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Ces Vivants sans entrailles - Roman

Roman "Ces Vivants sans entrailles" est un roman mis en ligne par "GillesP"..

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Ces vivants sans entrailles

 

 

« Superstitions littéraires – j’appelle ainsi toutes croyances qui ont de commun l’oubli de la condition verbale de la littérature : ainsi existence et psychologie des personnages, ces vivants sans entrailles » (Paul Valéry, Tel quel, 1941).

 

 

« Tout texte se construit comme mosaïque de citations. Tout texte est absorption et transformation d’un autre texte » (Julia Kristeva, Sêmeiôtikê, 1969).

 

 

Première partie

 

 

 

Chapitre un

 

Vendredi 21 novembre, vingt heures.

 

- Cette fois-ci, c’en est trop. J’en ai assez. Je m’en vais. Je te quitte, hurla-t-elle.

- Tu n’iras plus nulle part ! rugit-il.

Sur ces mots…

 

Je pourrais dire que ça a débuté comme ça. Oui, ce sont ces deux brèves répliques qui ont tout déclenché, je crois. Cette étrange journée au cours de laquelle Richard est apparu dans ma vie, puis s’est brusquement évaporé. C’est la première fois qu’une chose pareille m’arrive. Il m’est impossible de prévenir la police, bien évidemment : on me rirait au nez. C’est aussi trop intime pour que j’en parle à quelqu’un. Et puis j’ai un peu honte, je l’avoue, d’expliquer à qui que ce soit que j’ai laissé disparaître Richard. Il ne me reste donc que ce carnet de bord pour retranscrire ce qui s’est passé aujourd’hui, et essayer d’y voir plus clair.

 

Ce matin, alors que je finis mon café-crème-sucre, j’ouvre ma boîte électronique et j’y trouve, égaré au milieu d’une dizaine de messages publicitaires de toutes sortes, un e-mail de mon éditeur. Il s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de ma part, espère que je vais bien, que je suis dans une période d’intense créativité et que si je ne l’ai pas tenu informé de l’avancement de mon prochain récit, c’est parce que je suis sans aucun doute absorbée par ce texte, qu’il attend de lire avec impatience tant il est sûr que ce sera un chef-d’œuvre etc. En parcourant en diagonales son message dégoulinant de flagornerie, j’en déduis qu’il s’alarme surtout pour son négoce.

Il est vrai que depuis que j’ai signé ce nouveau contrat, il y a plus de deux mois maintenant, je ne lui ai pas donné signe de vie, à mon éditeur. Mais que croit-il ? Qu’on crée sur commande ? Que les idées jaillissent d’un coup, par miracle ? Qu’il s’agit simplement de s’asseoir à son bureau, face à sa feuille, et de laisser sa plume, mue par je ne sais quelle illumination divine, gambader sur le papier ? Que j’héberge chez moi, nuit et jour, Calliope, Clio et les autres muses, et que, toutes ensemble, nous filons les métaphores comme d’autres enfilent des perles ?

Mais je ne peux pas lui dire tout ça de cette manière. Il aurait beau jeu de me reprocher de m’emporter sans raison contre lui. Je l’imagine déjà me répondre que je lui fais un procès d’intention injuste, à lui qui est si plein de bienveillance envers moi, qui ne doute pas de mon talent empreint de fantaisie et de dérision, qui connaît la difficulté de la création, etc.

Je ne peux pas non plus lui avouer de but en blanc que je n’ai pas le moindre embryon d’une histoire valable. Depuis deux mois, en effet, j’ai beau me triturer la cervelle, je n’avance pas : tantôt je songe à emprunter une voie très fréquentée, j’hésite – à quoi bon reprendre ce qui a déjà été écrit des centaines de fois ? – et je finis par renoncer ; tantôt je me demande si je ne devrais pas plutôt explorer tel ou tel chemin de traverse, mais je m’aperçois avant même de m’y engager qu’ils mènent tous à des impasses et j’abandonne aussi.

