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L'Atelier du bonheur - Texte

Texte "L'Atelier du bonheur" est un texte mis en ligne par "Deogratias"..

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L'Atelier du bonheur

 

 

Installée devant sa machine à coudre, Aurélie cousait des tissus de toute sortes : viscose, popeline de coton, lin, jersey, satin. Elle aimait toucher ses matières. A leur contact, il lui semblait qu’une partie d’elle-même se réconciliait avec l’autre partie de son être. Quelque chose comme un embrassement de toutes les personnalités qui l’habitaient.

 

C’était étrange d’ailleurs de réaliser cela : comme si, pour être entière, elle avait besoin de la matière. C’était comme si elle retrouvait réunis tous les niveaux de sa personne alors que jusqu’ici, ils étaient séparés les uns des autres.  « Peut-être ce qu’on appelle le surmoi, le moi et le ça ?  Ou bien le parent, l’adulte et l’enfant ? » se demandait-elle.

Pas très à l’aise avec ses notions de psychologie, elle y trouvait cependant quelque chose, peut-être un élément de réponse à ses interrogations. Elle cherchait à comprendre ce sentiment qui l’envahissait derrière sa table de travail : l’impression plus ou moins confuse d’être complète, hors d’atteinte, toute rassemblée, comme revenue chez elle. Vivante.

 

Elle ne comprenait pas d’où lui venait cette sensation mais elle y succombait avec bonheur. Pourtant la couture n’était qu’une passion parmi d’autres. Elle ne pensait pas qu’elle était pour elle une vocation, sans quoi elle aurait entrepris depuis longtemps une formation pour en faire son métier. 

Non, c’était autre chose. Une réalité venue du plus profond de son cœur : Quand elle cousait, elle était en contact avec la terre, oui, c’est cela, connectée avec le monde qui l’entourait.

Ce tissu, ce coton, ce morceau de lin était ce qui lui permettait enfin d’être en lien avec l’extérieur d’elle-même. Avec le monde, avec la société, avec son pays, avec le tiers monde, avec les autres personnes, avec les pauvres et les riches, avec les saisons et les arbres des forêts.

 

Oui, vous allez trouver cela tout à fait original, pourtant, à bien y réfléchir, toucher ce textile la plaçait d’emblée avec le dehors : Avec les jardins potagers, la sève des forêts, les ruisseaux, les cascades et les montagnes. Les étoiles, Saturne, le Soleil et les cieux. Les écoles, les prisons, les malades. Les mourants et les nouveaux-nés. En un mot comme en cent, elle se branchait au monde, enfin debout sur la planète Terre que pourtant elle habitait depuis sa naissance.

 

Mais « pourquoi donc est-ce que je ressens cela ? » s’interrogeait-elle. La réponse lui venait comme une évidence, comme un secret longtemps gardé, qui, soudainement, jaillit  : « Parce que, de nature, je suis toute orientée vers l’intérieur, vers l’enfermement, vers mes rêves et si peu vers le monde. C’est comme si je me suffisais à moi-même. Or, lorsque je couds, je suis plongée, en une fraction de seconde, avec autre chose : la réalité de la vie pragmatique, concrète et vivante. Je suis dans une autre sphère que mon moi solitaire ».

 

Aurélie connaissait si bien sa tendance première, elle ne savait pas trop pourquoi d’ailleurs elle était comme ça, ce qui l’attirait, elle, c’était l’enfermement du nourrisson avant sa naissance dans le ventre de sa maman, la vie des poissons à l’intérieur des aquariums, le cloître des monastères, les murs souterrains des bunkers, les étoiles suspendues posées sur une voûte céleste que nul ne peut rejoindre, les cabanes isolées au sommet des arbres, la solitude des forêts inviolées, les scaphandriers, les cellules et même, si, c’est vrai, même les bulles de savon qui s’envolent lorsque l’on souffle dessus.

 

Alors oui, ces étoffes lui permettaient, elle le comprenait depuis peu d’ailleurs, de sortir de sa bulle aux ailes multicolores pour aller, comme une grande, vers le monde si périlleux. Ces textures aux mélanges si nombreux la propulsaient loin son univers à elle, éloigné des cruautés quotidiennes. Elle se retrouvait,  elle ne sait trop comment, juste par le contact de sa peau avec les textures, comme mis au monde une seconde fois. Pour de vrai.

 

Oh bien sûr, elle cousait seule dans son atelier, sans personne pour la déranger, mais malgré tout, c’était bien le réel qui sautait jusqu’à elle, une sorte d’extraversion improvisée.

Enfin, à bien y réfléchir, ce n’est pas tout à fait exact, travailler ses tissus la branchait non seulement avec le monde extérieur mais aussi avec son intériorité à elle. Comme si, par miracle, tout d’un coup, l’extérieur et l’intérieur s’unissaient pour se donner la main. Comme si, elle ne savait comment, le monde n’était plus si dangereux ni son univers trop confiné. Une harmonie s’inaugurait à chaque couture : la partition du monde avec celle de ses rêves,  les notes de la vie du dehors avec  le chant de ses désirs et  de ses aspirations les plus profondes.

 

Dans l’écriture aussi, Aurélie goûtait ce bien être. Elle voyait se joindre ces deux sphères si différentes : le monde et sa vie intérieure . En temps normal, cette confrontation était si douloureuse qui lui était presque impossible de se sentir à l’aise. Toujours, elle avait connu ce divorce inexpliqué. Cette inaptitude à la vie l’avait sans cesse humiliée.

Quand elle écrivait, elle puisait en elle toute la richesse de ses émotions profondes pour les poser sur le papier. Elle n’avait qu’à fermer les yeux puis elle laissait courir les mots comme autant d’oiseaux fugueurs de son âme-volière. La même réconciliation alors s’opérait :  le monde et Aurélie ne faisait plus qu’un. Ils n’étaient plus opposés.

Pour la couture, elle ressentait un peu la même impression, celle d’être à sa place enfin. Habitée. Le tissu entre ses doigts coulait comme une vie nouvelle.  Tout à fait absorbée par la tâche, elle accédait alors à un autre niveau de conscience. Un pont se posait entre deux rives : le monde et elle, la vie et elle, les autres et elle.

 

Elle écrivait des mots en forme de pansements, de rivières et de musique. Elle cousait aussi des cœurs, elle surpiquait des cicatrices, elle unissait des morceaux, elle habillait de couleurs cette étrange vie qui l’avait mise au monde.  

 

Son atelier de couture se transformait en laboratoire du pardon, en plateforme de raccommodage, en usine à bonheur tandis que sa plume s’envolait dans des boutiques à rêves, en rythme musical, en manufacture de guérison.

L’aiguille ou la plume, l’une avec le tissu, l’autre avec les mots, l’un et l’autre, réparaient sans contrainte les cœurs et les mondes.

 

Pour tout dire, je crois qu’Aurélie réalisait tous les miracles possibles, puisqu’elle comprenait en vérité, qu’avec ses aiguilles et sa plume, sans parfois même s’en rendre compte....

Elle priait.

 

 

 

 

 

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Deogratias

09-01-2024

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