Connexion : supprimer Ou

Assise sur mon banc - Tranche de Vie

Tranche de Vie "Assise sur mon banc" est une tranche de vie mise en ligne par "Deogratias"..

Venez publier une tranche de vie ! / Protéger une tranche de vie

26d4ec46ad7cef43779d017faac94f273e1594ce.jpg

Assise sur mon banc

 

 

J’aime bien me promener dans le centre-ville chaque après-midi de la semaine. Je flâne au milieu de la foule. Malgré le brouhaha, toute cette vie autour de moi me fait du bien. Je me sens vivante avec les vivants, c’est une bonne sensation. Depuis que je ne travaille plus comme secrétaire à cause de ma santé, j’ai l’impression d’être un peu mise de côté de cette société.

Pour ne pas garder ce sentiment négatif, je cherche à me rendre utile. D’abord auprès de mes voisins, ensuite dans quelques bénévolats. Ce n’est pas très facile d’ailleurs, mon irrégularité pose souci. Je ne veux pas m’engager à la légère, or, les associations ont besoin de personnes fidèles. Je ne m’engage donc que pour des petits services pas trop exigeants. Je tiens à ne pas donner de faux espoirs.

 

Oui, j’aime à sortir en ville. À un moment donné, je m’installe sur un banc avec mon petit chien, coca light en main, je bois par gorgée, je reste là à observer les gens. Quelques-uns viennent me parler, souvent des grands-mères et presque tout le temps pour me parler de leur chien décédé. C’est fou comme la mort ne nous est pas connaturelle ! Tout le monde m’en parle. Je suis vraiment touchée par cet amour pour les animaux de compagnie.  Il m’arrive d’être très émue parfois par le récit que les gens me font de la maladie, de la souffrance puis de la mort de leur chien. La plupart décrivent ce moment-là comme une douleur intacte malgré les années. Quelquefois, je vois des larmes aux coins des yeux. J’ai alors envie de leur dire quelque chose de rassurant, quelque chose qui les console, qui leur fasse du bien.

Mais oh tristesse ! Leur chagrin est encore trop grand, toutes mes tentatives restent inefficaces : « Oh, vous savez, moi aussi j’étais triste et puis j’ai court-circuité mon deuil en adoptant mon Tagada. Depuis, ça va mieux ! ». Je sens bien que mon témoignage n’est pas suffisant. Rien ne les apaise. Ce sentiment d’impuissance à aider les autres, malgré toute ma bonne volonté, voilà qui est bien difficile !

 

Bref, je reste donc là sur mon banc, en mode sociologue. Je regarde les tenues vestimentaires, les gestuelles, les grappes de personnes à la sortie des boutiques. J’observe avec « mon œil d’étudiante de l’humanité en marche ». Je vois des modes qui m’interrogent, des tatouages effrayants, laids ou originaux. Je suis parfois surprise par la dureté de certains regards posés sur moi. Me prennent-ils pour une mendiante ? Me croient-ils marginale parce que je suis assise sur ce banc, sur ce trottoir, avec mon toutou près de moi, canette à la main ? Qu’y a-t-il donc de si spécial dans mon attitude ? Je ne sais pas. Mais leur attitude ne trompe pas, ils me prennent manifestement pour quelqu’un d’à part. Après tout, ils ont raison. Ce n’est pas bien logique d’être là à 15 heures au lieu de travailler « comme tout le monde ».

 

À bien y réfléchir, le « comme tout le monde » : c’est faux n’est-ce pas ? Qui est « comme tout le monde » ? Personne ou bien tout le monde ! « Mr. « Tout le monde » et Mme « Personne » sont dans un bateau, Mr. « Tout le monde » tombe à l’eau, qu’est-ce qui reste ? Mme Personne qui se fout du « tout le monde » qui ne sait même pas nager !  Bien fait pour lui ! Na !... »

Voilà mes pensées qui s’en vont dans une réflexion tout aussi inutile que stupide, mais pendant quelques secondes, je me suis fait rire toute seule. Cela ne vous arrive pas à vous aussi ? Moi, c’est assez fréquent. Je me moque de moi, des autres, du monde, de la foule. En cachette. Sans acrimonie. Les gens m’amusent ou me font pleurer.

