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En Altitude - Texte

Texte "En Altitude" est un texte mis en ligne par "Deogratias"..

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En Altitude

 

 

Esther avait toujours aimé la poésie. Un soir de décembre, elle était allée se réfugier dans une petite chapelle, cachée dans l’écrin des montagnes, à plus de mille mètres d’altitude. Blottie dans le sein des massifs aux cimes enneigées, elle avait trouvé là un lieu pour respirer, un endroit pour se refaire.

 

Elle en avait besoin, il le lui fallait ce moment de tranquillité, cet instant solitaire, seule avec personne. Ou plutôt non, seule avec le Seul, seule avec les paysages, seule dans l’espace alpin. Seule avec elle-même, à la pointe de l’âme d’où s’élèvent les plus beaux chants, les plus belles prières, les plus authentiques motions de l’être tout entier.

 

Après quelques minutes à respirer l’encens, à contempler les objets de piété, elle était ressortie de ce lieu sacré  un peu abasourdie par l’ampleur de son ressenti. En effet, tout en elle explosait comme un feu qui crépite : les émotions se bousculaient à ne plus savoir que dire. Tout en elle se précipitait dans une course folle comme si tout d’un coup elle était dans l’urgence. Son corps la brûlait en mode souterrain, son cœur vibrait d’une énergie impalpable, son âme criait une clameur qu’elle n’avait jamais entendue. Quelque chose venue de loin, de plus loin qu’elle. Une forme d’extase aveugle mais dont le cri la déchirait.

 

Esther bousculée par l’intensité de sa vie intérieure avait besoin de s’asseoir. Là, à quelques mètres de cette chapelle au décor épuré. Elle s’installa à même l’herbe, saisie de l’intérieur par son vécu trop mélangé, trop fort, trop vite et pour tout dire trop vivant.

 

Elle prit son stylo non sans avoir d’abord regardé le coucher du soleil juste en face. Le ciel rougi par les derniers rayons du soleil illuminait toute la nature d’une lumière crépusculaire à nulle autre pareille. On aurait dit que le vent se drapait du manteau de la Vierge pour le poser sur ses frêles épaules. On aurait dit le baiser doux de la Théotokos * sur sa joue d’enfant aux larmes voyageuses. On aurait pu croire que la nature avait revêtu une robe azurée d’une singulière beauté, rien que pour elle, en tenue de soirée.

 

Dans sa solitude assoiffée, Esther commença de tracer quelques mots venus d’un ailleurs qui s’offrait à ses yeux. Elle entendait le bruissement à ses oreilles, ceux des oiseaux choristes, leurs petits cœurs aux mélodies expertes palpitaient à l’unisson du sien. Enivrée par le nectar des impressions fugaces, ces impressions qui drainent avec elle quelque chose de Divin, Esther ne put continuer d’écrire. Il lui fallait fermer les yeux.

 

Le paysage grandiose, les cimes vers le haut, tout était trop grand pour son cœur à la finitude ébahie. Elle reprenait son souffle coupé par l’air pur des montagnes. Sa respiration se saccadait par la rencontre avec le Dieu créateur. N’avait-il pas tout placé là ? Comme un peintre inspiré dessine, la tête penchée, amoureux de son œuvre ? Avec élégance, avec son pinceau trempé sur la palette de son Cœur, n’était-ce pas lui qui avait tout créé ?

 

La certitude que rien, jamais, n’est le hasard s’installait dans le corps d’Esther. Dans son corps, oui, du bout de ses pieds jusqu’au sommet de sa tête. Tout son sang irrigué par cette certitude l’irradiait de l’intérieur.

Seule, dans la montagne. Seule au coucher du soleil. C’est si beau un coucher de soleil :  Quand le sang rouge se mêle au bleu de l’horizon puis au noir de la nuit qui vient. Un peu de chair qui s’incarne dans le ciel. Un peu de Ciel qui transcende la terre. Le ciel et la terre qui s’épousent, une alliance invisible que rien ne peut détruire.

Esther le sentait, Esther le savait. Elle était dans le ciel et sur la terre en même temps, dans un seul et même mouvement. C’était Noël ou bien déjà la Pâques. Qu’importe. Elle était là où personne ne pouvait prendre sa place. Dans ce lieu intemporel où elle se blottissait. Un goût du ciel. Un goût de terre. Un avant-goût de Dieu.

