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Prosopagnosie - Tranche de Vie

Tranche de Vie "Prosopagnosie" est une tranche de vie mise en ligne par "Deogratias"..

Venez publier une tranche de vie ! / Protéger une tranche de vie

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La prosopagnosie se manifeste chez les sujets atteints par une incapacité à reconnaître et différencier les visages familiers tels que ceux de leurs proches, amis et parfois même leur propre visage. Les sujets atteints de cette pathologie sont capables de voir, mais pas de reconnaître. Leur acuité visuelle est normale, ils sont capables de décrire en détail un visage familier, mais n’y associent pas d’identité.

Le sujet prosopagnosique est contraint à l'usage de subterfuges cognitifs pour reconnaitre les personnes autour de lui, comme l'identification visuelle par l'allure générale (démarche, taille, corpulence) ou à des détails (vêtement familier, coiffure, barbe, tache de naissance, lunettes) ou des indices multisensoriels (voix, odeur, poignée de main, etc.)

(Source : Wikipedia)

 

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Prosopagnosie

 

 

Toute ma vie j’ai eu du mal à reconnaître les gens à partir du moment où je ne les vois pas régulièrement. Depuis peu, j’ai appris que ce problème s’appelle : « Prosopagnosie ». J’ignorais tout à fait ce que cela signifiait. On m’a expliqué. Ce fut une grande lumière sur mes expériences de vie. Jusqu’ici je me disais : « Je ne suis pas très physionomiste ». Voilà, c’est tout. Pas bien grave. Sauf, qu’avec les années, le phénomène m’est apparu de plus en plus prégnant. Ou bien est-ce moi qui en prenais davantage conscience ? En tout cas, ce diagnostic a tout éclairé de mes aventures passées et présentes.

 

Tenez par exemple, hier un monsieur bien coiffé, rasé de près sur les côtés du crâne, une coiffure toute récente, un beau tee-shirt orange fluo me dépasse en courant sur le trottoir. Il me salue par un sourire formidable et me dit : « Bonjouuuur ! ». Je réponds toute à la joie de cette rencontre. Mon voisin qui était avec moi à ce moment-là me demande :

- « Tu l’as reconnu ? ». Non, évidemment. Je lui demande : 

- « Qui cela peut bien être ? ». Il explose de rire :

- « Mais voyons, c’est le serveur du café où on va souvent ! ».

- « T’es sûr ? »

- « Mais oui enfin Sylvie ! Tu ne le reconnais vraiment pas ? ».

- « C’est la première fois que je le vois ! ».

Mon ami était sidéré.

C’est le genre de situations qui m’a valu bien des problèmes dans ma vie.

 

Je me rappelle un des derniers postes de travail quand je vivais à Paris. Je travaillais dans une bibliothèque pour des chercheurs en géopolitique. Quand je fus présentée à mes collègues, j’avais pris soin de dire à chacun : « Ne vous inquiétez pas si je ne vous reconnais pas. Ce n’est pas grave. Je ne suis pas physionomiste ! ». Je reformulais cette phrase pour chaque individu, dans chaque bureau. Jusqu’à ce que la chef du personnel me réprimande : « OK ! On va peut être éviter de répéter cela pour tout le monde !? ». Avec un air agacé. Comme je venais d’arriver, je n’ai rien répondu. Aujourd’hui, je comprends que c’était pour moi une réelle angoisse.

 

De fait, je ne reconnais pas les visages. Un jour, un monsieur s’est approché de moi alors que je retirais de l’argent à un distributeur. Il a commencé à me parler : « Alors Sylvie, ce déménagement ? C’est du travail hein ? ». Je réponds à cette personne sans montrer ma gêne. On parle ainsi pendant plus de dix minutes. Quand enfin, il est parti tout content de notre échange, je me suis demandé : « Qui est-ce ? ». À ce jour, je n’ai jamais eu de réponse ! Il me connaissait. C’est certain, il m’avait appelé par mon prénom. Mais qui était-il ? Aucune idée !

 

Cela peut paraître anecdotique comme cela. Mais la situation peut devenir très vite gênante. Une ancienne locataire qui a vécu près de moi pendant plus de deux ans me croise l’autre jour sur le boulevard où je vis. « Alors, Sylvie, comment va ? ». Bien entendu, j’ignore qui elle est. Il me faut plusieurs minutes. Le temps de reconnaître ce visage. Si j’y arrive. À moins qu’elle me dise : « Tu ne te souviens pas de moi ? C’est Isabelle ! ». Alors là tout s’éclaire. Enfin pas toujours, parfois, même en associant le prénom au visage, je mets du temps à bien « reconnaître » la personne.

Je vis aussi ce même genre de soucis quand je rencontre quelqu’un qui n’a plus sa tenue de travail : Boucher, opticien, pharmacien, boulanger. Sitôt dans la rue, et non plus derrière le guichet, je ne sais plus qui est qui. Il me faut un long moment de « décryptage », de « réflexion approfondie », de « mémorisation » pour le savoir.

