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La vague monstrueuse - Nouvelle

Nouvelle "La vague monstrueuse" est une nouvelle mise en ligne par "Benadel"..

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La vague monstrueuse

 

Il s’appelait Alex. C’était un homme ordinaire comme on en rencontre à tout moment. Cela faisait trois mois qu’il avait fêté son soixante-cinquième anniversaire et vivait retiré en Bretagne. Ses économies lui avait permis d’acheter une petite maison préfabriquée dans un hameau marin. Sa maisonnette bordait la mer. Alex avait fait carrière dans une grande fiduciaire à Toulouse. Il avait eu sous ses ordres une vingtaine de personnes. L’homme ne s’était jamais marié mais avait couru après les femmes qu’il collait après usage dans les arcanes de sa mémoire. Alex pensait se reposer des fatigues de la vie matérielle en se plongeant, à l’écart du monde, dans des ouvrages philosophiques devant lui apporter un confort spirituel, mais c’était sans compter avec la vague monstrueuse lorsqu’elle apparaissait sous un ciel ombrageux, quand elle surgissait d’une atmosphère belliqueuse ou d’un climat révolutionnaire. Cette eau, qui semblait défier les lois de la nature en se redressant, lui montrait la face de ses écarts de conduite immergés dans le liquide gris des âmes en souffrance. Il décidait de coucher sur papier les souvenirs peu glorieux que la houle lui avait présentés lorsqu’elle s’était impétueusement lancée au-devant d’une paix qui s’était brusquement éloigné de lui. Alex mourut d’une attaque cardiaque trois mois après son arrivée. Son voisin Pascal, avec qui il n’avait aucune accointance, mais s’inquiétant de ne pas le voir apparaître, découvrit en même temps que la dépouille, le manuscrit où Alex avait consigné des regrets acérés par le caprice d’un océan. Pascal, après avoir accompli les formalités, décida, en accord avec la lointaine famille d’Alex, d’enterrer le mort dans la dune maritime que les marins du coin avaient surnommé « Sable d’Amour ». Ce lieu fut baptisé ainsi par un matelot, nommé Georges, en souvenir de deux amants que ce dernier avait surpris dans leur plus simple appareil. Après les obsèques, l’assistance s’assit en faisant cercle autour de la tombe d’Alex, et chacun se passa le manuscrit et lu à haute voix un passage de son manuscrit :

Ce matin, enfin, je suis loin de la vie trépidante de la ville où les moteurs pétaradent et projettent leurs dissonances dans les ouïes déliquescentes. Le bastringue des dieux modernes accompagné du nectar d’un bonheur factice, les masques anonymes des mégapoles ont cessés de me poursuivre. Ici, je n’ai plus sous les yeux les arlequinades des faiseurs d’opinions, ces politiciens cupides qui se qualifient avec des adjectifs se terminant en ‘iste’ mais que l’Histoire substantivera ; elle les nommera “Les stupides”. J’ai tout ce qu’il faut pour flotter sur la belle eau de la pensée philosophique pourtant l’onde qui s’étale devant moi

s’est soudainement transformée en une horrible vague. En un instant, ma quiétude a chaviré. En apercevant l’écume me jetant sa colère blanche à la figure, je me remémorais le visage blême d’un petit monsieur claudiquant, un peu bègue que j’avais licencié sans ménagement.

Serge travaillait dans la fiduciaire bien avant que je sois arrivé. Si je me souviens bien, il devait déjà avoir dix ans de service lorsque je pris mes fonctions dans l’établissement. Dés le premier jour, la présence de Serge me gênait. Il tombait comme le cheveu sur la soupe. J’avais été engagé pour rendre plus rentable le service de révision comptable. A mes yeux, les défauts physiques de Serge ternissaient l’image de notre entreprise auprès des institutions qui faisaient appel à nos services J’étais conforté dans ce sentiment le jour où un de nos gros clients me glissa à l’oreille que la présence de Serge le gênait. Le lendemain, je le convoquai dans mon bureau.

– Ecoutez, lui dis-je abruptement, nous allons nous séparer de vous.

– M…mmais, pourquoi, demanda Serge.

Je l’entendis respirer bruyamment.

– Est-ce que j’ai fait une faute ? insista-t-il sur un ton indigné.

– Je n’ai aucun reproche à vous faire, mais le directeur de la maison « Les Galeries de Toulouse » ne désire plus vous voir.

– Pourquoi ?

Je n’avais pas le courage de lui en donner la raison. Aussi lui répondis-je :

– Je n’en sais strictement rien.

– Si j’ai fait une faute qu’il le dise ! J’irai moi-même le lui demander.

Je sentais que la situation m’échappait. Je me résolvais donc à lui dire la vérité.

– Votre handicap le gêne ; je n’y peux rien.

– Mais si, s’écria-t-il au bord du désespoir, laissez-moi faire mon travail auprès de ceux qui me jugent sur ma compétence.

Oui, pourquoi pas, me dis-je. Toutefois, l’aversion que j’avais pour lui m’empêchait d’abonder dans son sens. Mes parents, d’origine allemande, m’avaient inculqué que l’ordre et la normalité sont les deux mamelles d’un homme fait sur le moule d’un idéal supérieur. Je ne pouvais me résoudre à garder un individu qui tachait un monde doucereux. Je mis fin à notre entretien d’une manière sèche.

