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Mamie-garou et le grand méchant ... - Nouvelle

Nouvelle "Mamie-garou et le grand méchant loup" est une nouvelle mise en ligne par "Donald Ghautier".. Rejoignez la communauté de "De Plume En Plume" et suivez les mésaventures de Red, Mamie, le loup et cie...

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Mamie-garou et

le grand méchant loup

Red quitta le salon de coiffure vers cinq heures de l’après-midi. Comme tous les jours, elle avait supporté des mémères à bigoudis, des adolescents à longue mèche et des boutonneux à grosses lunettes, la population standard de Springfield. Son stage d’apprentie coiffeuse, préposée aux shampoings, aux cafés et aux discussions ineptes, se terminait dans deux mois. Après cette période, si elle ne retombait pas dans ses travers passés, elle serait enfin déclarée apte à vivre de nouveau en société, loin des institutions pénitentiaires.

 

Le bus était bondé, signe de l’effervescence de Springfield à la veille d’Halloween. Red posa ses fesses sur le seul siège disponible. A ses côtés, se tenait un petit gros, du genre amateur de beignets et de sodas, occupé à jouer avec des bulles sur son téléphone portable. Elle lui intima l’ordre de se pousser, en vain. Peu adepte de la diplomatie, la jeune femme joua des coudes pour gagner quelques centimètres, regrettant le bon vieux temps où elle distribuait les coups de pieds aux gras du bide de son collège. Son voisin la regarda d’un air bovin, saliva subitement à la vue de la grande et belle rousse toute vêtue de cuir, avant de se calmer, dans un réflexe pavlovien propre aux adolescents mal dégrossis. Red lui jeta un regard courroucé, juste pour accentuer le malaise ambiant.

 

Le voyage se déroula dans les normes de l’Amérique profonde protégée par le bienveillant Oncle Sam et son bouclier nucléaire. Aucun extra-terrestre ne vint perturber les conversations profondes des passagers. Nul commando bolchévique n’empêcha le chauffeur de freiner maladroitement pour marquer l’arrêt. Aucun barbu islamiste ne cria son lot d’injures à la face des représentants du monde libre et des valeurs chrétiennes. Red s’assoupit un moment, le temps de repasser le film de sa dernière discussion avec son agent de probation, un pauvre homme fatigué répondant au doux prénom de Howard.

— Tu as bien compris la leçon, cette fois ci, Red ?

— Oui, Howard. Je respecterai les Dix Commandements et la Constitution Américaine.

— Je ne t’en demande pas tant. Reste à l’écart des mauvaises fréquentations, travaille ton futur métier de coiffeuse et prie le Seigneur pour ton salut.

— Là où je crèche, je ne risque pas de rencontrer le grand méchant loup. Pour ce qui est des prières, j’ai ma dose quotidienne avec ma mémé, une bigote de première bourre. La coiffure me passionne à tel point que je me vois déjà monter mon salon à Raleigh ou, si j’ai de la chance, à Atlanta.

— C’est bien, Red. Tu as de l’ambition. C’est grâce à des jeunes gens comme toi que notre pays est devenu un modèle pour le reste du monde. Je sais que tu es intelligente. Jusque-là, tu avais mal utilisé tes capacités. Je suppose qu’une figure paternelle t’a manqué durant ton enfance.

 

Red se crispa à ce seul souvenir. Howard, malgré son discours maintes fois entendu et sa morale de supermarché, avait touché le point sensible. Elle n’avait jamais accepté le départ de son père pour une partie de poker à Las Vegas. Sa mère l’avait bassinée avec ses formules sur étagères, du genre « Ah, les hommes, tous les mêmes ! » ou « Plutôt vivre entre filles que mal accompagnées », dans le but évident de masquer la cause essentielle de son célibat : son mari en avait eu marre de vivre au milieu des bouseux, avec une ancienne reine de beauté devenue pachyderme. Pour cette raison et des milliers d’autres, Red avait viré rebelle à l’âge de douze ans, passant des maisons de correction pour mineurs aux établissements pour délinquants juvéniles, sous des prétextes différents mais jamais innocents.

 

La jeune femme se réveilla à l’annonce de son arrêt. Elle se leva, ramassa son sac de cuir clouté puis se précipita en dehors du bus. Il lui restait encore une heure de marche, à travers les bois, avant de retrouver la maison familiale où sa grand-mère l’attendait certainement devant un bon feu. Red accéléra le pas, pressée de manger un repas préparé avec amour par une petite vieille qui ne l’avait jamais jugée. Sur la route, elle ne rencontra personne, pas même un bucheron ou un ramasseur de champignons. Elle attribua ce fait à la proximité d’Halloween, aux dernières courses dans les magasins de Springfield, avant de célébrer la fête des morts avec les voisins. Red sourit en pensant aux histoires de spectres, de loup-garou et de monstres sous le lit que lui racontait son père durant sa tendre enfance. La maison s’afficha dans la pénombre, seulement éclairée par la pleine lune et la lumière du salon. Red ralentit la cadence, savoura l’odeur des pins et de la nature nocturne puis ouvrit la porte d’entrée.

