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Doline - Nouvelle

Nouvelle "Doline" est une nouvelle mise en ligne par "Deogratias"..

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Doline

 

 

« Un mystérieux gouffre de 192 mètres abritant une forêt primaire vient d’être découvert au sud de la chine », cet article de journal attira toute l’attention de Solène. Elle, qui depuis des jours, avait du mal à se remettre du départ d’une amie. Tout endolorie par son chagrin, elle s’était penchée ce soir-là sur la presse scientifique qu’elle lisait parfois sur son écran d’ordinateur. Elle y puisait du réconfort.

Cela la surprenait beaucoup qu’on puisse faire encore de telles découvertes au 21e siècle. « Ainsi donc, il y a encore des terres vierges dont on découvre l’existence seulement maintenant ! ». Voilà qui l’enthousiasmait. Elle continua sa lecture : « Ces gouffres, appelés : « Dolines » sont habitées par des espèces encore jamais connues ». Voilà qui était intéressant : on pouvait explorer ses terres inviolées pour y surprendre des plantes, des feuillages, des arbustes, jusqu’ici inconnus des hommes.

Solène fut immédiatement subjuguée par ces quelques pages : « 20 % de la terre abrite ainsi ces grottes et ces volcans qu’on voit surgir un jour. Ces fosses géantes se constituent lorsque se dissout la roche mère. Celui-ci fait 306 mètres de long, 150 mètres de larges, 192 mètres de profondeur. 5 millions de m3 de forêt ». Elle trouvait cette information extraordinaire. Se dire, qu’un jour, au hasard, on puisse voir apparaître sous nos yeux incrédules, une forêt toute neuve dans un gouffre tout juste découvert. Cela la fascinait. Philosophe, elle se disait : « Moi aussi j’aimerais connaître une de ces forêts soudaines. Cachées aux yeux des hommes pendant des années, puis, d’un coup, qui surgit, là, comme ça, de manière imprévisible ! ».

Elle entreprit de se préparer un thé chaud, il était déjà très tard. Mais l’article l’avait comme hypnotisée, elle n’aurait su dire pourquoi d’ailleurs. Quand le téléphone sonna, elle répondit avec une certaine excitation. Son amie Nathalie voulait de ses nouvelles. Tout emballée par la ferveur récente qui la visitait, Solène ne parla que de la découverte de cette forêt inexplorée qui serait bientôt étudiée par les chercheurs. Malheureusement, Nathalie ne trouvait pas beaucoup d’intérêt à ce partage. Elle aurait préféré que Solène s’attarde sur d’autres sujets. Au lieu de cela, son amie n’en avait que pour cette forêt de la région de Guangxi en Chine. La conversation fut donc brève, ce qui ne manqua pas de surprendre Solène :

-         « Ben, ça ne t’intéresse pas de savoir qu’il y a sur terre des contrées cachées qu’on découvrira un jour ?

-         Oui, enfin, bon, c’est intéressant mais de là à monopoliser toute la conversation, ça va deux minutes quoi !

-         Ah, je pensais qu’en te partageant ma joie, tu aimerais peut-être aussi t’y intéresser !

-         Pas du tout ! Moi, ce qui me plairait, pour le moment, c’est de parler d’autres choses !

-         Je vois. Bon, tant pis, moi, ce soir, je voulais t’emmener avec moi dans le cœur de cette forêt cachée, toute fraîche, exposée au regard des hommes, comme ça, de manière soudaine !

Nathalie essaya tant bien que mal de se laisser entraîner sur le sujet, mais, rien à faire, le coeur n'y était pas.  Solène finit par lui dire : « Tu n’en as rien à faire en fait ! ». Elles éclatèrent de rire. Leur échange téléphonique prit fin. Sans la moindre rancœur. Après tout, leur différence d’intérêt était plutôt drôle.

Quand Solène se retrouva de nouveau seule dans son salon à relire l’article de presse, elle n’en finissait pas de s’émerveiller sur les trésors insoupçonnés que cachait notre terre. Elle s’imaginait, en fermant un peu les yeux, assise sur sa balançoire en tissu suspendue dans un angle de la pièce, (on le lui avait offert en lieu et place de son ancien rocking-chair qui avait rendu l’âme), assise donc, elle se balançait. Lentement, comme un arbre sous le souffle du vent. Bercée par le rythme indolent de son mouvement régulier, elle s’endormit lentement, sans bien s’en rendre compte.

