Connexion : Ou
Mode Application Mode Site

Autocritique - Texte

Texte "Autocritique" est un texte mis en ligne par "Marcel Moreau"..

Venez publier un texte ! / Protéger un texte

Lettre à Victor Hugo

 

Autocritique

 

     Je me suis amusé… En réunissant tous les titres de vos œuvres, j’ai découvert un grand et magnifique poème, une authentique biographie. Rien ne manque, tout y est : la vie, la famille, les moissons, les saisons, l’amour, la peine, la mort… Je ne suis pas aventuré dans les romans, le théâtre, textes et œuvres posthumes. Car, là aussi, il y a un vrai trésor ! Pour moi vous devriez être, dans le patrimoine de l’Histoire, au même titre que Henri IV, Louis XIV, Napoléon… puisque vous aviez pris des engagements politiques que je ne mentionne pas ici. Comme quoi, « L’art et le peuple » vous tiennent à cœur. Vous étiez contre la peine de mort. Le poing sur la table, c'était vos moments de colère pour défendre vos positions. Ces instants-là, désagréables, tout le monde les a ; on regrette ou on ne regrette pas. Ah, j’allais oublier ! Il vous manquait une flèche dans votre carquois, celle de rentrer dans l’Académie Française. Elu haut la main, vous siégiez chez les Immortels au fauteuil 14. C'était encore un exploit talentueux ! J’approuve entièrement cette nomination. Vous auriez dû vous présenter à l'élection présidentielle; vous auriez, peut-être, eu plus de chance que Monsieur Lamartine pour compléter votre parcours. Vous aviez laissé la place à Louis-Napoléon Bonaparte dont vous aviez soutenu la cadidature. Pour moi, c'était mieux ainsi : le domaine littéraire vous allait si bien.

     Je retiens que vous étiez le témoin incontestable et incontesté d’une période de l’Histoire, dans ce XIX e siècle tumultueux. Oh, vous savez, rien n'a changé : il y a toujours, la richesse, les morts, les barbares, les traumatismes de la vie. Les soldats sont, continuellement, alignés à l'horizon de la bêtise humaine. Sous ce firmament aux orages inattendus, nul ne peut prévoir d'accalmie… Il n’y a pas de siècle sans guerre, il n’y a pas de période sans haine. Après votre discours sur la misère, certaines choses ont changé... La guérison de certaines pathologies, comme le choléra, a contribué à améliorer le sort des pauvres mais la misère demeure... Ce fléau subsisterait en tous temps, si on ne le prenait pas à bras le corps. On fouille dans les poubelles à la fermeture des marchés pour trouver un peu de nourriture, on dort dans les rues en pleine hiver, on s'octroie une cabane en carton dans des lieux reculés... 

     Infatigable, vous écriviez beaucoup, et à tout le monde : à un ami, à un écrivain, à un riche, à un peuple, à un poète aveugle…

    Votre savoir-faire en vers, en proses est prodigieux : combien de pages aviez-vous utilisé pour édifier ce monument d'écriture ? Combien de brouillons aviez-vous démoli pour retoucher les détails ? Ils auraient une valeur certaine, aujourd’hui, sur le marché des continents.

     Et votre plume ? Serait-elle dorée à l’or fin par les orfèvres de la place de Notre Dame de Paris ? L’auriez-vous forgée vous-même dans les ateliers secrets de Vulcain ? Et votre encre ? Où la puisiez-vous pour tracer si bien ces contours merveilleux de la passion et de l’intelligence ? Quelle cette ardeur qui vous animait pour concevoir l’espace humain ? Votre art de la narration est plus que parfaite, elle donne aux lecteurs toutes les émotions qu’ils ne possédaient pas.

     Comme les constructeurs de cathédrales, vous aviez bâti, avec une force et une ferveur solides, ce testament monumental pour les yeux rempli de bonheur de notre chère « Dame littérature ». Vous méritez, sans conteste, les funérailles nationales et votre place au Panthéon.