— Mamie, c’est Red ! La porte n’était pas fermée. Tu devrais faire attention, cria la jeune femme.

 

Ses paroles résonnèrent dans la pièce centrale. Aucune réponse ne lui parvint, cependant. Red pensa que sa grand-mère avait du s’assoupir dans sa chambre, certainement après une longue lecture des Saintes Ecritures ou de la dernière encyclique du pape François. Elle posa son sac sur la table de séjour, se dirigea vers la cuisine et ouvrit le réfrigérateur. Une bière fraiche l’attendait, sagement posée dans le compartiment à boissons. Red s’en saisit, la décapsula d’un geste souple puis la dégusta lentement.

 

Le plancher crissa. Red se retourna. En face d’elle se tenait sa grand-mère, du moins une version grisâtre, aux yeux exorbités et cernés, les cheveux en pétard et le dentier en berne.

— Enfin, Mamie, tu es là. Je te croyais endormie. Tu ne m’as pas entendue ?

— Red !

— Oui Mamie, c’est moi, ta petite fille.

— Red !

 

La vieille femme tendait les bras en direction de sa petite fille, telle une insomniaque à la recherche de son chemin dans l’obscurité. Red s’écarta, une sorte de réflexe conditionné acquis lors de ses nombreux séjours pénitentiaires. Quelque chose clochait dans l’attitude de sa grand-mère.

— Mamie, tu es sûre que tout va bien ?

— Red !

— Oui !

— Manger !

— C’est ça, on va dîner ensemble.

— Manger Red !

 

Le cerveau de Red tilta comme un vieux flipper. Elle slaloma jusqu’à la porte de la cuisine, regarda la chose qui ressemblait curieusement à sa grand-mère puis décida de l’enfermer. La décision lui pesa au début mais, quand elle entendit les bruits sourds contre la porte, les hurlements et finalement le hululement de sa grand-mère, Red se sentit moins coupable. Elle s’assit dans le vieux fauteuil en osier pour faire le point sur la situation.

— Tu es un peu dans la merde, lança une voix rocailleuse.

 

Red leva les yeux. A l’autre bout de la pièce, trônait une immense créature bipède, poilue et ornée d’une tête de loup.

— Qui es-tu ?

— Je suis le loup, pardi !

— Garde tes conneries pour Barbie et ses copines, veux-tu !

— Je suis sérieux.

— Tu es surtout en avance d’un jour. Halloween ne débute que demain. Va jouer ailleurs, là où les enfants gambadent et les bien-pensants décorent leurs fenêtres. Ici, on est dans les bois, au fin fond de nulle part, au royaume des champignons et des fougères.

— Je ne suis pas le bienvenu en ville.

 

Red regarda le nouveau venu. Il avait vraiment l’air effrayant, avec son corps puissant, ses grands yeux noirs et sa gueule pleine de dents. L’atmosphère ne sentait pas la sérénité, avec d’un côté sa grand-mère, ou plutôt son pendant zombie, hurlant à la mort, et de l’autre une espèce d’animal à deux pattes, sorti tout droit d’un mauvais film d’horreur.

— Qu’est-ce que tu fous chez moi ?

— J’avais les crocs.

— Ce n’est pas un fast-food !

— Tu m’étonnes ! Au moins, chez McDonalds ils ne servent pas de la viande avariée.

— De quoi tu parles ?

— De ta mémé. Elle a largement dépassé la date de péremption. J’en ai encore un sale goût dans la bouche.

 

Red hallucina. Le loup avait essayé de manger sa grand-mère. En plus, il s’en vantait. « Un comble ! » pensa-t-elle.

— Heureusement que tu n’as pas insisté.

— Pourquoi ?

— J’aurais été obligée de te débiter à la hache et d’enterrer ta carcasse au fond du jardin.

— J’ai peur, fillette. Tu m’as l’air d’une dure à cuire.

— Arrête ta frime, mon loulou. J’espère que tu n’as pas refilé la rage à ma mamie. Elle n’a pas l’air dans son assiette.

— C’est la pleine lune.

— Quel rapport avec la choucroute ?

— Tu ne lis pas les revues scientifiques ?

— Non, j’ai déjà assez de mal avec les magazines pour filles, alors les trucs sur les quarks, la théorie des cordes et tout le tremblement me donnent la migraine.

— C’est quoi ta came ?

— Ne change pas de sujet. Pourquoi ma grand-mère est elle dans cet état, à hurler à la mort en tapant contre la porte ?

— Je l’ai mordue. Comme c’est la pleine lune, elle est devenue une mamie-garou.

— C’est grave, docteur ?