Elle fit un rêve incroyable. Elle se retrouva au cœur de la forêt vierge inexplorée. Tout d’abord, elle vit un petit être, de quelques centimètres à peine. Il parlait. Il était tout heureux de recevoir Solène. Elle lui demanda :

- Tu m’attendais ?

- Bien sûr ! Depuis toujours je n’ai rien vu d’autre que ce monde à part que tu explores pour la première fois !

Ce petit personnage, tout juste grand comme un doigt d’homme, avait deux grandes ailes sur son dos. Solène n’en finissait pas de le regarder, elle en était comme hébétée :

- Mais dit moi, à quoi te servent tes ailes placées sur ton dos ? Pourquoi les laisser ouvertes quand tu me parles ?

- Oh, à vrai dire, il ne conviendrait pas que je les ferme, cela me mettrait immédiatement en danger.

- Ah bon, mais pourquoi donc ?

Elfe, c’était son prénom, tenta de le lui expliquer par des mots tout simples :

 

- Mes ailes communiquent avec le reste du monde. En les exposant à la lumière du jour, j’augmente mes chances de me protéger de toutes sortes d’ennemis, les prédateurs sont nombreux en ce monde, surtout maintenant qu’on est visible pour le monde extérieur. Avant d’être découvert, je vivais tranquille en ma forêt souterraine, mais la fissure a explosé, nous voilà objet de désir pour les hommes, alors, tu vois, je me protège.

 

- Est-ce pour ça que tes couleurs sont si belles ?

 

- Oui, elles transmettent des messages codés que quelques-uns comprennent. Pas les humains bien sûr. Ils connaissent si peu de choses en vérité !

 

Solène était bien d’accord. Elle voulait s’installer à tout jamais dans ce gouffre qui révélait un nouvel univers. Elle souhaitait refermer la fente déchirée de la roche qui avait cédé par le poids des années et de la température terrestre.

 

« Oui, se disait-elle, il suffirait de la refermer comme une fermeture éclair. Ce serait bien, de nouveau isolée de tout, je pourrai vivre tranquille sans les dangers du monde. Je n’ai pas comme Elfe des ailes sur le dos, ces belles ailes aux couleurs chatoyantes, mais j’ai deux mains pour me construire un abri, une tête bien pleine aussi. Je pourrai cultiver des légumes aussi ! Ce serait merveilleux, je vivrai en totale autonomie, recluse. Ce serait si bien ! »

 

Elfe qui devinait ses pensées l’interpella :

- Détrompe-toi Solène, dans ce monde isolé, tu souffrirais aussi un peu. Le froid souvent est tenace et surtout l’humidité. C’est aussi pour ça que je déploie mes ailes !

 

- Comment ça ?

 

- C’est pourtant tout simple : les couleurs de mes ailes, les piments, si tu préfères, absorbent une partie du spectre solaire ; la lumière ainsi absorbée, est convertie en chaleur. Cela préserve mon énergie. J’en ai besoin. Toi, tu n’as pas ce pouvoir !

 

- Judicieux ! En effet, je n’ai pas ce talent ! Pourrais-tu me les prêter ces ailes magnifiques qui s’étalent sur ton dos ?

 

- J’aimerai bien mon amie, mais si je te les prête, il faut me les redonner bien vite car si je reste séparée d’elles trop longtemps, je meurs !

Aussitôt dit, aussitôt fait, Elfe prêta ses ailes colorées. Le temps pour Solène d’explorer, à vol d’oiseau, cet univers qui se cachait sous la roche, intact, pur, sans souillure. Elle avait hâte : « Ce n’est pas tous les jours qu’on visite de telles merveilles ! ».

Elle s’envola immédiatement, ravie, légère, comme un oiseau du printemps. Alors qu’elle volait ainsi depuis peu, elle surprit une procession, là, en bas, au pied d’un arbre au tronc gigantesque. « Que font ces gens ? Pourquoi ce défilé ? ».