Je pense au titre d’un essai célèbre de Roland Barthes : Le Degré zéro de l’écriture. Je ne sais plus très bien quelles étaient les théories qu’il défendait dans ce livre, mais l’expression, en tout cas, correspond tout à fait à ma situation. Je me situe au degré zéro de l’écriture, au rez-de-chaussée de l’inspiration. Voire au sous-sol : ma plume est à l’arrêt, au point mort, garée bien sagement dans l’obscurité d’un parking souterrain endormi, en attente de carburant. J’ai beau m’installer avec tact au volant, tourner la clé délicatement pour mettre le contact, desserrer le frein à main sans heurt, embrayer tout en douceur, caresser la boite de vitesse, enclencher la première, cajoler en même temps l’embrayage et l’accélérateur, rien. Ça ne démarre pas. Bref, la panne sèche, tout aussi bête que convenue, d’une pitoyable banalité.

 

Je tente de réfléchir d’une manière rationnelle. Il faut que je trouve quelque chose pour qu’il me laisse tranquille. N’importe quoi, pourvu qu’il croie que je tiens un sujet. Sans conviction, je saisis le calepin à la couverture argentée que j’utilise pour griffonner des bribes de textes – je n’aime pas beaucoup écrire directement sur un ordinateur, j’ai besoin, d’abord, du contact physique avec le papier – et je concocte à la va-vite quelques lignes. Pour donner le change, je crée un suspense factice en ne terminant pas ma dernière phrase. Je n’ai bien sûr aucune idée d’une suite, mais je décide de recopier ces mots sur mon traitement de texte. J’enregistre mon fichier, regarde le nombre de caractères : cent quarante. Il y a peu de chance que je fasse illusion, avec ça. Je me résigne malgré tout à lui envoyer une réponse à son e-mail, bricolée de formules convenues destinées à le rassurer, avec mon texte en pièce jointe. Celui-ci se réduit à :

- Cette fois-ci, c’en est trop. J’en ai assez. Je m’en vais. Je te quitte, hurla-t-elle.

- Tu n’iras plus nulle part ! rugit-il.

Sur ces mots…

 

Il me répond presque sur le champ. Contre toute attente, il a l’air très content :

C’est rapide, c’est vif, ça claque, ça met en haleine, ça donne envie de lire la suite. Commercialement parlant, c’est parfait. C’est très vendeur. Je sens qu’on va faire exploser les ventes, avec ce roman. Bonne continuation.

Eddy T.

 

Commercialement parlant, c’est parfait ? Il n’y a décidément que ça qui le préoccupe ! Folle de rage, je décide de lui adresser un billet bien senti. J’ai conscience d’agir en dépit de toute logique, puisque mon but est atteint. Mais c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de lui faire part de ma façon de penser :

 

Cher ami,

Sérieusement, pensez-vous que cela m’intéresse vraiment, d’être – je vous cite – parfaite, commercialement parlant ? Décidément, vous me connaissez bien mal. Autant vous le dire tout de suite, votre message m’a passablement contrariée. Aussi je vous l’annonce tout net : il est hors de question que, sous prétexte que c’est – je vous cite encore – vendeur, je commence mon récit par ce tweet dérisoire ! Oh ! Vous pouvez compter, mon cher : cent quarante caractères, espaces comprises, telle est exactement l’étendue de l’incipit que je vous ai envoyé. Je vais être honnête avec vous, d’ailleurs : je viens à peine de l’inventer, ce début, juste pour que vous me laissiez cogiter en paix.

Voyez-vous, nous obéissons à deux logiques très différentes, vous et moi : j’aime laisser du temps au temps, tandis que, pour vous, le temps, évidemment, c’est de l’argent. J’erre au gré des histoires que je conte, et vous comptez ce qu’elles vont vous rapporter. Vous aimez la monnaie sonnante et trébuchante, quand j’essaie juste de faire sonner les mots sans trop trébucher.