— Un peu. Elle va changer de régime alimentaire, passer de la soupe aux choux à la chair humaine, de la camomille au sang frais.

 

Red soupira. Sa grand-mère était d’ordinaire difficile en matière d’alimentation, accumulant une allergie au gluten et un penchant affirmé pour le vin de messe. Les courses allaient devenir problématiques, surtout dans un pays où manger de la viande bovine saturée en graisses tenait lieu de religion. Elle se voyait mal demander au bougnat indien de lui servir des côtes d’enfant vietnamien ou de la cervelle de négrillon.

— Combien de temps ça va durer ?

— Je ne sais pas. Il faudrait l’emmener en cure de désintoxication chez Betty Ford.

— Tu crois que j’ai les moyens ? Je ne suis pas Liz Taylor ou Michael Jackson.

— C’est ton problème, ma poulette, pas le mien.

— Elle est bonne, celle-là ! Je ne l’ai pas mordue, moi.

— Ne me rappelle pas ce mauvais souvenir. J’ai encore envie de vomir.

— Quand tu auras fini de te plaindre, tu me feras signe. En attendant, nous sommes coincés ici, dans le salon, avec un zombie affamé entre notre faim et le frigo. Tu as des idées ?

— Quelques unes.

— Livre-moi le résultat de tes réflexions, en mode résumé et sans fioritures.

 

Red croisa les bras. Le loup ne lui paraissait pas un modèle d’intelligence supérieure, capable de transformer une situation compliquée en solution simple.

— Tu ne vas pas te fâcher ?

— J’en ai entendues des vertes et des pas mures dans ma chienne de vie. Crache ta pilule !

— Vu que je suis venu ici pour dévorer la première venue et que je suis tombé sur une vieille peau indigeste, je ne me vois pas repartir le ventre vide. Tu m’as l’air bien appétissante, en bonne santé et plutôt jeune.

— Tu me fais du gringue ou quoi ?

— Tu crois ? Je pensais être subtil sur ce coup.

— Raté !

— Bon, c’est quoi le plan B, alors ?

— Qui te dit que je n’aime pas le plan A. Si tu savais comme j’en ai marre des minets parfumés, des évaporés de salon, des bouseux priapiques et des cow-boys à deux balles. Ma journée a consisté à taper la causette à des mémères vaniteuses et des pépères endimanchés. Je mérite bien un peu d’exotisme. En plus, je ne me suis jamais tapée un balèze de ton genre.

— Tu es partante ?

— Ai-je l’air d’une première communiante ?

 

Red enleva son blouson de cuir, prodigua son meilleur sourire et papillonna des yeux. Le loup commença à trépigner, excité à la perspective de consommer la grande rousse.

— Sais tu que je te verrais bien chauffer la place, mon loulou ?

— Comment ?

— Va dans la chambre du haut, à droite, mets-toi à l’aise et attends moi !

— Que vas-tu faire en attendant ?

— Il reste des conserves dans la réserve. Je nous prépare une petite collation.

— Et ta grand-mère ? Elle bloque la cuisine.

— J’en fais mon affaire. Ne te bile pas pour si peu.

 

Red redoubla ses battements de cils. Ce simple mouvement enflamma le loup, qui partit directement vers l’escalier. « Il est chaud comme la braise, cet abruti ! » pensa la jeune femme, assez fière de son effet sur l’animal. La place était désormais libre. Red se dirigea vers le placard mural, l’ouvrit et en sortit l’accessoire traditionnel des habitants de Springfield, la capitale du fusil mitrailleur. Elle chargea l’arme de guerre avec des munitions de compétition, monta dans la chambre et toqua contre le chambranle de la porte.

— Mon chéri, j’ai une surprise pour toi !

— Attends, je ne suis pas encore prêt.

— Ce n’est pas grave, j’aime la viande hachée saisie sur le vif, dit-elle en pénétrant violemment dans la pièce.

 

La suite ressembla plus à une scène de guérilla urbaine qu’à un conte pour enfants. Red arrosa de balles chemisées les quinze mètres carrés, laissant peu d’espoir de survie à son prétendant. Une fois le carnage terminé, elle ramassa les morceaux de viande rouge, les déposa dans une grande bassine en fer et se dirigea vers la cuisine.

— Mamie, j’espère que tu aimes le tartare de loup, cria-t-elle en ouvrant la porte. Il est encore frais, avec son jus d’hémoglobine. Vue la taille de la bête, on en a pour toute la semaine.

— Manger loup avec Red !

— J’avais compris, mamie ! La prochaine fois, pense à remettre ton dentier, j’aurais pu me méprendre.

FIN

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Point(s)

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Auteur

Blog

Donald Ghautier

05-08-2017

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Mamie-garou et le grand méchant loup n'appartient à aucun recueil

 

Nouvelle terminée ! Merci à Donald Ghautier.

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