Elle se hâta de descendre. Elle savait qu’Elfe ne tiendrait plus très longtemps. Quand elle arriva à hauteur, juste au-dessus, elle fut bien surprise. Elle vit une petite créature, mignonne comme tout, qui sondait avec ses mandibules la terre sur laquelle elle avançait. Elle en profitait pour labourer un peu. Mais le plus étrange, c’était de voir les autres qui suivaient.

Très obéissantes, toutes, les unes derrière les autres, elles suivaient leur cheffe, celle qui était la première du rang. Elles formaient un cordon bien discipliné. Comme une armée.

Surprise par la curiosité de Solène, la Cheffe à l’uniforme de couleur marron, s’enquit du pourquoi de sa présence. Solène lui répondit :

- Je survole les lieux, j’ai tant de joie à vous découvrir, vous, les habitants de cette forêt vierge ! Tous les arbres, les végétaux ! Vous êtes une planète toute belle, fraîche, vous avez l’innocence des commencements. Oui voilà, c’est cela ! l'Innocence des commencements !

 - Merci mon amie, tu as raison, on est peu habitué à être ainsi observés !

La Cheffe, au visage ovale, aux formes bien proportionnées, reprit son ouvrage. Elle avançait minutieusement, elle portait comme une veste légèrement couverte de poils qui ondulaient à chacun de ses pas. Solène l’interrogea :

- Mais que faites-vous donc à marcher ainsi en file indienne avec tant de minutie ? Et puis combien êtes-vous donc ?

Solène se mit à compter : « Un, deux, trois, quatre….

- Non, ne compte pas, tu me fatigues ! J’ai horreur des chiffres. Rien que d’entendre le son des nombres, je sens mon cœur vaciller. Nous sommes plusieurs voilà tout. Notre rôle est d’aérer la terre et de cheminer tranquille vers demain. Pour ça, il faut de l’ordre, beaucoup de patience et de fidélité.

- Mais pourquoi cette procession ?

Celle qui commandait sa petite troupe regarda Solène bien dans les yeux. Elle avait le regard de ceux qui ne comprennent pas qu’on ne puisse deviner tout seul :

- Mes comparses me suivent. Je suis la tête, elles sont le corps. Elles ne peuvent rien sans moi. Elles, elles obéissent, moi, je commande. Chacun son rôle. Voilà notre vocation. Ne la trouves-tu pas belle notre belle procession ? Regarde, nous avons mis notre plus bel uniforme, nous nous tenons par les hanches, on se tient chaud ainsi. Et puis, si tu écoutes bien, nous chantons ! On avance ainsi, je te l’ai dit, vers un demain meilleur.

Solène intriguée n’en finissait pas de s’étonner. Elle observa, cette fois, dans le silence, ces 8 petites créatures à l’allure gracieuse qu’elle avait réussi à dénombrer. Elles cheminaient dans la joie. Chacune avait une trajectoire simple, identique à celle qui commandait. Aucune ne déviait d’un millimètre. Toutes dans l’axe indiqué par la tête. Elles étaient étonnantes. « On sent qu’elles ne forment qu’une seule volonté. C’est rare de nos jours une telle unité. Tout est divisé partout. Elles, elles ont l’air contentes, satisfaites du lien qui les unit ».

La Cheffe qui avait deviné Solène fut émue. C’était étrange d’ailleurs cette facilité à comprendre les pensées des autres. On aurait dit qu’il y avait comme une sorte de télépathie cognitive entre les êtres. Mais uniquement dans cette forêt.

Il était temps de partir. Solène décolla de nouveau. Elfe s’inquiétait un peu. Alors qu’elle était dans les airs, elle vit se dresser devant elle un géant tout noir, aux yeux verticaux, les pupilles dilatées. Il faisait un bruit étrange. Comme un moteur, ou plutôt non, comme un vibreur. Son visage était grand, son corps robuste, vêtu d’un long manteau noir, il portait aussi des bottes, ses moustaches lui donnaient un air plein d’assurance.

Solène avait un peu peur mais elle n’eut pas le temps de paniquer, l’individu en question l’interrogea :

- Et toi, l’exploratrice de notre gouffre immaculé, vas-tu bien repartir maintenant ?

