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Froid urbain - Nouvelle

Nouvelle "Froid urbain" est une nouvelle mise en ligne par "Guillaume Joseph"..

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Froid

Il est tôt et il fait froid. On n’est quand même pas en hiver, ça fait à peine quelques semaines que les cours ont repris. On dirait que ça fait des années. Mais j’ai froid. Un froid de fils de pute. Mais c’est un matin comme un autre en fait.

Le collège n’est pas loin de la maison malheureusement. Oui malheureusement. Il est dans la même rue de mon immeuble : avenue de la république. Tout un symbole. Je fais ce que je peux pour ne pas y arriver trop tôt et trop vite. Je flâne … ahahah. Quelle bonne idée de flâner entre deux crottes de chien, une poubelle cramée en respirant à plein poumon l’odeur de la pisse de clodo. Ca vaut mieux que l’aiguille qui perce mon cœur à chaque pas qui me rapproche et la douleur au bide qui me donne envie de chier. Ce n’est pas possible d’être de se mettre dans cet état ! Comment ils font les autres ?

Tu sais comment ils font…

Ce quartier c’est certainement pas le pire de banlieue parisienne et mon immeuble pas le pire du quartier. Il y a encore un petit centre commercial. Enfin, ca se compose surtout d’un tabac-presse qui se fait braquer quasi toutes les semaines, un Felix Potin qui vend plus de villageoise que de légumes, un pressing et un toiletteur pour chien. Y a l’hôpital pas loin aussi et un grand parc. Le collège et un lycée professionnel dans la même rue histoire de pas trop perdre de temps.

La ville fait quoi, 35 000 habitants ? 90% d’HLM. Le quartier c’est un tiers du territoire et 2 tiers des habitants. Que des immeubles, le plus petit fait 4 étages le plus grand 12-13 ? Je sais pas, ils se ressemblent tous.

Le collège lui est face à mon immeuble, qui doit bien faire 100 mètres de long. Toute la cour de récré mais de l’autre coté de la rue. L’entrée se fait sur le coté tout au bout, face à un autre immeuble. Certains bâtiments sont tellement longs que les architectes ont fait des arches au centre pour qu’on puisse traverser. Pour moi, comme pour pleins de gosses, l’avantage c’est qu’on a qu’une rue à traversée et que c’est pas loin. Enfin ca m’arrangerait que ca le soit plus.

Le problème c’est que je suis aussi un angoissé du retard. On se refait pas. Alors j’arrive…

Devant les portes l’ambiance est déjà lourde et les regards agressifs… ou c’est moi qui délire ? Non je crois pas.

Vite trouver un allié de circonstance, n’importe qui, un grand qui s’en fout de nous mais qui fera illusion. Il faut juste que je fasse croire qu’il me connaît. Personne. Et personne de ma classe que je connais. Ou alors ils sont avec des gars que je ne souhaite pas approcher. Trop instables. Marcel, un antillais de ma classe, qui est plutôt sympa, discute avec un magrébin dont je ne connais pas le nom. Il n’a pas l’air commode et il fait « vieux ». Petit, nerveux, un duvet noir sur les lèvres et le regard sadique. Dit comme ca, ca fait cliché et ca peut faire marrer… ahah. Il a vu que j’avais regardé. J’ai détourné le regard mais surement trop tard. Personne d’autre, alors je fais semblant que tout va bien et qu’être seul ne fait pas de moi une victime potentielle.

 

Sonnerie. Un son entre soulagement, résignation et peur. Au moins y aura des adultes. Enfin, une adulte… peut être… si elle est pas malade ou cachée dans son bureau.

 

Je rentre dans la cour, la cage, le cirque.

 

Le but du jeu maintenant c’est d’attendre des gars de ma classe que je connais et qui acceptent que je traine avec eux. C’est pas qu’ils m’aiment bien hein, c’est juste qu’ils sont moins méchants que les autres. Ils se foutent de ma gueule mais au moins ils sont pas agressifs.

Mon problème c’est que je n’ai pas de potes. Pour plusieurs raisons. Premièrement j’ai du mal à m’en faire car visiblement je fonctionne pas comme tout le monde. Pourquoi ? Comment ? J’en sais rien, mais on me fait clairement voir que je suis pas normal, j’utilise trop de mots et trop compliqués. Deuxièmement : qui se ressemble… toi-même tu sais. Sauf que des gars comme moi y’en a pas des masses au collège.

Comme moi c’est quoi ? Comme moi ca veut dire babtou, toubab, face de craie … « français » quoi. Sur 200 élèves il doit y avoir 30 français dont 20 filles. Les filles ca ne comptent pas. Elles ont compris depuis longtemps que pour être tranquille faut se maquer vite fait avec un caïd. Le grand frère français ca n’existe pas et dans notre quartier les papas c’est pas ca non plus… de toute façon qu’est ce qu’il pourrait faire le papa tout seul ? Alors les filles françaises elles sont soit victimes, soit complices. Et les mecs ? Ils sont comme moi, seul. Et même si on se mettait ensemble on resterait trop minoritaire pour faire quelque chose. Alors on sert de bouc émissaire, de catalyseur ou de Kapo. On attend, on se cache dans la foule, on fait avec ce qu’on a en priant pour que la journée se passe sans encombre. Dire qu’une de mes petites sœurs va rentrée en sixième l’année prochaine. Je sais pas ce que je vais faire.

