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Le noeud de la cupidité - Nouvelle

Nouvelle "Le noeud de la cupidité" est une nouvelle mise en ligne par "jihemel"..

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Le noeud de la cupidité

 

Camille Lorgeval, ancien explorateur reconverti dans l’enseignement, s’épongea le front. L’auditoire était calme, tous les élèves suspendus à ses lèvres. La raison en était qu’il était occupé à narrer l’une de ses extravagantes expériences de jeunesse. À l’entendre, et à le voir prendre toutes sortes d’attitudes et d’expressions, on aurait pu croire qu’il avait été conteur sa vie durant...

« Croyez-moi, jeunes gens, le métier d'archéologue est loin d'être de tout repos. Non, mais, qu’est-ce que vous croyez ? À vingt ans, j'étais comme vous, plein de nerfs, d’impatience et d'enthousiasme naïf, débordant d’illusions et le baluchon prêt à être traîné sur toutes les routes jusqu’au bout du monde. Surtout sur n’importe quel coup de tête !

C'est d'ailleurs ce que j’ai eu la témérité de faire, le jour où j'ai appris qu'il existait, dans les steppes de l'Asie centrale, une tribu de nains, les Ganobi, dotés de pouvoirs étranges. Cela m’a valu de découvrir une ethnie dont aucun mortel avant moi n'avait eu vent.

Comment avait-elle été épargnée par la civilisation, les invasions, les maladies et autres joyeusetés que nous réserve la vie, je n’en ai pas la moindre idée. Pour autant que certains d’entre-vous le deviennent, durant votre parcours d’archéologues vous serez amenés à rêver à des cités disparues, toutes plus énigmatiques les unes que les autres.

La plupart des trésors que vous découvrirez peut-être ne vous rapporteront que plaies et bosses. Car les trésors ne gisent souvent que dans le puits secret de l’intelligence, chose plus rarissime qu’une pépite d’or trouvée sous les pieds d’un clochard !

Et aussi, vous dépenserez en vain une somme considérable d’énergie. Parce que même la patience ne suffit pas à tout découvrir, à tout comprendre...

Je vois à vos visages médusés que vous vous demandez comment résister à l’attrait du merveilleux qui fait le charme particulier de ce métier de termite ? Quel intérêt y a-t-il à se passionner pour ce genre de chose, et notamment à ma fameuse découverte ?

C’est pourtant évident : aucune culture, aucune civilisation à ce jour n’a pu résister à l’usage systématique du mensonge, que ce soit dans la vie sociale, politique ou culturelle.

Eh oui, sous quelque forme que ce soit, le mensonge nourrit notre ego. J’en veux pour preuve que c’est sur ce travers que s'échafaudent et se développent tant de croyances bancales, tant de forfanteries et de souffrances depuis que le monde des hommes existe. Vous ne pouvez imaginer l’état d’excitation dans lequel se trouvait le jeune blanc-bec que j’étais. Sans le savoir, j’étais sur la voie d’une étrange aventure.

Comme quoi l’archéologie, comme tant d’autres activités, peut amener à entrouvrir légèrement les portes de la sagesse.

Parce que ce n’est pas elle que nous recherchons, bien entendu, c’est la gloire, la notoriété, le prestige ! Être les premiers !...

Écoutez ça : la particularité des membres de l’ethnie des Ganobi, au demeurant minuscules par la taille mais également par le nombre, résidait dans leur propension à dire invariablement la vérité.

Mais le clou de l’affaire est qu’ils détenaient des secrets inviolés concernant un voire plusieurs trésors. Rien de moins ! À l’époque, j’imaginai instantanément toutes les images qui viennent illico à l’esprit du premier quidam venu, à l’énoncé de ce simple et magique mot « trésor ».

Et comme le commun des mortels, je n’y échappai pas. Afin de m’assurer de l’authenticité des renseignements recueillis, je passai des semaines en bibliothèque, à dépoussiérer des kilos de bouquins, de cartes, de photographies… pour ne rien recueillir de très probant.

Mais la graine du doute germait en moi assez puissamment pour que je persévère. Une fois parvenu sur les lieux où j’étais censé rencontrer les Ganobi, je rassemblai le matériel d’expédition nécessaire, les autorisations indispensables et les guides, pour me mettre en quête de l'un ou l'autre de ces nains.

Car je dois le préciser, ils étaient extrêmement farouches. De là sans doute venait la rareté des renseignements que je détenais.

Toujours est-il que je parvins à entrer en contact avec les nains. Je dis « les », mais en réalité, aussi bizarre que cela paraisse, je n’ai jamais eu d’autre rapport qu’avec un seul des Ganobi. En effet, à l’appel d’un de mes guides, seule une petite femme était apparue et avait osé s’approcher. Au terme de palabres délicates, la Ganobi répondit avec le sourire à mes questions, notamment celle qui me taraudait l’esprit depuis que j’avais quitté l’Europe :

- Il paraît que vous dites toujours la vérité… 

- Oui. Invariablement. De mémoire de Ganobi, nous n'y faillîmes jamais.

 J'en restai bouche bée.

- On prétend aussi que vous détenez des pouvoirs euh… spéciaux, que vous avez connaissance de sites prestigieux, et même d’emplacements de nombreux trésors. Est-ce exact ?