 

Je sais bien que vous incarnez la position dominante : rassembler toute pensée en cent-quarante caractères au maximum, tel est le dogme, le crédo absolu, l’alpha et l’oméga de notre époque. Exit l’ère où un récit pouvait se dilater et progresser pas à pas. Aujourd’hui, les préliminaires sont bannis, cloués sur la croix de la sacro-sainte modernité. Il faut de courtes et saillantes répliques qui font mouche ; des péripéties à chaque page ; des renversements de situation à chaque chapitre ; le moins de lenteurs possibles. Voilà bien le totalitarisme du troisième millénaire : la tyrannie du bref.

Contempler les mots, se délecter de leur musique, sentir leur saveur, les déguster, les caresser, en prendre quelques-uns dans ses mains pour les cajoler et les faire fondre ? Non, cela ne se fait plus. Il est hors de question de s’abandonner à ces billevesées d’un autre âge : les mots, aujourd’hui, on les prend sauvagement ; on les accouple à la sauvette, on les laisse copuler quelques brefs instants, puis, dès qu’ils ont fait jaillir l’information, on les jette. On les piétine. On les consomme et on les laisse se consumer. Ils perdent leur saveur et leur magie ? Ce n’est pas grave : ce ne sont que de vulgaires outils. On ne leur demande rien d’autre que de servir à communiquer ; après le coït, qu’ils se tiennent cois.

Laisser le temps au lecteur d’être pris dans les lacs d’une atmosphère dans laquelle il se plongerait peu à peu, la laissant s’installer en lui, s’instiller doucement tel un divin poison, puis le happer, l’envelopper, le recouvrir tout entier ? Non, c’est le consommateur qu’il faut satisfaire, sur le champ : ce n’est pas la peine d’emballer le colis, l’essentiel est de le livrer. Le plus vite possible. Et puis, aussi, il faut surprendre, bousculer, ébahir, épater ; l’essentiel est de ne pas l’ennuyer, le consommateur, sans quoi il ne tardera pas à abandonner le livre à son triste sort, sans aucune once de scrupule ou de remords, car il n’a pas de temps à perdre.

C’est tout cela que vous pensez, n’est-ce pas ? Eh bien, vous me permettrez de ne pas me soumettre à cette dictature-là. Je veux résister ! Quitte à m’entendre dire que je mène un combat d’arrière-garde ! Car je vous vois venir, vous qui maniez si bien le commercialement parlant ! Vous rangez ceux qui ne pensent pas comme vous parmi les réactionnaires, les nostalgiques du passé, les vains contempteurs de notre meilleur des mondes possibles. Pour les gens comme vous, quiconque remet en question, ne serait-ce que l’espace d’une seconde, les bienfaits de la société de l’immédiateté, quiconque pense qu’envoyer une lettre d’amour écrite avec soin  et éprouver un battement de cœur en ouvrant sa boîte aux lettres tous les matins dans l’espoir d’y trouver une réponse passionnée possède encore un je-ne-sais-quoi de charmant, à l’heure où un échange laconique de sms peut permettre, de manière quasi instantanée et beaucoup plus efficace, de savoir où et quand on peut baiser, quiconque aime se plonger dans son lit et dans un roman épistolaire du siècle des Lumières, au lieu de faire défiler à toute vitesse les actualités de son mur Facebook, quiconque se délecte encore des sonnets de la Renaissance, se donne la peine de les apprendre par cœur et éprouve une joie juvénile à se les réciter, seul devant sa glace, quiconque est encore  ému aux larmes en entendant les longues tirades des héroïnes raciniennes, quiconque essaie de comprendre l’homme en profondeur en décryptant pas à pas les œuvres de tel ou tel philosophe, bref, tous ces quiconque épars, pillés de leur part d’humanité, sont irréversiblement traités de réactionnaires, voués aux gémonies et mis à la porte de l’Histoire.