Ne pas se mettre dans un coin, être visible en étant invisible, ne pas avoir l’air d’une victime. Ca fait longtemps que j’ai abandonné l’idée de mettre des vêtements de marque, même si ma mère avait pu me les payer. Trop visible, trop « provoquant ».

Pour le reste, c’est surtout des magrébins et des africains. Mais surtout des magrébins. Un peu de pakistanais/hindous (je sais pas trop : ici on dit juste « pakpak »), quelques asiatiques type chinois, et quelques antillais. Les chinois sont moins emmerdés que nous. Je sais pas pourquoi.

Putain ! Y a Franck qui rentre dans la cour. C’est pas que je l’aime bien ou que je l’aime pas d’ailleurs mais, il est français et il est GROS. Il est tellement gros qu’il a des seins. Il est déjà en sueur et il souffle comme un porc.

Le problème c’est qu’il est en train de discuter (de rigoler bordel !) avec le magrébin de tout à l’heure. C’est pas bon ca s’ils se connaissent. Faudrait pas que Franck soit protégé maintenant. Ils se dirigent vers moi en discutant. Ils passent à coté de moi sans s’arrêter. Je suis peut être plus invisible que ce que je pensais.

Ils sont à quelques mètres à peine mais je ne distingue pas de quoi ils parlent. Visiblement le magrébin essaie de convaincre Franck de quelque chose mais le gros à l’air embarrassé. Ca pue.

Ok ca pue vraiment. Ils ont fait demi tour et se dirige vers moi.

-          Salut ! lance Frank en me serrant la main de sa main moite de gros.

-          Salut, j’lui dis.

-          J’ai mon pote Nassim qui voulait te rencontrer, dit-il avec sa voix de fille

Son « pote » … tu parles.

Je regarde le Nassim pendant que je lui dis salut. Pas de serrage de main entre nous, j’ai l’habitude. J’ai la manie de regardé les gens dans les yeux, j’suis con. Il me regarde aussi et me dit :

-          J’te connais pas t’es d’où ?

En réalité ca donne plutôt : « Tss chepaquitétédou tss », mais comme j’ai téci en deuxième langue je comprends. Enfin, pas toujours.

-          J’habite à coté la bas au 23, je lui réponds, en montrant mon immeuble avec mon bras.

Comme je traine pas dehors après les cours et le week-end, ca lui fait drôle de pas me connaitre (enfin je pense que c’est ce qu’il se dit vu sa tête).

-          Tu connais Nadir ? me dit il dans sa langue et comme si il n’y avait qu’Un Nadir.

-          Non mais je connais Samir (un des gars de ma classe un peu fou-gentil), en répondant comme si il n’y en avait qu’Un.

-          Et Abdel, le grand ? poursuit-il.

Je fais signe que non.

Il hoche la tête comme si j’avais dis un truc important.

-          Pourquoi tu vas pas à la Maison du tiéquar ? me demande t il. Enfin, il demande pas vraiment, c’est plutôt une accusation.

C’est donc ca qui le perturbe. Je suis pas avec les autres gosses du quartier à la MJC donc je suis pas de la bande. Il cherche à savoir si je connais du monde. A savoir si j’ai des potes. Si je suis une victime ou non quoi (ou alors je suis parano). Parce que c’est vrai que ca arrive des français qu’on fait pas chier. Mais c’est plutôt des tarés. Ils sont dans la surenchère.

Ce qui me perturbe moi, c’est de ne pas l’avoir remarqué avant ce type. Ok, je suis dans ce collège que depuis la rentrée, suite au divorce de mes parents, mais je pensais pas avoir loupé quelqu’un. Surtout un type qui à l’air givré.

-          Je sais pas, j’y ai pas pensé, je suis nouveau dans le quartier. C’est bien ? on y fait quoi ?

Il ne répond pas toute suite. Visiblement c’est pas un rapide.

-          Ouais c’est bien, finit-il par dire. T’étais où avant ?

Franck ne dit rien. Il regarde Nassim avec anxiété comme si il s’attendait à quelque chose.

-          J’arrive de Haute-Savoie, répond-je, dans les alpes.

 J’aurai pu dire Tokyo ou Cayenne, il n’aurait pas su dire non plus où c’est. Ce petit interrogatoire l’air de rien commence à me foutre les boules. Dans tous les sens du terme. Evidement, comme tous les types comme lui, il est très fier de son quartier de merde. Il veut savoir si je ne viens pas d’un quartier « ennemi ».

-          Ah ouais, fait-il, comme si il savait de quoi je parle.

-          Je t’avais jamais vu moi non plus, je lui dis. T’es dans quelle classe ?

Il me regarde comme si j’avais brisé un tabou, avant de me répondre :

-          4C. Mais je reviens la.

La SEGPA. Association de toutes sortes de résidu scolaire. Attends, il revient d’où ?

