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Pierre - Histoire Courte

Histoire Courte "Pierre" est une histoire courte mise en ligne par "poetSaul"..

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 Pierre 

 

  Il avait décidé de ne plus penser à rien, oui, à rien, vraiment à rien. Rien du tout ? Oui, rien du tout.

  Il avait d’abord pensé à devenir plante, une plante ça ne pense pas, ça se contente de naitre, grandir et périr sans se poser de question. A-t-on jamais vu une rose se demander pourquoi elle était rose, un roseau pourquoi il était si frêle, et le lys la raison pour laquelle il avait été retenu comme symbole de la royauté ? Mais comment choisir de la rose, du roseau ou du lys ?

  Il avait d’abord opté, après mûre réflexion, pour la rose : elle avait l’avantage d’avoir la vie courte, il en avait assez de la vie. Il s’éteindrait le soir à la vesprée, comme l’avait écrit Ronsard. Il aurait auparavant aimé ces visages qui sur lui se  seraient penchés admiratifs pour respirer son parfum choisi volontairement trop épicé, comme pour se venger. Quant à sa couleur, pas d’hésitation, un rouge sang, couleur du sang de la goutte apparue sur le doigt maladroit, couleur du rouge à lèvres de ces femmes qu’il avait tant aimées, lèvres qu’un  petit bâton savait si bien ourler, lèvres sur lesquelles il avait si souvent les siennes appliquées. Point ne serait besoin de penser pour faire du sang couler.

  Mais le roseau avait son intérêt, car il poussait au bord de l’eau. Il pourrait regarder les voiliers au loin naviguer, se plier sous la risée pour mieux voir la carpe de l’étang qui va mordre à l’hameçon et bientôt s’envoler en l’air pour être recueillie dans l’épuisette de ce funeste pêcheur qui, après lui avoir arraché une moitié de la bouche pour en extraire l’hameçon, l’assommera sur le rocher proche ; mais comment assister à un tel massacre sans penser que c’est mal ?

  Restait le lys.

  Où le mettre ? Dans la vallée, bien sûr, Balzac ne l’avait pas mis là pour rien. De quelle couleur ? Or, comme celui des familles royales en France. Il n’aurait qu’à regarder passer les demoiselles de la cour se pavanant au bras des galants dans l’insouciance de leur promenade journalière ; mais le spectacle, à la longue, pouvait être lassant,  et le bulbe du lys  se faisait fort de refleurir chaque année.

  Les plantes repoussées, il y avait les animaux.

  Inutile de chercher du côté des chimpanzés, que l’on dit capables de se confectionner des outils, ils pensent trop.

  Le mouton était tentant, on disait bien bête comme un mouton, les moutons de Panurge en avaient fait la preuve en se jetant les uns à la suite des autres dans la mer ; mais le mouton se fait tondre tous les ans, ce n’est pas très réjouissant.

  Devenir un bœuf, non merci, le supplice de l’abattoir et le grill dans la poêle, pas pour lui.

  Un âne ? Sa réputation à l’école aurait pu faire l’affaire, mais elle était erronée. L’âne pensait, il n’y a qu’à voir le soin qu’il mettait avant de traverser. Et il savait se faire entendre. Sans parler de sa sociabilité, et justement, il ne voulait plus être sociable.

  Ne restait plus quel le règne minéral : devenir pierre. Pas une pierre précieuse, non, ce serait prétentieux ; un simple galet roulé par la mer ferait l’affaire.

  C’est donc sur un banc dominant  la plage qu’il allait chaque jour s’asseoir et passer ses journées à ne rien faire, pétrifié.

    — Regarde, maman, le monsieur sur le banc, dit l’enfant à sa mère, pointant du doigt l’immobilité de l’homme-pierre posé à l’extrémité du banc.

  — Lucien, je te l’ai dit combien de fois, on ne montre pas du doigt. Vas donc jouer sur la plage, je m’arrête un peu.

  — Cela ne vous dérange pas si je m’assois là ? demanda Marie.

  Les goélands avaient déserté la plage, plus de vent, la mer devant lui était étale, c’était l’instant préféré par Pierre, et voilà cette femme de la ville avec ses hauts talons et son gamin qui trouble le silence par sa cavalcade sonore sur les galets.  Une pierre ne parle pas, mais avant d’être pierre, Pierre avait été Pierre, il lui restait un fond d’éducation :

  — Non, je vous en prie, asseyez-vous.