- Oui, sans doute, mon départ est pour bientôt.

- Dommage ! Je t’aurai bien emmenée dans les feuillages des arbres, tu verrais d’autres splendeurs ! Par exemple, sais-tu qu’il y a une grotte dans le mur d’une des roches qui encercle notre forêt ?

- Je ne savais pas non. J’aurai aimé la voir !

Il fut vexé. C’était très net. Il espérait autre chose. Pour le réconforter, Solène lui promit de revenir, mais à pied cette fois, pour finir de découvrir les lieux avec lui.

Aussitôt, il retrouva son sourire, avec un air quelque peu arrogant, il lissa ses moustaches :

- Me voilà rassuré, je t’attendrai au pied de cet arbre-là.

Solène arriva enfin près d'Elfe qui l’attendait depuis plus de deux heures. Elle l’embrassa en guise de remerciement, ce qui eût le talent de dissoudre immédiatement toute plainte concernant son retard.

Elle se sentait bien. Elle n’avait plus vraiment envie de bouger. Elle voulait rester là, sans un mot. Elle était comme muette de contemplation, immobilisée par la puissance du spectacle. Tout ce qu’elle désirait, c’était continuer d’observer ce monde incroyable qu’elle était la première à visiter.

Elle s’assit sur le bord du gouffre. Tout était calme, sans violence aucune. Il y avait une odeur à nulle autre pareille, on aurait dit la senteur du jasmin, mais elle n’en était pas très sûre. Des fleurs multicolores étaient suspendues par des longues tiges, comme un toit, sur ce monde. Solène ferma les yeux : « Tout est bien ».

Elle respirait à plein poumons. Cet univers sans aucun passage d’humain avant elle l’attirait irrésistiblement. Elle goûtait son silence. Elle aurait aimé l’apprivoiser à tout jamais. Qu’il ne puisse appartenir à personne d’autre qu’à elle. Elle était la seule après tout à avoir foulé cette terre inconnue des hommes, pourquoi devrait-elle la partager ?

Elle sentit le chagrin la saisir. Cette Doline était pour elle ; les Chinois n’avaient rien à en faire ! Elle se mit à prier : « Mon Dieu, faites que la terre se referme avant que je ne sorte. Prisonnière de ce lieu vierge, j’y serai bien. J’aurai pour geôlier le petit Elfe et la fraternité de mes amies en procession. J’aurai pour couverture ces fleurs merveilleuses et la musique silencieuse des aurores inhabitées. »

D’un grand coup de patte, Ruby, son chat, sortit Solène de son sommeil. Elle se mit à sourire. Elle réalisa l’incongruité de son rêve. Elle s’étira et repensa à cette jolie planète ensevelie qui lui avait révélé tout son mystère : « Que c’est drôle tout de même ! J’ai rêvé du papillon que j’ai vu se poser sur ma fenêtre tout à l’heure ; c’était lui Elfe. Et la jolie procession, ce sont les chenilles processionnaires que j’ai vues sur la terre du parc où je me promenais dans l’après-midi. Quant à la forêt, c’est bien la photo de l’article scientifique que j’ai lu ! ».

Solène souriait encore davantage. Elle avait donné vie, sans le vouloir, aux éléments de sa journée.  « Mon songe n’est pas si absurde. Il y a bien des beautés inexplorées sur notre planète, je l’ai lu ».

Elle se leva de sa balançoire. La tasse de la veille entre ses mains, elle regarda par la fenêtre :« Un monde encore à découvrir : celui de ma journée ! ». Elle vit alors un oiseau se poser près de sa rambarde, elle l’observa radieuse : « Un monde encore à découvrir : Est-il celui des oiseaux, des papillons, des chenilles ou des humains ? ».

Elle se mit à rire doucement, dilatée par l’allégresse qui l’habitait encore. Elle conclut :  

« Nul n’est une île en vérité, nul n’est un monde à lui tout seul.

Un jour ou l’autre, les murs tombent, des gouffres viennent au jour.

Des Dolines inattendues me tendent les bras".

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Deogratias

03-10-2023

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Doline appartient au recueil Mes Nouvelles

 

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