Au diable ces lettres d’amour pleines de mièvrerie inutile, au diable ces romans interminables, cette poésie surannée, ce théâtre contemplatif, cette philosophie abstraite ! Circulez, on n’a pas le temps de vous accorder la moindre importance. Vous incarnez un monde désuet, poussiéreux, vous êtes en voie d’obsolescence, vous ne servez à rien, vieilles dépouilles fossilisées. On n’a plus besoin de vous. Ce n’est pas avec vous qu’on résorbera la crise économique, qu’on diminuera la dette, qu’on gagnera un point de croissance. Il faut être utile, efficace, pragmatique ; surtout, ne pas regarder en arrière ; foncer tête baissée ; être un winner ; avancer. Que de slogans vides de sens, que de mots répétés à l’envi, jusqu’à écœurement ! Ah ! Elle est loin, l’époque où Théophile Gautier écrivait : « il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. »

Nous sommes au XXIe siècle, allez-vous sans doute me rétorquer, vous et vos tristes sbires qui vous autoproclamez les progressistes, et que j’appellerais pour ma part, sauf votre respect, les LOBI, les Libéraux-Optimistes-Béats-Incultes. Et vous ajouterez, du haut de votre arrogance : il faut vivre avec son temps. Merveilleuse phrase ! Et d’une telle profondeur ! Il faut vivre avec son temps ! Personnellement, je me vois bien vivre avec un animal de compagnie, ou sans, éventuellement avec des enfants, ou sans, voire, au prix de quelques efforts, avec un compagnon, ou sans ; dans ces situations-là, des choix sont possibles. Mais vivre avec son temps, ou sans, est-ce vraiment une alternative ? Et plus sérieusement, est-ce tout accepter sans protester ? « À vouloir vivre avec son temps, on meurt avec son époque », disait Stendhal, et il avait bien raison.

Ah ! Vous, les LOBI et vos éléments de langage creux : il faut mettre la France en marche être dans le désir d’avenir construire le monde de demain oser le futur car le changement c’est maintenant et ensemble tout devient possible. Ces formules lapidaires sont des coquilles vides ? Peu importe, tant qu’elles appâtent le chaland.

Vous allez penser, peut-être, que je m’égare, que je délire. Mais voilà tout ce que j’entends, dans votre commercialement parlant, c’est parfait. Moi, voyez-vous, je me fais une autre idée des mots. Alors je vous prierais, à présent, de me laisser travailler en paix. Je vous remettrai mon roman comme convenu, mais je ne me laisserai pas impressionner par vos impératifs commerciaux que j’abhorre plus que tout.

Cordialement,

C. L.

 

Je clique avec fureur sur « envoyer ». Et je me dis que je vais commencer mon récit lentement. Très lentement. Et je me dis que je vais prendre des chemins de traverse, au gré de mes envies, à sauts et à gambade. Et je me dis que le fameux tweet de la discorde, je l’insèrerai, par provocation, mais au bout d’une quarantaine de pages seulement. Au moins. Et je me dis que mon personnage se situera en dehors des diktats imposés par les LOBI. Ce sera un professeur, tiens ! Ça ne fait pas de commerce, un professeur. Et je me dis que je parlerai de littérature, dans mon récit ! Et alors que je me dis tout ça, je reçois la réponse de mon éditeur. Quand même, peut-être que j’y suis allée un peu fort dans mes invectives. J’ouvre le message :

Voilà qui est beaucoup mieux ! Là, je vous retrouve telle qu’en vous-même ! À vous lire, je vois que j’ai eu raison de vous faire sortir de vos gonds. Votre verve satirique et vos tournures alambiquées se portent à présent à merveille. Vous m’en voyez ravi. Et maintenant que vous avez retrouvé le verbe céleste, je vous laisse travailler, ma chère amie. Soyez assurée de mon soutien indéfectible.

A bientôt.

E. T.

 

C’est à ce moment que je m’aperçois que je me suis fait embabouiner. Il me connaît bien, mon éditeur. Enfin, grâce à lui, je tiens enfin un début d’histoire. Je me mets à écrire, presque sans interruption, jusqu’au soir. Quand je m’arrête enfin, je m’aperçois que j’ai noirci une quarantaine de feuillets. Et que Richard a disparu. Il est vingt heures trente et j’en suis là. Je vais relire tout ça, peut-être qu’un début d’explication jaillira. Allons-y.

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GillesP

07-05-2017

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Ces Vivants sans entrailles appartient au recueil quelques textes

 

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