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Samantha - Nouvelle

Nouvelle "Samantha " est une nouvelle mise en ligne par "Wahid Hazim"..

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Samantha

Genre : fantastique

Je pense beaucoup à ma vie ces derniers temps. Ma vie d'avant. Je me demande ce que mes proches font en ce moment, s'ils vont bien. Je pense que oui, il n'y a pas de raison. J'imagine ce qu'ils diraient si je réapparaissais un soir devant leur porte. Rien que pour la tête de mon père, ça vaudrait le coup, haha! Dylan dit que ça va passer. Il me le répète lorsqu'il me surprend perdu dans mes pensées. Il m'assure que bientôt tout ça ne m'atteindra plus. Il dit que les souvenirs n'auront plus de charges émotionnelles, ils deviendront alors comme des images vidées de sens. Un peu comme un film qu'on aurait trop regardé. Je vois bien qu'il sait de quoi il parle, mais je ne suis pas sûr de vouloir que ça arrive.

Ça voudrait dire oublier Samantha. Je ne parle pas d'elle avec Dylan, ni avec les autres, je ne veux pas qu'ils pensent que je suis faible.

Samantha...

En me concentrant suffisamment, j'arrive à me la représenter. J'arrive à voir son visage, ses cheveux noirs constamment lissés. Un rayon de soleil éclaire le côté droit de son visage et fait briller des petits éclats de lumière dans le vert de ses yeux. Elle me sourit et je revois alors les deux fossettes aux coins de ses lèvres. Derrière elle, il y a ce stand. Mais je ne sais plus, était-ce une fête foraine ? Ou un marchand ambulant ? Je n'arrive pas à me souvenir, c'est déjà trop loin.

Nous avançons sur le sentier qui longe le grand parc. Dylan ouvre la marche avec Morgan. Devant moi, Clara et Mickaël scrutent les alentours en me jetant de temps à autre des petits regards. Je ne me sens pas bien, j'ai la tête qui tourne, je n'aurais pas dû sauter le dernier repas. « C'est bon, ça va aller », je leur dis comme ça, histoire qu'ils arrêtent de me dévisager.

Quelques pas derrière moi, Marine a le nez levé vers le ciel. C'est son truc à Marine ; les étoiles. A n'importe quel moment de la nuit, elle peut te dire où se trouve telle constellation, et inversement aussi. Suffit quelle lève les yeux, deux ou trois secondes pour se repérer, puis elle te file la bonne heure, avec même pas dix minutes de marge, c'est étonnant ! Avant, Marine elle croyait en la réincarnation, le genre bouddhiste. Maintenant, elle dit qu'elle s'en cogne mais je sais qu'elle ment. Je le sais parce que je ressens la même chose ; je serais d'avis de dire que puisque on est là, c'est qu'il doit certainement y avoir un Dieu. Mais cette idée me fait flipper. Parce que si c'est vrai,laisse moi te dire que Dylan, Morgan, Clara, Mickaël, Marine et moi on est foutus. Totalement et définitivement FOUTUS. J'aime pas trop parler de ça, alors je dis comme Marine : je m'en cogne.

A un moment, le sentier fait un virage à quatre-vingt dix degrés sur la gauche. A droite, un peu à l'écart, il y a un grand cabanon avec des morceaux de troncs d'arbres en guise de bancs. Je déteste ça, je préfère encore m’asseoir à même le sol. Mais c'est un bon coin, on évite d'y venir trop souvent pour pas se faire remarquer. Généralement on laisse un mois entre chaque visite, on envoie quelqu'un en éclaireur pour voir sil il y a du monde, pis si c'est bon, alors on vient et on observe. Comme on le fait maintenant.

Je suis presque sûr que c'était un stand de fête foraine. Avec Samantha, on y était allé pour manger des churros. C'est un genre de bâtonnet de pâte à chou qu'on fait frire dans l'huile. J'ai jamais compris comment on pouvait manger ces trucs là, mais Samantha elle arrivait à en engloutir de ces quantités, avec du chocolat fondu qui dégoulinait partout. C'était pas un rayon de soleil qui éclairait son visage finalement, mais l'éclairage aux néons d'un manège pas loin.

C'est comme ça que je me suis souvenu.

Je lui ai souri parce qu'elle avait du chocolat fondu dans le coin de la bouche. L'espace d'un instant je me suis vu faire comme dans les films où le beau gosse en profite pour embrasser la fille. Mais je me suis ravisé. Ce genre de truc, ça passe que quand t'es le héros de l'histoire. Moi, je n'ai jamais été le héros de que dalle.