-          Tu reviens d’où ? je lui dis. Je pose des questions, j’suis con j’vous dis.

Ouh putain ! Y’a le gros qu’est tout rouge.

-          J’ai été exclu de mon autre collège, alors je reviens, il dit.

-          Avant, il était ici, intervient le gros.

 Donc en gros (ahah) il a été exclu de notre collège, genre l’année dernière, et la comme il a été aussi exclu de l’autre collège, ils le reprennent. Normal. Je vais éviter de poser la question du pourquoi. Ouais, des fois j’arrive à fermer ma gueule.

-          Ah ok, je dis.

 

Sonnerie, l’heure des cours.

 

Les cours, c’est plutôt tranquille, y’a pas trop de bordel, sauf avec certains prof complètement à l’ouest, genre comme la prof d’anglais. Mais bon je peux à peu près me détendre si je suis au fond de la classe avec personne derrière. Au tout début de l’année j’ai fais l’con, je me suis mis au milieu. Pas devant parce que je voulais pas passer pour un intello ou un fayot, et pas derrière car je voulais pas que les profs pensent que je suis un cancre. Oui je sais, les stéréotypes toussa. Bref, je me suis mis au milieu au premier cours. Je suis reparti avec un bout de cheveux en moins, que mon voisin de derrière avait coupé avec ses ciseaux pendant que mon voisin de devant essayait de me piquer des stylos dans ma trousse. Aux autres cours j’ai essayé de me mettre plutôt derrière ou devant une fille ... stéréotypes toussa.

Je suis pas forcement bon ou mauvais en cours. Ca dépend de la matière et/ou du prof et/ou du temps qui fait. Je sais pas. Ce qui est sur c’est qu’ici avoir de trop bonnes notes c’est pas conseillé. Mieux vaut être dans le ventre mou.

A la recréation de dix heures, je traine avec les gars de ma classe qui parlent de jeux vidéo que je ne connais pas. Je me fais tout petit.

 

 Sonnerie. La pause de midi.

 

Tout le monde ne mange pas à la cantine ce qui fait que la récréation de midi est plus calme. Y a moins de monde et y a plus d’adultes : Les profs, les dames de cantines et un ou deux pions.

 

La bouffe n’est pas dégeu et malgré le bruit, la sécurité est bonne. On n’est pas obligé de se battre pour manger. Je l’ai déjà vu. Nassim  mange à la cantine. Je le vois avec des mecs de sa classe, se marrer à table. Il me flipper ce type. Il pu l’embrouille.

 

Après le repas, je suis les autres sous un des arbres de la cour. Pourquoi ils se réunissent la après le repas, invariablement, je ne sais pas ? Ils sont comme des petits vieux avec leurs habitudes, à parler de trucs que je connais pas. J’me fais l’impression d’être un étranger qui comprends pas la langue et les usages.

 

Ya des petits 6eme qui chahutent sous le préau avec le jeu du moment : choisir un pauvre type au hasard dans la cours et sans prévenir lui sauter dessus et le lyncher. Comme ca, gratuitement. Ne pas être seul, c’est dangereux.

 

Les gars se sont arrêtés de parler. Ca me sort de ma rêverie car j’ai peur d’avoir loupé un truc.

Ils me regardent alors je pense vraiment que j’ai loupé un truc et je dis :

 

-          Quoi ?

-          T’es une petite fouine toi, me répond Nassim dans le dos.

 

C’est pas moi qu’ils regardaient. Je me retourne doucement parce que j’ai la tête engourdie. Je lui répond en le regardant :

 

-          Pourquoi tu dis ca ?

-          Pourquoi tu parles sur moi, qu’il me dit.

-          A qui j’ai parlé ? j’lui dis en fronçant les sourcils. Je te connaissais pas ce matin.

-          T’es une balance je l’sais. T’aimerais bien qu’on rentre chez nous hein ? dit-il en avançant vers moi

-          Quoi ?? je comprends rien à ce que tu dis ! dis-je en reculant légèrement.

 

Ca sent pas bon, je vois du coin de l’œil les autres se barrer. Il n’est pas net dans sa tête le Nassim et visiblement je suis le seul qui n’était pas au courant.

 

-          Nous les arabes, poursuit-il, faudrait qu’on rentre chez nous hein ? C’est ca que tu penses !

-          J’en pense que vous faites ce que vous voulez, m’entend-je répondre.

 

Ouais, j’ai tendance à être très premier degré, J’suis con je vous dis. Mais en fait il parle pas de sa maison, mais de son pays.

 

-          T’es qu’un putain de raciste en fait ! Un fils de pute de raciste ! Narte belemouck ! bikelboun !

 

Je suis con, mais je suis sanguin aussi, et j’aime pas trop qu’on me traite de fils de pute. Je sais pas, c’est mon syndrome Marty McFly. Personne Ne Me Traite De Fils De Pute. Ca pas de rapport avec ma mère, c’est comme ca.

 

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Auteur

Blog

Guillaume Joseph

02-01-2018

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Froid urbain n'appartient à aucun recueil

 

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