 

Esther n’avait pas pu écrire. Trop ravie par la dimension de cette étreinte invisible, elle n’avait pu que refermer les yeux, puis les rouvrir, tout regarder, puis refermer de nouveau. Un peu comme une danse à deux dans le salon de la Grandeur divine. Un peu comme une caresse révèle tous les émois du cœur. Jusqu’au plus petit recoin.  Avec le Très Haut, pour un moment qu’elle n’aurait su définir, elle était lumière du soleil avec toute l’ampleur qui convient. Avec Lui, elle rayonnait à son tour avec un des rayons de son astre divin.

 

Il avait fallu se lever, partir de nouveau loin de là, dans un ordinaire que rien ne semblait pourtant éclairer. Esther se souviendrait. Elle n’oublierait jamais. Comment l’aurait-elle pu ? Moi-même qui vous raconte Esther, comment l’aurais-je pu ? Moi qui n’ai vu de ce paysage qu’une photo qu’une amie m’a envoyée ? Moi qui ai créé Esther dans ce haut lieu. Moi qui l’ai imaginée avec mes yeux dans les siens ? Suis-je si éloignée de la rencontrer ? N’ais-je pas moi-même vécu ce qu’elle m’a murmuré ? Je ne sais plus en vérité. Après tout, le plus important c’est qu’Esther m’a emmenée avec elle. Loin de ce monde emmuré. Sur les hauteurs où j’ai pu respirer.

 

Un monastère ensoleillé dans la clarté des yeux d’Esther, quoi de mieux pour oublier ? Elle avait, j’en suis sûre, elle aussi, ce besoin d’amnésie volontaire. Engourdie par les étourdissements des vaines paroles, elle s’en était allée loin des mondanités. Parvenue dans ce lieu dont j’ai vu la photo, elle s’était retrouvée entière dans une perception nouvelle. Elle s’était mue en une autre Esther : Alors qu’elle était arrivée avec son corps en manque d’oxygène, avec son âme privée du soleil, voilà qu’en quelques jours, elle n’était plus la même. Elle se disait d’ailleurs que c’était bien cela l’histoire de la chenille métamorphosée en papillon. Oui, plongée dans le silence pendant plus de dix jours, elle avait changé. S’était-elle transformée ?

 

Si je vous disais, que je l’ai revue mon Esther, est-ce que vous me croiriez ? C’était environ quelques heures après, au lever, après le crépuscule qui l’avait tant bercée. Elle avait d’ailleurs eu du mal à s’endormir, chahutée par les délicieuses émotions qui l’avaient visitée. Encore enveloppée par les langes du sommeil, elle s’était rendue de nouveau à la chapelle. Là, éblouie par un jeu de lumières dont l’Aurore avait bien le secret, elle s’était retrouvée devant une grande croix pas tout à fait comme les autres. Le Christ était penché dans un abaissement pour la prendre entre ses bras. Le sculpteur ingénieux avait imaginé une œuvre un peu plus originale qu’un crucifix banal : le Christ les bras grands ouverts, un peu détachés du bois, s’abaissait vers un enfant, dans un geste de tendresse tandis que lui-même cherchait à l’entourer de ses bras.

 

Voilà bien une image qu’elle avait admirée. Elle se voyait bien là dans ses bras. Pas n’importe quels bras. Ses bras à Lui. Les mêmes que ceux de la veille quand les montagnes l’avaient encerclée, il lui semblait que c’était les mêmes bras :  les bras montagneux de l’altitude et ceux de la croix devant elle.  La même chaleur, la même lumière, la même tendresse, le même pardon, le même réconfort, la même métamorphose.

 

Esther est partie maintenant, loin de l’image qui m’avait inspirée. Je l’ai vu s’en aller réparée comme un oiseau dont l’aile avait été brisée. Je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, je la retrouverai sans doute quelquefois. Dans le même univers, la même solennité céleste, le même prodigieux silence, dans les mêmes bras souverains.

 

 

Ceux de l’Amour en altitude.

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(* Théotokos : "Mère de Dieu". Une des manières d'appeler Marie. Fêtée le 1er janvier de chaque année)

 

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Deogratias

25-12-2023

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