Avec le clan, on est en faction, on observe. Morgan a pas l'air de vouloir donner le signal. C'est lui qui décide quand y aller, ce que j'ai toujours trouvé bizarre vu que c'est Dylan le chef. Mais c'est comme ça ; Dylan, c'est plutôt le genre de chef qui va s'occuper des rapports dans le groupe, il laisse les détails techniques à Morgan.

Dans le cabanon, il y a deux garçons, deux filles et trois chiens, en clair, un merdier. Ils ont déroulé leurs couvertures et leurs matelas de sol en un genre de cercle. Les chiens sont fourrés à leurs côtés et ils penchent leurs têtes comme s'ils comprenaient les conversations de leurs maîtres. Ils ont allumé un feu au centre du cabanon, dans un trou creusé au sol. Ils boivent de la bière et ils racontent leurs vies. Et c'est des vies de merde.

J'veux dire ; faut comprendre que si on choisit ce coin, c'est parce que ceux qui y viennent sont essentiellement des gens à la rue. Des clodos. Des jeunes clodos même. Qui en a quelque chose à faire de déclarer la disparition de pauvres s.d.f ? Alors on attend, on est assis au milieu des arbres de l'autre côté du chemin et les flammes font danser des ombres et des lueurs orangées sur nos visages. Mais ceux dans le cabanon peuvent pas nous voir. Parce qu'ils n'ont pas nos yeux, ils peuvent pas observer comme nous on observe.

Je suis appuyé contre un arbre, les fesses enfoncées dans un petit tas de feuilles mortes. Marine est venue se blottir entre mes jambes, elle a sa tête contre ma poitrine. Elle a pris cette habitude. Quand on est en faction, elle vient se mettre dans mes bras et elle colle son oreille sur ma poitrine, à l'endroit du cœur. Je sais pas pourquoi elle fait ça, elle sait très bien que ça sert à rien. C'est peut-être des restes dans son esprit. Des restes de sa vie d'avant. Je sais ce que c'est, alors je ne la brusque pas.

Je n'ai pas embrassé Samantha, c'est vrai. Mais par contre je l'ai prise dans mes bras. Parce que malgré la fête foraine, les churros au chocolat et tout, elle avait pleuré cette nuit là. Je me suis souvenu de ça. En fait on était pas venus pour s'amuser, pas vraiment. Je voulais qu'elle se change les idées. Il s'était passé quelque chose donc j'avais voulu être là pour elle, alors je lui ai proposé de venir à la fête. Elle avait ri un peu, mais finalement elle s'était mise à pleurer, alors je l'ai prise dans mes bras. Il y avait le bruit de son cœur et aussi il y avait mon cœur, qui faisait comme s’il battait au bout de mes doigts. Je le sentais vu que j'avais plaqué ma main sur son dos et c'était comme si nos deux cœurs ils battaient ensemble.

C'est grâce à Marine et à son habitude de me coller que je me suis souvenu. Je m'étais demandé si Samantha aussi elle avait senti tout ça comme moi.

A un moment, Morgan a levé sa main, et c'était le signal. Faut pas parler, interdit. C'est Mickaël qui m'a expliqué, les autres ils n'ont pas nos yeux, alors ils peuvent pas nous voir, mais si on se met à parler, alors on se fait repérer et ça complique tout. Clara, elle fait diversion. Elle fait un genre de sifflement et les chiens peuvent pas s'empêcher de cavaler. Elle est vachement forte pour ça, elle fait le bruit et elle se déplace tellement vite que même nous on ne l'a voit plus. Elle refait ça plusieurs fois et les chiens en deviennent complètement cons. Ça les disperse dans la forêt et leurs maîtres avec. C'est mieux comme ça, on peut pas avoir tout le monde sous le cabanon.

Là, faut être rapides et organisés, parce que les maîtres ils gueulent après les chiens, ça peut nous faire remarquer. Alors, bien à l'avance on avait décidé qui aurait qui. On a partagé un pour deux, ça suffit largement. Eux ils sont quatre, ce qui veut dire que l'un d'eux va mourir pour rien. C'est comme ça.

Marine et moi, on a attrapé une des filles qui s'était éloignée du groupe et qui était la moins rapide. Avec mon manque de force, je pouvais pas faire mieux. Tout près, il y avait l'entrée du souterrain, alors on l'a emmenée là-bas. Le souterrain, c'est l'endroit où on se débarrasse de tout ce qui reste, après. Le code dit que le groupe qui est le plus près du souterrain doit retourner chercher les éventuelles affaires et effacer les traces. Les autres ont leurs propres coin pour jeter les corps de là où ils les ont rabattus. Tout est calculé, on a pas le temps de faire l'aller-retour entre le cabanon, la forêt et chez nous, alors on se sert du souterrain pour passer la journée, pis on s'en va à la tombée de la nuit suivante.

