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Le jour du marché - Nouvelle

Nouvelle "Le jour du marché" est une nouvelle mise en ligne par "Deogratias"..

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Des souvenirs similaires peuplaient mon intériorité alors que j’étais là, assise derrière cette humaine figée aux longs cheveux qui pleuraient sur son dos. Mon cœur se tordit. Allez, voyons, pourquoi penses-tu à cela ? Reviens au présent ! Prie ! Je fermais les yeux. Dans un effort désespéré pour me concentrer. Rien à faire. Impossible. Décidément, des forces invisibles en avaient décidé tout autrement. Il était écrit que je n’étais venue que pour observer l’immobilité d’un être en prière dont j’ignorais tout.

Je me suis alors demandé : Et si avec elle, ça marchait ? Si je l’approchais pour lui demander : « Est-ce que vous voulez être mon amie ? ». J’imaginais tous les scénarios possibles.

Le visage baigné par les larmes de son oraison que j’interrompais, je la voyais qui me regardait de ses deux grands yeux moqueurs, irritée : « Écoutez, laissez-moi là ! Vous ne voyez pas que vous me dérangez ? ! ». Mon cœur se mit à palpiter comme un oiseau blessé rien qu’à cette idée.

Ou bien alors, je ferai face tout d’un coup à une personne très charitable, pleine de douceur calculée, qui n’aurait rien de naturel, si ce n’est son souci de respectabilité religieuse : « Voyons, vous n’avez qu’à vous rendre aux réunions organisées les dimanches pour les personnes seules. Ce sont des rencontres conviviales ! ». Je l’imaginais même me donner la feuille d’informations à cet effet qu’elle aurait recherchée pour moi sur la table du fond. Près de la sortie, à côté de tous les autres feuillets, sur le tableau d’affichage. Puis d’un sourire qui se voulait courtois, on est toujours courtois dans ces cas-là : « Voilà pour vous ! Bonne chance ! Au revoir » avec le souci évident que je ne reste pas près d’elle.

Envisager cette dernière modalité de rencontre me fit frémir, je l’avais déjà vécue. C’était atroce de sentir cette façon toute mielleuse, parée du manteau de la bonne conscience, ce style « dame patronnesse », que parfois, certaines personnes arborent. Non, je détestais cela. Ce n’était pas possible. Je préférais de loin quelqu’un qui me dirait : « Écoutez, là, vous voyez, je n’ai pas le temps. J’aurai aimé mais ce n’est pas possible, laissez faire la vie, allez vers les autres ! Au revoir ! ». C’était moins poli mais tellement plus vrai. Au moins, cette dernière ne se donnerait pas bonne allure, elle ne se mentirait pas, elle ne polirait pas la belle image qu’elle désirait donner d’elle-même. Non, elle ne se déguiserait pas en bonne chrétienne. En fait, de la condescendance.

 

Je me mis à bailler. La femme juste devant se mit à bouger légèrement. Une foule de questions continuaient à me traverser : Allait-elle se lever ? Partir ? Est-ce que je verrai son visage ? Est-ce qu’elle me sourirait ? Me verrait-elle seulement ? Elle partirait comme ça, sans un mot sans un regard, alors que je la déposais, là, dans les bras de la Vierge Marie, à me demander qui elle est, ce qu’elle fait, d’où elle vient, ce qu’elle veut, quelle est sa vie. Non, c’était inenvisageable. Ce serait trop dur. Déjà je l’aimais. Déjà j’y étais attachée. Elle n’avait pas le droit de partir. Pas le droit de sortir sans que je la connaisse. Au moins son visage, la couleur de ses yeux, la forme de sa bouche, les traits gracieux ou non de ses expressions. Je ne voulais pas. Je me suis dit alors : Si elle se lève pour aller dehors, je lui barrerai le passage, avec mon bras, là, stop ! Interdit ! Je me mise à rire dans mon col à la douceur molletonnée. Enfin voyons, arrête dont ! Tu sais pourtant bien que tu ne le ferais pas ! Jamais tu n’oserais ! C’était vrai. Mes rêveries ne collaient pas avec la réalité de ma personnalité.

Je me souvenais des adieux en forme de mouchoirs, des au revoir qui ne se revoyaient jamais, des départs temporaires qui n’avaient rien de transitoires, des promesses non tenues. Je me souvenais si bien de tout. Quand il s’agit de se quitter, mon cœur éclate, il se brise sur le sol. Il devient liquide, en miettes, qu’importe la métaphore. Il en crève. Oui, c’est cela. Il en crève. Voilà la vérité.