  La dame de la ville s’était alors assise à l’autre bout du banc. Comme toute femme du monde qui se respecte, elle avait sorti son portable, composé un numéro de téléphone, et entamé à voix basse une longue conversation avec ce qui semblait être sa meilleure amie. Si sa voix était basse, elle laissait passer des bribes de la conversation, on y parlait de robes, d’essayages, de prix trop élevé, elle aurait dû quand même, puis soudain, si tu le voyais, non, pas mal, dans les trente, mais triste, triste, tu crois ?, bon, si tu le dis, et elle avait raccroché.

  — Vous venez souvent ici ? osa-t-elle, se reprochant aussitôt sa question trop directe, elle aurait dû commencer par parler du temps qu’il faisait, mais c’était bien elle, elle allait encore tout gâcher.

  — De temps en temps, répondit Pierre en se tournant enfin légèrement vers elle ; c’est un endroit calme.

  — Vous recherchez le calme, et j’arrive près de vous, je m’installe, je téléphone, vous devez m’en vouloir.

  — A vrai dire, un peu, oui.

  — Alors, je vais partir.

  — Non, s’il vous plait, restez. Permettez, je vous regarde mieux, sans vous flattez, vous êtes très belle, c’est un peintre qui vous parle. N’avez-vous jamais pensé à poser ?

  Marie n’avait pu cacher une légère rougeur. Elle n’ignorait pas que des femmes qu’elle pensait de petite vertu posaient dans des ateliers pour les élèves des beaux-arts, et qu’il eut pensé à elle la troublait. Voulait-il la faire venir dans son atelier personnel ? Accepter paraissait une entreprise  risquée.

  Pierre s’était alors levé, lui avait tendu sa carte de visite et s’en était allé pour ne pas la brusquer.

  Pierre Dupinceau, quel nom prédestiné !

  Le lendemain, même heure, il était sur le banc. Marie était venue seule, c’était bon signe.

  — Dites-moi, l’aborda-telle sans autre forme de préambule, c’est mon visage que vous peindrez ?

  — Oui, maintenant si vous voulez.

  Elle n’eut pas le cœur de refuser.

  L’atelier était immense, parfaitement éclairé. Un lit sur la gauche en entrant, des toiles retournées le long des murs, un chevalet trônant au beau milieu, tout au fond un paravent.

  Pierre avait fait asseoir Marie sur une chaise, elle se tenait raide et fière. 

  — Détendez-vous, la pose sera longue. Là, ne bougez plus, c’est parfait.

  Pendant qu’il œuvrait, Marie pensait : si son œuvre me plait, pourrais-je la garder pour moi, quitte à le dédommager ? La réponse fut donnée quand il eut terminé :

  — Venez-voir, j’ai fini.

  Marie s’était approchée timidement.

 —  Je suis vraiment comme ça ?

 — Oui, aussi parfaite. Tenez, c’est pour vous. Je vous laisse le soin de l’encadrer. Si vous le voulez bien, revenez demain, j’aimerai sculpter votre buste, car je suis aussi sculpteur, vous savez.

  Elle était venue le lendemain. A sa demande, elle avait laissé chemisier et soutien-gorge gorge derrière le paravent et se tenait timide les mains cachant les seins.

  — Allez, Marie, détendez-vous, mettez les mains derrière le dos et cambrez-vous légèrement, là, c’est parfait.

  Trois heures après, le buste était fait.

  Le surlendemain, Marie avait laissé derrière le paravent chemisier, soutien-gorge, jupe et petite culotte. Elle avait pris face à lui la pose lascive qu’il attendait.

  La toile terminée, ils s’étaient couchés sur le lit, ils avaient fait l’amour tant attendu, et Marie s’était endormie.

  Il avait pris sa cordelette et l’avait égorgée sans qu’elle crie.

   Comme chaque fois il avait décidé de ne plus penser à rien, oui, à rien, vraiment à rien. Rien du tout ? Oui, rien du tout.

 

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poetSaul

08-01-2018

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Pierre n'appartient à aucun recueil

 

Histoire Courte terminée ! Merci à poetSaul.

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