Je sais pas comment j'ai fait pour me souvenir de ça, mais ça s'est fait. Je me suis souvenu. Sur le chemin du retour avec Samantha, elle a fait quelque chose. Elle a pris ma main dans les siennes et m'a parlé. Sa bouche faisait les mots et ça lui faisait les fossettes aux coins des lèvres. Loin derrière, il y avait les lumières des manèges qui clignotaient et qui tournoyaient. Le moi d'avant il n'avait pas remarqué mais comme je me souviens maintenant, c'est plus pareil.

Je n'ai plus les mêmes yeux, alors je vois que c'est beau. Ça faisait comme plein de lucioles qui se mélangeaient avec la lumière des étoiles. Et alors là, c'est Samantha qui m'a prise dans ses bras. J'ai mis mon visage dans le creux de son cou et je crois que j'ai pleuré un peu aussi. Je pense que je désirais vraiment Samantha, mais que cette nuit, ce n'était pas du désir. Il ne s'agissait pas de ça. Je crois qu'il s'était passé quelque chose et que Samantha et moi, on était allé à la fête foraine pour essayer d'oublier.

Marine et moi, on en a fini avec la fille. Sa peau est tout blanche et ses lèvres toutes bleues, c'est toujours comme ça. Je lui ai fermé les yeux comme il faut. Je déteste quand ils restent entrouverts. Pour finir, je l'ai déplacée plus loin et je l'ai tournée dans l'autre sens, mais c'est pire. Je n'arrête pas de regarder pour voir si elle se retourne.

J'ai le goût du sang dans la bouche et mes canines me lancent. Ça me fait des taches noires devant les yeux. C'est comme ça quand on ne s'est pas nourris depuis longtemps comme moi. Marine est allée chercher les affaires pour les ramener au souterrain, elle a aussi éteint le feu sous le cabanon. Les autres, ils m'auraient forcé à y retourner malgré mon état, mais pas Marine. Parce qu'elle sait.

Quand on se nourrit trop souvent, le cerveau ne suis plus, on perd le fil et c'est comme si on devenait un autre mais dans son corps d'avant, c'est comme ça que je le comprends. Mickaël, Clara et Morgan, ils ne se souviennent plus de rien. Ils ne savent plus rien de leurs vies d'avant, alors ils peuvent plus comprendre, c'est un cercle vicieux. J'ai peur de devenir comme eux. J'ai peur que Dylan ait raison, que malgré mes efforts, mes souvenirs s'effacent. Il en parle comme si c'était une bonne chose, mais je pense qu'il se trompe. Et aussi j'ai peur qu'un jour Morgan devienne chef et qu'il décide de se débarrasser de nous.

Alors avec Marine on avait réfléchi à un plan. De se débrouiller pour être le groupe du souterrain et qu'une fois que tout serait réglé, de condamner l'entrée de l'intérieur. Le clan n'aurait nulle part où aller et pas le temps de s'enfuir. Le soleil les réduirait en poussières et ça en sera fini d'eux. Marine et moi, on attendrait la nuit et on rentrerait tranquillement.

Là, je suis toujours un peu faible mais ça va quand même beaucoup mieux. Marine est tout contre moi, elle a pris ma main et la tient serrée sur son sein gauche. Le moi d'avant aurait peut être été excité par ça, mais plus maintenant. Ça ne me fait rien. C'est juste un bout de chair en contact avec un autre.

Alors je ferme les yeux et j'essaie de me souvenir encore. De me souvenir comment faisait le cœur de Samantha, avec le mien. Et qu'on aurait dit qu'ils battaient ensemble. J'essaie de faire que le souvenir reste là devant mes yeux fermés et quand j'y arrive c'est presque comme si je sentais à nouveau mon sang taper au bout de mes doigts. Mais je sais que ce n'est pas vrai et Marine aussi le sait, que quand elle pose sa tête sur ma poitrine, ça sert à rien. Mais maintenant que je me souviens mieux, je la comprends. Alors, je fais quelque chose. Je la serre un peu plus fort contre moi et je mets mon visage dans le creux de son cou. Un peu tourné comme si je voulais lui murmurer un truc. Et alors tout doucement, avec ma bouche, je fais le bruit d'un cœur qui bat.

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Wahid Hazim

12-06-2016

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Samantha n'appartient à aucun recueil

 

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