Du coup, le sourire sur les lèvres de la petite femme s’estompa. Je m’efforçai de la rassurer :

- C’est à titre d’archéologue que je vous parle, je suis envoyé par mon gouvernement. Vous pouvez me faire confiance. Si vous connaissez l'endroit de l'un de ces trésors, sans doute êtes-vous aussi capable de m'y emmener ?

- Soit, fit la naine, mais cela ne peut se faire qu’à pieds. Ici nous n’avons aucune route. Nous n’en aurions que faire, puisque nous n’avons pas besoin de véhicules.

Comme tout était simple !

Après quelques rapides préparatifs, nous nous mîmes en route. Au terme d’un périple qui dura plusieurs heures nous parvînmes aux abords d'un immense champ, couvert à perte de vue d'un splendide blé mûr. Mon guide s'arrêta. D’un mouvement de la tête elle me désigna le spectacle qui s’offrait à nous : "Nous y sommes. Voici le trésor que vous cherchez.

Mes amis, je souhaiterais avoir pris la photo de mon air effaré ! Je me disais que j'avais été berné. Il n'y avait rien, évidemment, qui eut la tournure d’un quelconque trésor. Toutefois, il me fallait en avoir le cœur net.

Si les Ganobi prétendaient ne jamais mentir, il devait bien y avoir une raison à ce mystère. Ou alors il devait s’agir d’une quelconque astuce sémantique.

- Au fait, pourquoi prétend-on que vous dites toujours la vérité ?

La Ganobi arbora un sourire malicieux :

- Il est des questions qui n'ont pas de réponse. Pour ce qui est du trésor, soyez-en sûr, il est bien ici, caché dessous le blé. Il faudra creuser, ajouta-t-elle.

Naturellement ! Comment n’y avais-je pas songé. Le « trésor » en question devait consister en des ruines ensevelies, avec couloirs, chambres secrètes et, qui sait, l’une ou l’autre tombe d’un riche dignitaire. J’avais hâte de savoir ce que ce champ pouvait dissimuler.

- Comment faire pour le retrouver, je veux dire, exactement ? Il me faudrait un plan, un minimum d'indications…

La naine conservait imperturbablement son sourire.

- Tout à fait ! Je vous ai promis de vous mener jusqu'à l'emplacement d'un trésor. J'ai dit la vérité. Il y a un trésor caché dans les parages. Seulement, vous devrez revenir une autre fois, demain ou plus tard, à l'aube, au moment où le soleil marquera exactement la ligne d’horizon. Pas avant, vous m’entendez. C’est l’unique mais stricte condition.

Mettez-vous un instant à ma place… Je n’en devenais que plus bouillant d’impatience. Pensez-donc, j’allais enfin savoir si cette légende dissimulait quelque chose de consistant. J’avais conscience de participer à une expérience unique en son genre dans toute l’histoire de l’archéologie. Qui plus est, elle risquait de me rendre nanti comme jamais je ne l’avais été de ma vie, et célèbre de surcroît. Ah, en ce temps-là, je ne doutais vraiment de rien !

Je questionnai encore :

- Dites-moi au moins de quelle manière vais-je connaître l’endroit précis ?

- Vous n’aurez aucune difficulté : j’accrocherai un beau grand nœud papillon sur l’épi situé exactement à l’aplomb du trésor.

Comment en croire mes oreilles ? Ainsi, la découverte qui m’était échu se révélait d’une simplicité enfantine. Là-dessus, nous nous en retournâmes au village des Ganobi. Inutile de vous préciser que je ne fermai pas l’œil de la nuit, qui fut la plus longue de ma vie.

Dans mon crâne c’était l’effervescence poussée à son comble. Ah, mes amis, une fois que l’appât du gain vous met le grappin dessus…

La suite de l’histoire vous fera méditer les conséquences de mon aveuglement car, bien entendu… il y avait un trésor, oui, mais d’un genre tout différent de celui auquel je m’attendais. Tandis que la nuit versait doucement du côté de l’aube je me hâtai de suivre les chemins empruntés quelques heures plus tôt. Je parvins aux abords du champ de blé juste comme le soleil dessinait un mince croissant à l’horizon. La journée s’annonçait radieuse.

Et... je fus incapable de trouver le fameux trésor ! Pourquoi, selon-vous ? La Ganobi avait-elle menti ? Pas du tout. En me confiant qu’un nœud papillon serait fixé sur l’épi au trésor elle disait scrupuleusement l’exacte vérité.

Seul détail : pour qu’elle ait un intérêt, il fallait que cette petite histoire nous offrit une morale mettant au moins en balance des valeurs opposées. Par exemple, la tentation du lucre et la parole donnée.

À présent, ne me demandez pas si j’ai fini par découvrir le trésor en question. La leçon fut profitable, croyez-moi. Entre nous, un nœud papillon fixé sur un épi est somme toute aisé à dénicher. Par contre, si chacun des épis du champ entier en portent un semblable, comme c’était le cas…

                                                                                                                                  J-M.L.

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jihemel

17-04-2014

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Le noeud de la cupidité n'appartient à aucun recueil

 

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