– Je regrette, Monsieur, mais je ne peux prendre le risque de laisser filer entre mes doigts d’importantes opportunités à cause de votre physique hors norme. Veuillez passer auprès du chef des ressources humaines pour qu’il vous règle vos indemnités. Bonne chance !

Je pivotai brusquement avec mon siège amovible et lui tournais le dos. La vitre de ma bibliothèque me renvoyait son visage d’albâtre. Il se leva péniblement de sa chaise, et s’en alla vers son pénible destin.

Eau stagnante, eau montante, j’aperçois l’homme qui est à plat ; je vois Serge qui s’élève. La vague terrifiante de sa douleur submerge mon bonheur.

J’en suis à la troisième semaine de mon séjour dans ce pays qui exhale les vapeurs d’une mer saupoudrée d’algues et de sel. L’odeur de l’océan, s’apparentant à celle de l’huile de foie de morue édulcorée dans la résine, me transporte dans une douce béatitude mêlée d’inquiétude. Mes yeux flottent sur le moutonnement des vagues lorsque surgit la furie sous la forme d’une lame qui me montre les larmes que j’ai autrefois fait couler.

J’avais trente-six ans. Je n’avais jusqu’alors jamais juré fidélité à une femme. Après mon travail, j’avais l’habitude d’aller prendre l’apéritif au « Bistrot des Vieux Amis » situé à deux pas de chez moi. Un jour, j’étais particulièrement harassé. Je sortais d’un long entretien que j’avais eu avec deux de mes subordonnés travaillant à la fiduciaire. J’avais dû calmer un différend. En passant, comme d’habitude, sous le tourniquet du café, j’aperçus, à travers la vitre, une jeune femme en pleurs. Ses larmes lustraient un visage d’ange. J’avais envie de lécher son désespoir. Aussi fis-je demi-tour et la rattrapa dans la rue.

– Mademoiselle, Madame, je ne peux vous voir pleurer, lui dis-je d’un ton suppliant.

Elle porta sur moi un regard sombre et s’enfuit. Je lui courus après et la saisit par le bras. Je ne pouvais voir sa grâce dériver sur un malheur qui m’échapperait.

– Princesse, criai-je, je suis désespéré. J’aimerais tant vous aider.

Ses yeux moqueurs éclairèrent soudain ses larmes comme un arc en ciel qui illumine un temps pluvieux.

– Princesse ? me questionna-t-elle d’un ton railleur

– Oui, oui, m’empressai-je de lui répondre

– Pourtant mon prince charmant ne veut plus de moi

Ces dernières paroles me glacèrent, aussi lui dis-je sur un ton impersonnel et sans réfléchir :

– Plaie d’argent n’est pas mortelle, et blessure d’amour guérit toujours. Vous êtes jeune et belle.

Elle eut un rire amer.

– Mais le manque de ressource empêche la cicatrisation. Maurice, m’a fait un enfant et m’a abandonné. J’ai perdu sa trace. Mon salaire de vendeuse ne me permettra pas de joindre les deux bouts. Alors je pleure.

C’était la première fois que je pris conscience de l’absurdité de mon existence. Je n’étais pas marié, je n’avais pas d’enfant. Je n’étais qu’un énergumène qui ne laisserait rien derrière lui. Que vaudra ma vie lorsque l’oubli l’aura engloutie, interrogeai-je par mes pensées la femme sculpturale qui me faisait face. Que les formes peuvent être harmonieuses lorsque les rondeurs évoquent la plénitude de la chair. J’avais envie que mes liquidités servent à la naissance d’un enfant dont la jolie mère me prendrait pour le père.

– Je m’appelle Alex, mais je peux être votre Maurice, si vous le voulez, lui susurrai-je.

Elle me dévisagea avec un air circonspect. Je voyais qu’elle était gênée. Après quelques instants de réflexions, elle baissa ses mirettes noisette. Sa bouche aux lèvres minces avait l’air de caresser les paroles qui m’était destiné comme si son organe désirait les amadouer afin qu’elles ne me fissent pas trop mal.

– Écoutez Alex, vous ne m’attirez pas physiquement. Si vous accepter une relation d’amitié, et si vous êtes prêt à m’aider financièrement, je vous serais éternellement reconnaissante.

Malgré la froideur de ses propos, j’étais en ébullition. Pour la première fois de ma vie, une femme faite au moule avait porté son attention sur moi. Même si son intérêt pour moi s’entourait de considérations matérielles, mon libido ignorait ses motifs. Aussi, pris-je un air commercial pour lui dire :

– Marché conclu.