Après des semaines de vacances partagées avec d’autres enfants, des jours et des jours de rires et de jeux, malgré mes difficultés personnelles, venait toujours le moment de se séparer. Je ne comprenais pas. Leur peine sincère n’avait rien de commun avec moi. Elle semblait les effleurer puis s’en aller comme un oiseau farceur. Tandis que moi, moi, je restais plombée sur la terre, enfoncée comme les clous qui le traversaient sur la Croix. Moi, à chaque adieu, c’est un cri qui hurle sans écho pour lui répondre, c’est un quai de gare qui refuse le train qui s’en va, c’est une larme qui ne tarit pas.

Après des mois à vivre ensemble, que ce soit en communauté, à l’école, à un stage, quelles que soient les raisons, se quitter, pour tous les autres, cela semblait logique, naturel. Mais moi, moi, je deviens un navire qui échoue sur une île inhabitée. C’est plus qu’un abandon. C’est une déroute, un naufrage, un désastre.

Le pire, oui, l’atroce réalité qui se fait jour dans les mois ou les années qui suivent, quand je revois ces mêmes âmes que j’avais tant aimées, et qui, oh, cruauté, ne se souviennent plus, ou bien s’étonnent de mon attachement passé.

 

Alors, oui, cette femme, là, posée sur cette chaise, la troisième à partir de la droite, à la 5e rangée à compter du bénitier de l’entrée, elle ne pouvait pas s’en aller comme ça. Ce serait trop cruel. Je l’aimais tant déjà. Je mis ma tête entre mes mains, quelques minutes, pour sentir, assise sur les genoux du ciel, la caresse d’une mère sur mon visage d’enfant blessé. Marie, la femme douloureuse. L’Immaculée, avec toujours dans les bras, le corps de son fils martyrisé. Toujours dans ses mains, nos chagrins, nos souffrances. La douleur, elle connaît. Sans elle que serait la beauté des mères ? Pas une, non pas une seule ne pouvait égaler cette tendresse dont elle m’entourait dans cette église au charme hivernal. Je me disais : Ce lieu sacré, on dirait qu’il hiberne, loin des hommes qui l’ont quitté ! Quant à ma mère du ciel, elle connaît si bien les déchirures ! La tête posée contre son cœur, la voilà qui me raccommodait. Comme à chaque fois.

 

Je me redressais. Pleine de courbatures. La femme levait enfin la tête mais je ne pouvais toujours pas la voir. Je me disais : Oh ce que je voudrais lui parler, m’approcher, doucement pour ne pas l’effrayer ! Peut-être qu’à ma demande d’amitié, elle me sourirait puis me dirait sans reproche : « Je suis de passage, je n’habite pas ici. C’est gentil ! ». Elle me raconterait alors qu’elle était mariée, mère de deux enfants, que son mari viendrait la rejoindre dans une heure, qu’il avait un rendez-vous. Puis, là, elle me sourirait pour me faire comprendre qu’entre elle et moi aucun lien n’était possible. Je voyais le scénario, je pleurais presque à l’avance de cette inévitable impasse relationnelle. Il faudrait consentir. Comme toujours.

 

Était-ce à cause d’une montée d’angoisse ? Je ne sais pas. Ce dont je me souviens très bien c’était le scénario suivant qui s’invita dans mon âme esseulée. Je me voyais aller à sa rencontre, la regarder, et, là, oh stupeur ! Je voyais une femme affreuse, avec une grosse verrue sur le nez, la peau piquée d’un tas de trous et de boutons, les yeux loucheurs, avec une haleine de chacal. Elle me répondait passablement éméchée : « Pas moyen de cuver son vin ! ». Elle hoquetait, puis, dans un effort que rendait vain son état d’ébriété, elle cherchait à me taper. Paniquée, je m’enfuyais toute humiliée. Cette scène me choquait terriblement alors qu’elle n’avait jamais eu lieu. Mais qu’est-ce qui me prend donc ! Quelle imagination fébrile ! Mais tu es ridicule ! Criais-je intérieurement. J’étais fatiguée par mes propres turpitudes, sans doute en lien avec ma peur des autres et de leurs réactions.

 

Ouf ! Rien ne tel n’arrivera jamais ! Soupirais-je. Au lieu de cela, je la vis soudain qui se tenait le dos, elle était comme moi, tout endolorie par le bois des chaises sans confort. Elle se mit à arpenter les allées. Elle s’arrêtait devant chacune des chapelles sur les côtés. Je ne voyais toujours pas son visage. Juste son allure. Elle déambulait. Devant la statue de Notre Dame de Fatima à la couronne imposante mais dont le regard perdu au ciel semblait si éloigné de nous, la femme s’agenouilla. Pieuse, elle prenait tout son temps.