    J’aime à parcourir les chemins sereins de vos rimes : dès l’aurore, les pieds dans la rosée, le bâton de pèlerin en main, je suis prêt à aborder prés et collines merveilleux de votre somptueux domaine poétique. Je marche paisiblement sur les sentiers inaltérables qui s’ouvrent à mon regard et à mon pas. Le chemin est long mais, ô combien agréable ! A un tournant, je m’arrête pour cueillir une émotion, humer la senteur des moissons, puis je repars, de bon cœur, pour rentrer dans un bois peuplé d’arbres centenaires. Je m’y attarde pour écouter le chant des oiseaux. Une fauvette se pose sur mon épaule, elle ne dit rien ; c’est juste pour me faire comprendre que je suis le bienvenu et que sa présence est un gage à ma liberté. A la lisière de ce bois, je m’accorde une pause pour étaler mes rêves sur l’herbe verte et tiède de l'été. Je peux siffloter des rengaines, sautillé dans les pâturages où paît tranquillement le bétail, sous le sourire radieux du soleil. Rien ne vient troubler mon bien-être. Des biches, des écureuils, des lapins viennent à ma rencontre et font une ronde autour de moi. Après avoir bien tourné, ils me laissent champ libre pour vaguer dans cette campagne magnifique. De sa voix limpide, un ruisseau chante dans son lit étroit, tout en courant, d’un flot léger, vers sa " mère rivière ". Une brise légère accompagne cette douceur. Là-bas, derrière un bosquet discret, une femme m’épie ; Je fais mine de ne pas la voir. Comprenant ma comédie, elle sort de sa cachette, gambade devant moi, se retourne et me tend un baiser que je savoure délicatement. Elle sème, sous mes pas, une multitude de petites graines d'argent :

        — Ce sont des semences d’amour, dit-elle, elles fleuriront, pour toi et moi, au printemps prochain.

        Puis, me donne la main, m’entraine vers une chaumière où un souper nous attend…

       J’aime déjà cette femme, belle, aux cheveux d’or, aux yeux ciel bleu et à la voix suave comme la légèreté d’une symphonie d’été.

      J'attendrai, avec impatience, la floraison de l’impatiens pour rencontrer ma bien-aimée, mon âme-sœur.

         Cette promenade n’est point éreintante, elle m’assure une quiétude absolue.

       J’écris aussi… Mais il me faut des milliers d’années-lumière pour arriver à votre hauteur. Trop tard, je n’y parviendrais jamais ! J’ai attendu la fin de mes activités professionnelles pour essayer « d’écrire quelque chose »… pour tuer le temps sans doute ? Je ne sais pas !

     Dans mon écriture à moi, je suis l’homme qui pleure, le misérable des faubourgs malfamés, le témoin obscur de mes sentiments. Mon vocabulaire est un peu juste pour arpenter les chemins de la Culture : " Écriture, Alphabet, d'où tout cela vient-il ?"

        La pauvreté de mes rimes ne sonnera jamais son moment de célébrité. Ma boîte d’inspirations est vide. Chaque matin, je me demande comment faire pour la remplir ? Où vais-je trouver la clef pour libérer mes pensées ? Devrais-je contempler l’océan au déclin du jour ? Absent de mes ressources intellectuelles, je ne sais même pas que la mer est si belle, lorsque quelques restes de lueurs y règnent et que les vagues, ennemies du silence du soir, se déroulent et frappent durement les rochers noirs. Devrais-je dormir à la belle étoile pour admirer les constellations de notre merveilleuse galaxie ? Devrais-je regarder les femmes, plonger hardiment mon regard dans le leur pour leur dire que je les aime ? Devrais-je me souvenir des rêves que j’ai faits dans mon sommeil pour donner un sens crédible à mes histoires ? Ce sont toutes ces perceptions que je ne peux pas ressentir, qui me font défaut et que je n’arrive pas à capturer.

       Mes écrits ne défrayeront pas la chronique des journaux. Ils ne passeront pas par le salon des auteurs, ni récités dans les écoles. Je serai inhumé simplement dans un cimetière de banlieue avec inscription sur pierre tombale :

                                             

                                                 « Ci-gît Poète inconnu,

                                                 Un paltoquet méconnu,

                                                Un bouffon aux rimes pauvres

                                                    A ne pas jeter aux fauves ! » 

        Avec cela, je serais peut-être décoré, à titre posthume, pour mes stupidités insensibles. Qui sait ?