 

Toujours là, sur mon banc, avec mon zoom de contemplative en mode « ON », je continue mes observations, mes petits débats philosophiques intérieurs, mes questions, mes réponses. Je débats avec moi-même.  De temps en temps, je m’adresse à Tagada : « ça va mon chéri ? ». Il me lèche la main pour toute réponse, la chaleur de son corps sur mes genoux me sécurise. Quand le bruit de la ville devient trop fort, la circulation des voitures trop intrusive, je mets mon casque. J’écoute du grégorien. « Je conforme le monde à ma vision », pour reprendre une affirmation lue quelque part. C’est tout à fait cela. Tout d’un coup, tous ces gens sont auréolés de ma musique, de mon ambiance, de mes propres désirs. Il me semble alors qu’ils en profitent aussi. J’imagine que la musique dans mes oreilles entoure toute la ville. Que chacun peut entendre. Je me dis pour quelques secondes : « Cela ne peut que leur profiter. Ils vont retrouver le moral. Ils seront en paix ». Je vois bien cependant que non, ils n’entendent pas. Non, ils ne peuvent bénéficier de la voix des anges, de la quiétude des vocalises, de la douceur de ma petite liturgie. Dommage !

 

Assise sur mon banc, c’est peut-être bête, mais  je me mets à prier. Pour chaque passant, pour chaque chien contre lequel le mien se met à hurler, pour chaque rire entendu, pour chaque regard mauvais ou bienveillant, pour chaque respiration. Je demande à mon Dieu de les bénir, de les réconforter, de les étreindre.

 Bien sûr, je ne sais pas ce qui se passe « pour de vrai » mais j’aime y croire. Souvent pour me distraire un peu, j’imagine tout d’un coup un petit dialogue. Une grand-mère viendrait me voir et me dirait : « Non, je ne vais pas vous parler de la mort de mon chien, je veux vous dire que j’entends avec vous la musique envoûtante dans vos tympans. Vous avez bien raison, elle oriente le cœur vers le ciel et cela me redonne foi en Dieu. Cela me réconforte tant ! ».

Oh bien sûr, je sors vite de mon imaginaire, le réel est moins poétique. Juste au moment où j’improvisais en moi ce court échange improbable, une personne âgée s’approche de moi, elle me demande si elle peut caresser mon Tagada. Ce à quoi je réponds oui. Puis, inéluctablement, vient de nouveau le récit de la mort du toutou à la madame. Une fois de plus.

 

Oui, assise sur mon banc, je recueille les doléances de toutes ces funérailles canines. Toutes ces douleurs passées ou récentes. Je deviens un livre d’or où chacun dépose les plus belles pensées, les plus grands regrets, les plus beaux souvenirs. Me voilà transformée en liturgie « in memoriam ». C’est beau finalement. Nous ne sommes pas faits pour la mort. Nous sommes si bien faits pour la vie que l’idée même de perdre son chien nous est intolérable. Quand, enfin, ce pire est arrivé, on ne parvient pas à guérir. C’est vrai. Mon précédent petit animal de compagnie que j’avais nommé « Câlin » (ce qui n’étonne personne), bref, Tagada ne l’a pas remplacé. Chaque être est unique. Aussi bien dans le monde animal que dans celui de l’humain. Nous sommes uniques. Nous n’aimons pas la mort. Nous avons bien raison.

 

Je finis par me lever, envahie par toutes sortes de pensées aussi nombreuses que les passants sur le trottoir, aussi changeantes aussi que les couleurs de leurs vêtements, aussi envahissantes que les publicités des vitrines, aussi incroyables que les récits entendus.

Une fois levée de mon poste de « sociologue en herbe », pleine de courbatures et de douleurs, je me sens fatiguée mais heureuse. J’ai passé un bon moment sur ce banc que nombre de personnes ne voient même pas. J’ai remarqué que pour beaucoup, hormis mes grands-mères aux petits chiens morts, hormis elles donc, je vois bien que la plupart des gens ne voient même pas ce banc. Ils ne savent pas ce qu’ils manquent. Ils verraient bien que je ne suis pas une SDF, ni même une grand-mère. Que verraient-ils en fait ? Moi ! Tout simplement moi !

 

Parfois, juste au moment de reprendre ma marche, je me tourne vers mon banc si curieux du monde. Il me dit tout bas : « À demain peut-être ? ». Je lui réponds en silence. C’est notre secret. Je reprends ma prière, blottie dans le chœur des moniales qui chantent dans le creux de mes oreilles. Je prie à ma façon pour tout ce monde ignoré, pressé, moqueur ou indifférent.

J’ai passé un bon après-midi. Trente minutes.

 

Assise sur mon banc.

 

Partager

Partager Facebook

Auteur

Blog

Deogratias

10-06-2024

Téléchargement

PDF Certifié Ebook gratuit
"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
Assise sur mon banc appartient au recueil Tranches de vie

 

Tranche de Vie terminée ! Merci à Deogratias.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.