Elle me tendit la main et prononça au même diapason :

– Je m’appelle Clara

Les choses se précipitèrent. Nous retournâmes au « Bistrot des Vieux Amis ». Après lui avoir remis un chèque au montant assez conséquent, nous bûmes un porto millésimé. Ses joues rosissaient sous l’effet de l’alcool, mais chose curieuse, sa langue ne se déliait pas pour autant. Je lui parlais de mon travail, de mes goûts, de mon désert affectif. Elle restait sur sa réserve et répondait par monosyllabes à chacune de mes questions. Au moment de nous quitter, nous échangeâmes nos numéros de téléphones mobiles, tout en oubliant de donner nos adresses, et nous nous séparâmes sur cette phrase passe partout : « on se téléphone ». Les jours passèrent, j’attendais de ses nouvelles. Après deux semaines, je l’appelai mais tombai sur son répondeur. Je commençais à me demander si la belle était vraiment enceinte, si elle n’avait pas inventé cette histoire pour me soutirer de l’argent. Le lendemain, je reçu un appel de la police. Le gendarme m’enjoignit de me rendre tout de suite au poste de mon quartier pour une demande d’informations. Lorsque je débarquai, on m’amena dans un bureau où un inspecteur m’attendait. Il me questionna à brûle-pourpoint :

– Connaissez-vous une nommée Clara Rubinstein ?

– En fait, Monsieur, je connais une Clara dont j’ignore le nom de famille.

– Décrivez la moi.
– Elle est très jolie, ses long cheveux blonds recouvre une nuque qui a un gros grain debeauté.

– C’est tout à fait ça.

– Est-t-elle juive, questionnai-je, sur un ton inquiet.

Il eut un de ces rires qui font vibrer la bestialité des individus.

– Diable sur quelle planète vivez-vous, avec un nom pareil, elle est juive des pieds jusqu’aux oreilles, hoqueta-t-il en se tapotant le ventre.

Puis reprenant un air sérieux, il poursuivit :

– Elle s’est fait voler son sac à main qui contenait environ dix-mille euro qu’elle comptait déposer au Crédit Mutuel. Votre numéro de téléphone était aussi dans ce sac. La belle n’arrête pas de pleurnicher car elle ne connaît que votre prénom. Cette Clara a fait appel à nous afin que nous lui fournissions vos coordonnées car elle est sans le sous, et vous êtes son bienfaiteur, prétend-t-elle. Avant de les lui fournir, nous prenons les précautions d’usage. Nous ne déclinerons pas votre identité à la jeune dame sans que vous nous donniez votre accord.

J’étais profondément désemparé. Un vieux souvenir d’enfance me revint en mémoire. Je devais avoir huit ou neuf ans et me promenais au grand parc municipal compagnie de mes géniteurs. C’était un samedi d’automne. Des feuilles dorées étaient jonchées sur le sol. Poussées par le vent, certaines se mettaient à poursuivre leurs compagnons d’infortune Ma tête d’enfant s’amusait à observer celle qui se faisait dépasser. Arrivé à la hauteur d’un terrain de jeu, nous assistâmes à une dispute entre deux gamins qui devaient avoir mon âge. Ils se chamaillaient pour un cerf-volant. A un certain moment le plus costaud empoignât l’autre par les épaules et le secoua en lui criant : « De toutes façons vous, les juifs, vous êtes tous des voleurs ». Je me tournai vers mes parents et leur demanda :

– C’est quoi, juif ?

J’aperçus la haine de mon père fuser des ses yeux bruns. Il me dit :

– Le mal.

– Ah !

– eh oui !

Comme un arbrisseau frappé par la foudre et qui sera à jamais tordu, mon esprit se courba alors viscéralement sous la phobie de mon paternel même quand il n’était plus. Bien que je n’eusse jamais été en contact avec des juifs, le fait que la femme sur laquelle j’avais jeté mon dévolu fît partie de ce peuple transforma, sans que je le voulusse, mon amour ; j’avais maintenant cette beauté en aversion.

– Je ne vous autorise pas lui donner mon nom, déclarai-je d’une voix ferme.

– Je vous comprends.

L’inspecteur me raccompagna. Lorsque je fus seul, j’étais surpris de ma réaction et maudissait mon père qui avait distillé son venin sur un jeune fils non encore rompu au jugement relevant de sa conviction personnelle. Je me rendais compte de la force que pouvait avoir une parole malveillante et mensongère de surcroît ; elle peut déterminer pour la vie le comportement instinctif des individus vis-à-vis de leurs semblables. Les personnes sont ainsi faites : elles boivent le dénigrement mais ingurgitent avec peine les mérites d’autrui. J’avais envie de revenir sur ma décision mais l’hilarité grossière du divisionnaire me revenait et m’enfonçait dans la lâcheté. Deux jours plus tard, j’appris par les journaux que Clara s’était jetée sous un camion.

Ô flots désespérés, j’entends maintenant, et après tant d’années, la détresse de Clara s’échouer dans un bruit infernal sur la grève. Pourquoi mon courage avait-il été ensablé ?

J’ai peur de cet océan qui, certains jours, livre mon acte peu glorieux et mon inaction couarde à la pâture d’un monde qui ne s’est jamais nourrit de ma noblesse. En ce jour, le ciel pleure ma vilenie ; la lame attise mon enfer.

… La petite assemblée se leva et quitta les lieux plongés dans une profonde méditation.

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Benadel

15-09-2016

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La vague monstrueuse n'appartient à aucun recueil

 

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