       J’étais encore sur les bancs de l’école, quand on m’a donné à lire vos poèmes. Vu mon jeune âge, je ne comprenais pas tout le sens de ces vers, mais c’était grâce à leur inspiration que mes devoirs de français étaient jugés : « peut faire mieux », emblème sempiternel de professeur inconscient. C’était peut-être, aussi, par vos textes que je voyais la France, celle qui a le privilège de posséder un extraordinaire talent tel que le vôtre ! Beaucoup de peuples connaissent vos œuvres. Je le sais, l’Asie vous honore et vous salue !        

     Adolescent, j’aimais lire… Je dévorais tout ce que j’avais trouvé sur mon chemin : des vieux journaux, des magasins à moitié déchirés… J’avais même lu « Les Misérables » en bande dessinée. Je n’avais pas beaucoup de choix de lecture : on disposait d’une librairie pour une population de quatre cent mille âmes dont une petite communauté de francophone et puis les livres étaient trop onéreux. Ma mère me répétait souvent que j’allais abîmer les yeux. Il faut dire que je lisais souvent dans la pénombre, à cause des coupures journalières d’électricité. J’avais reçu, en guise de bonne conduite, un livre que j’avais gardé soigneusement à côte de mon lit : « l’Iliade et l’Odyssée ». J’étais vraiment fier de ce cadeau. Homère et ses héros m’avaient conquis. Je dis héros parce que je pense tous les personnages de ce recueil de poèmes mystiques sont des héros ; tout le monde a gagné !

     Je le lisais et relisais pour bien comprendre les légendes fabuleuses de la mythologie grecque car lire Homère, ce n’est pas à la portée de tout le monde ; on est vite perdu dans le dédale des noms des divinités. Je me disais, aussi, qu’Homère était probablement un demi-dieu envoyé par Zeus. Pour moi, il était incapable d’écrire, tout seul, ces célestes ballades, au fond de son antique Grèce natale. Vivant parmi les mortels, il devait, durant toute son existence, donner des rêves cohérents au peuple hellénique. Il avait le pouvoir et le don d’ajuster, d'accorder sa passion avec son stylet et son papyrus. En plus, la légende veut qu'il ait été aveugle. Quelle prouesse ! Je le salue tout de même. Je pense aussi à ces personnes qui, dans l'ombre, ont su révéler à la lumière les sensations de ces histoires : les traducteurs de génie ! Sans eux, l'aède serait inconnu et serait resté en Grèce à tout jamais. Personne ne connaitrait Ulysse et nul ne saurait que l'enlèvement d'Hélène par Pâris donnerait lieu à une guerre sans merci.

     J’avais composé aussi des petits poèmes pour les copines de classe ; ils partaient rapidement dans les « poubelles oubliettes ». Ces idiotes ne comprenaient rien à la poésie… du moins à la mienne.                       

        Entrant dans la vie active, j’ai perdu cette bonne habitude de me perdre dans les lignes innombrables des auteurs, je le regrette ! Je mets simplement, la faute au temps. Oui, ce damné de temps qui vous file entre les doigts au moment où vous croyez l’avoir capturé et qui ne vous laisse même pas un peu de répit pour le choix de vos envies ! Aujourd’hui, je rallume ma mémoire pour lire mes écrivains favoris. En littérature, à force de regarder dans le jardin des autres, on finit par devenir soi-même.

       Je ne sais pas pourquoi, je suis dans un siècle qui n’est pas le mien. J’aurais vraiment voulu vivre à votre époque, pour rencontrer des poètes de l’ère romantique : de Musset, de Vigny, de Nerval, Lamartine, Verlaine et vous ! J’aurais admiré les ébauches de vos œuvres, je me serais imprégné de vos conseils. J’aurais été un artiste moi-même, reconnu et respecté… George Sand m’aurait attendu à Nohant pour un charmant diner et m’aurait donné des frissons avec ses récits effrayants, récoltés dans son beau Berry. Alphonse Daudet, lui, m’aurait invité à lire, à l’état brut, ses lettres sorties tout droit de son moulin…

       D’outre-tombe, vous voyez ; je ne suis pas éloigné de ma promesse, celle un jour, de vous rendre un suprême et respectueux hommage. Aujourd’hui c’est fait, je suis heureux !

        Merci de tout cœur, Monsieur Hugo !

 

Partager

Partager Facebook

Point(s)

+9

Auteur

Blog

Marcel Moreau

15-02-2016

Couverture

"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
Autocritique n'appartient à aucun recueil

 

Texte terminé ! Merci à Marcel Moreau.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.