui l’apaisait : un boucan aussi puissant que les décibels de sa colère immense. Une chanson particulièrement lui tapait le cœur, elle l’écoutait très souvent ces derniers mois quand ses émotions la bouleversaient, celle de la chanteuse Indila, dont le titre était : « C’est un S.O.S ». Elle s’y retrouvait tellement dans les paroles ! « Je suis touchée, je suis à terre, entends-tu ma détresse ? Y a-t-il quelqu’un ? Je sombre, j’me perds ».

Elle pleurait sur tout ce qui la faisait souffrir : Les mauvais mots, la solitude, les espoirs déçus, tout y passait. Une fois le tsunami passé, en plein désarroi, Ulysse alors la prenait dans ses bras. Il connaissait l’âpreté de ses colères brutales. Les crises d’Aurore étaient suivies par un long mutisme. Il lui fallait plusieurs heures pour que la vie irrigue de nouveau son cœur endolori.

S’approcher de l’enfance d’Aurore, c’était toucher une douleur vive. Fille unique, elle n’avait pas eu la chance d’avoir un frère ou une sœur avec qui partager ce qu’elle vivait. Ulysse, présent depuis ses premières années, se souvenait de tout. Un humain oublie car sa mémoire est sélective, elle chasse ce qui pèse, garde ce qui est supportable, construit sa propre légende, mais un fauteuil, lui, se souvient de tout. Il connaissait par cœur le mutisme d’Aurore parce que, dans ces moments-là, elle tapait son dossier avec son dos, comme un cri silencieux.

Il entendait souvent ses colères et ses chagrins. Il sentait aussi son corps : ses jambes coupées d’émotion, ses bras fatigués sur ses accoudoirs. Il en avait tant à raconter ! D’ailleurs, il venait tout juste de composer un poème qui le bouleversait :

   

« Ce mouvement d’avant en arrière

Comme on chasse les mouches,

Ce geste oscillatoire d’un pendule

Comme on cherche l’eau vive,

Un battement d’ailes comme celui des grands oiseaux,

Une frappe comme on cogne à la porte pour l’ouvrir,

Un abîme comme le vide vous chavire,

Un langage enfin que l’amour seul peut traduire ».

 

Ah ! Se disait Ulysse, s’il me fallait écrire, je n’aurai pas assez de pages ! Se balancer était le seul refuge pour cette enfant fragile. Avait-elle vécu une enfance à part, plus malheureuse que beaucoup d’autres ? Il ne pouvait pas l’affirmer.

Avec l’expérience, il savait, plus qu’un autre, combien les malheurs des enfants restaient secrets, comment ils se blottissaient dans les bras du silence.  Il en était certain, ils étaient si doués tous ces enfants du monde à traverser l’horreur, la faim ou la violence.

Je crois, se disait Ulysse, qu’ils sont infiniment plus nombreux que les enfances heureuses. Ils sont des centaines de millions qui pleurent mais les adultes les ignorent. Ils sont des myriades, je crois que les enfances joyeuses sont rares. Oh ! J’aime à penser que tous les hommes ont été des enfants !

 

Plongé dans ses pensées Ulysse avait les larmes aux yeux. Tous les enfants qui criaient muets par la terreur ou l’indifférence, il le savait, ils étaient si nombreux qu’on ne pouvait les dénombrer.

Mais, Oh bonheur d’un fauteuil au grand cœur, si des millions d’enfants se balançaient et se balanceraient encore dans l’avenir, une seule avait touché son cœur. Une seule parmi tant d’autres. Elle s’appelait Aurore. Il l’avait adoptée, touché par la grâce d’une enfant à part.

Pour elle, il s’était fait berceau, tendresse d’une mère, refuge des mauvais coups. Elle était tout pour lui, Ulysse était fidèle. Il s’était promis d’être toujours là pour elle comme il l’avait été par le passé.

Maintenant qu’elle était une adulte, elle était debout comme le sont souvent beaucoup d’enfants blessés, elle vivait, avec au cœur bien des blessures, celles de l’enfance que la vie va porter tantôt comme un fardeau, tantôt comme un oiseau, selon ce qu’on en fait.

« Mon enfant adopté, mon Aurore » chuchotait Ulysse. Un murmure à peine audible, son secret.

 

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Deogratias

23-11-2023

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