 

 

C’est ainsi que je me suis fait des ennemis sans le vouloir :  

 

Je parle quelques minutes avec une femme que je crois reconnaître, je lui raconte quelques petites choses de ma vie personnelle.  Puis je la rencontre de nouveau quelques jours plus tard. Elle me fait la gueule. C’est très net. Qu’ai-je  dit ou fait ? Ou que n’ai-je pas dit ou fait ? Mystère ! Mais à vrai dire, plus je la regarde, plus ma confusion augmente : « Qui est-elle ? La femme de ménage de mon ancien immeuble ? La catéchiste qui a travaillé avec moi pendant plus d’un an ?  Si ça se trouve, je lui ai parlé en pensant qu’elle était Geneviève alors que peut-être il s’agit de Nathalie ?». Je n’en sais rien. Je réfléchis : «  Elle semble d’origine portugaise. Elles le sont toutes les deux ! Ça n’aide pas ! Le même teint, la même coupe de cheveux ! ». La dite personne m’a ensuite snobé pendant des mois. Avec une haine sur le visage ! Je n’ai jamais osé aller lui demander qui elle était, je sentais que si je m’approchais un peu trop près, elle m’aurait mordue ! Rien de moins.

 

C’est le genre de circonstances tellement fréquentes que plus d’une fois, on me dit : « Bien alors, tu fais ta pimbêche ? ». « Non, je ne t’ai pas reconnu ! », ça c’est la réponse la plus « soft ». La vérité serait d’affirmer : « Je ne sais pas qui tu es ». Mais par peur de vexer, je dis : « Je ne t’avais pas reconnu ! ». La personne continue donc de me parler, soit je la reconnais ensuite dans les minutes qui suivent, soit pas du tout ! C’est un vrai problème voyez-vous, je dois me mettre à dos des gens qui me pensent méprisante. Ce qui n’est pas du tout le cas !

Heureusement, comme ma vie sociale a tendance à être de plus en plus mince, le souci se reproduit un peu moins.

 

Croyez-vous que cela s’arrête là ? Pas du tout ! Si dans un film, un des héros principaux change de coupe de cheveux, rase sa barbe, voyage dans une autre ville. Je suis tout aussi entravée dans la reconnaissance des protagonistes ! Conséquence logique : Je ne sais plus qui est qui et je dois demander à la personne qui est près de moi :

- « C’est qui lui ? ». En général, elle me répond :

- « Ben c’est  Machin ! ».

- «  Ah, il a rasé sa barbe alors ? ».

- « Oui, tu ne le reconnais vraiment pas ? ».

- « Pas du tout ! ».

Autre conséquence logique : J’en arrive à ne plus comprendre l’intrigue du film. Ce qui est franchement un souci et me fait passer pour une imbécile. Surtout les épisodes policiers, les enquêtes de détective. Pour moi, c’est l’horreur.

 

Voilà donc un handicap, peut-être un des effets de mon épilepsie de l’enfance. Ce serait aussi d’origine génétique,  souvent associé à l'autisme. Ce serait  lié à un « câblage neurologique différent de la norme ».

Alors, voilà, cet après-midi, je vais au cinéma. J’espère que je vais reconnaître tous les acteurs, tous les rôles. J’espère aussi que je ne vais rencontrer personne qui me connaisse.

 

Je suis tout aussi capable de ne pas savoir qui est mon frère sur le trottoir d’en face, qui est ma meilleure amie ou mon voisin de palier. Sans une particularité qui les distingue, cela me serait impossible. Alors j’ai mes trucs à moi. Voici mon petit discours intérieur  : 

« Mon voisin est handicapé. Impossible de ne pas le reconnaître. Il porte toujours un chapeau.

Mon frère : il marche avec des jambes arquées à cause de la moto. Il est quasi chauve.

Ma mère : elle est petite, cheveux blancs. Puis c’est ma mère. Je la vois souvent. Si je la croisais « par hasard », je crois que je la verrai. J’espère ! Si non gare ! Je vais en entendre parler ! 

Bon, pour les voisines africaines, c’est plus compliqué. Elles portent les mêmes tenues. Alors, je dis bonjour de loin de façon indistincte. Plus elles s’approcheront de moi, plus je finirai par savoir qui est qui. Celle du 4ème étage ou celle du deuxième ! Idem pour les personnes asiatiques…. ».

Tout est calcul. Tout est un peu oppressant. Rien ne va de soi.

 

Voilà pour les inconvénients. Ils sont nombreux. Le côté positif ? Tout le monde est jeune, tout est neuf, récent, vierge. Tous les visages ont le goût « de la première fois ». Une amie que je n’ai pas vue depuis plus de six mois, je la verrai de façon renouvelée. « Oh mais en fait, tu es encore bien plus jolie ! ».  

Tout a la saveur des commencements. Tout est indemne, sans blessure aucune. Au moins pour les premières minutes. C’est toujours cela de gagné.

 

Tout est neuf toujours. Comme le regard de mon petit chien attendri qui dort auprès de moi. Tout peut devenir sujet de ma contemplation.

 

Et c’est très beau.

 

 

 

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Blog

Deogratias

02-07-2024

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Prosopagnosie appartient au recueil Tranches de vie

 

Tranche de Vie terminée ! Merci à Deogratias.

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