Je me suis surprise à me dire : Ce serait bien d’avoir une amie qui prend son temps, qui en a tout plein à donner. C’est devenu si rare aujourd’hui ! Les gens, pour la plupart, ont des airs d’horloges épuisées. Pas elle, c’est sûr, elle est comme moi, elle déteste se presser ! Puis, je réalisais la teneur de mes pensées, je résistais à l’envie de me gifler sur la joue par un : Pffff ! Mais arrête donc, qu’est-ce que tu en sais ?

 

Je l’observais. Elle se releva puis avança vers l’autre décor. Cette fois-ci, c’était une statue de Jean Baptiste qui baptisait le Christ. Devant, une grande corde rouge précédée d’une pancarte : « Attention ! Cette chapelle est sous protection électronique. N’allez pas au-delà de la corde : vous déclencherez l’alarme. Merci. ». La première fois que j’avais vu ce panneau, j’avais été déconcertée. Du coup, j’imaginais sa surprise à elle aussi. Je la voyais considérer les colonnes torsadées toutes dorées sur les côtés puis le marbre de l’autel. Que se disait-elle ? J’affirmais au-dedans de moi : Si ça se trouve, elle ne pense à rien. Juste contemplative, elle prie dans un regard, sans jugement. Sans mots. Sans pensées ! Ce n’est pas comme moi !

Elle s’avançait encore, devant elle, un petit panier avec plein de petits papiers. Juste devant un encadré bleu : « Vous voulez déposer vos intentions de prière ? Merci de les déposer dans cette corbeille ». Allait-elle en placer une ? Plusieurs ? Se saisirait-elle de l’occasion ? J’attendais, je respirais à peine. J’avais peur d’interrompre son pèlerinage. Soudain, je la vis qui tournait, non, elle n’en ferait rien, elle désirait poursuivre sa visite.

L’escale suivante était devant un tableau de l’Enfant Jésus présenté au temple. Le Vieillard Siméon qui regardait le ciel dans une attitude de reconnaissance, et la Vierge Marie, les bras croisés sur le cœur, qui n’en finissait pas de s’étonner, admirative, devant son tout-petit. Son éternel magnificat résonne encore. Ce chant qui traverse l’espace et le temps, j’entendais encore son écho, là, aujourd’hui, à cet instant précis, dans les allées de cette église désertée.

La femme se rassit. Et moi, je commençais à me dire que finalement je n’étais venue ici que pour elle, pour la déposer dans cette corbeille aux intentions. Elle n’était venue, sans le savoir que pour m’aider à lui réchauffer le cœur, avec mes prières en forme d’édredon et de chocolat chaud. C’était un mystère dont j’ignorais tout. Le pourquoi, la finalité, l’explication m’échappait complètement. Je la confiais, à chaque grain de mon chapelet, à la chaleur de Marie, à ses bras, à son regard, à sa chaleur. Je la plaçais, avec moi, enveloppée de son manteau céleste et sous son voile. Elle ne le savait pas. Elle ne le saurait jamais.

 

Tout d’un coup, un enfant entra, accompagné de son père. Celui-ci me demanda où se déroulaient les confessions. Je lui montrais la flèche dessinée avec un gros feutre pour guider la trajectoire. L’enfant me tendit un livret de coloriage dont il était tout fier, il mettait fin ainsi à mes pensées vagabondes, à mes invocations maladroites. Le père s’en amusa et je souris avec lui. Un peu gênée cependant d’avoir dû cesser ma contemplation souterraine, mon espionnage discret, pour une personne dont j’ignorais tout.

Cet intermède n’avait duré que quelques minutes à peine. Quand ils sont allés s’asseoir, je me retournais de nouveau. Elle n’était plus là. Elle était sortie pendant ce laps de temps. Partie. Envolée ! Mon cœur se mit à battre la chamade. Je n’en revenais pas. Comment était-ce possible ? Mais non, ce n’était pas permis ! Mais si, sa place était vide. Il n’y avait plus personne.

 

Je ne pourrai pas lui demander de devenir mon amie. Je ne saurai jamais ce qu’elle aurait répondu, je ne connaîtrai pas davantage le visage qui était le sien. Rien. Je ne connaîtrai jamais rien d’elle. Ma belle inconnue en forme d’oratoire qui m’avait réchauffée.

 

N’hésitez pas à entrer dans une église. Même si vous ne savez pas prier, qui sait ? Rien ne vous dit que dans ce lieu, il n’y aura pas quelqu’un qui priera pour vous.

 

Comme moi, en plein cœur de l’hiver, ce samedi du mois de février, le jour du marché.

 

 

 

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Auteur

Deogratias

13-02-2023

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Le jour du marché appartient au recueil Mes Nouvelles

 

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