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Agent de liaison - Texte

Texte "Agent de liaison" est un texte mis en ligne par "Deogratias"..

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Agent de liaison

 

 

Je ne sais pas si vous avez remarqué ce phénomène un peu curieux, sans doute propre à nos grandes villes : De nombreuses personnes âgées sont assises sur les bancs de square, dans les parcs ou au bord des avenues. De nombreux hommes et de femmes qui ont, pour la plupart, dépassé les 70 ans. Ils sont là, immobiles, les yeux fixes, les mains souvent appuyées sur leur canne. Ils regardent devant eux, autour d’eux, sur les côtés. Que voient-ils en vérité ?

 

Pensez-vous qu’ils voient seulement les arbres, les enfants qui jouent, les gens qui déambulent en groupe, les vitrines des boutiques avec leurs clients aux bras chargés de sacs ?

Est-ce que vous croyez que leurs yeux fatigués n’observent que les modes actuelles, les rires des touts petits, les marginaux assis à terre, les hommes pressés ou les femmes aux tatouages colorés ?

Non, je ne le crois pas.

Je pense que ce qu’ils voient va bien au-delà des apparences.

 

Quand ils regardent les filles, est-ce que les femmes se regardent au passé quand elles avaient 20 ans et le cœur plein d’avenir ?

Quand elles observent les hommes, se souviennent-elles de leurs amours, de leurs chagrins ou de leur mort ?

Quand ces petits vieux tout ridés contemplent toute la vie autour qui s’élève en un tumulte criard, est-ce qu’ils se demandent où sont passés leur jardin, leur maison ou leurs amis ?

 

Je ne sais pas. Je n’ai aucune certitude. Je ne sais qu’une chose. Je l’ai remarqué : ils sont seuls. Tellement seuls. Je les vois si nombreux. Surtout le dimanche après-midi. Ce simple constat, je l’ai observé depuis de nombreuses années. Où que je me trouve. Souvent je me dis : « A qui ont-ils parlé aujourd’hui ? ». Moi qui connais bien les affres de l’isolement, j’ai la réponse, je l’entrevois dans les yeux de nos aînés : A personne.

 

Tout le monde passe devant et il n’y a pas besoin d’être un génie pour comprendre qu’ils aimeraient qu’on leur parle, qu’on les salue, qu’on les remarque, qu’on les regarde. Un simple sourire parfois que j’ai pu leur adresser m’est revenu avec tant de reconnaissance dans leurs yeux, que plus d’une fois, j’ai eu envie de pleurer.

L’indifférence où ils sont relégués. L’anonymat où ils sont projetés. L’absurdie où ils sont oubliés. J’en ai mal vous voyez. J’en ai le cœur crevé. Comme eux. Comme un coup de poing dans le ventre, je sais ce dont ils souffrent et je partage, sans qu’ils s’en doutent, la même douleur.

 

Alors, voilà devant ce constat terrible qui hurle et qui déchire tout, chaque dimanche, j’ai pris une habitude. Au lieu de passer devant sans un signe, sans un mot, sans même un « bonjour », je vais vers celui ou celle qui est seul. Assis perpétuellement, sur son banc. Trop vêtu, triste à mourir, les lèvres pincées et sans espoir.

 

Je m’approche. Certains ont peur. On ne sait jamais, ils en entendent tellement des histoires atroces ! Je suis certaine que la plupart d’entre eux n’ont pour compagnie que leur télévision. Elle qui leur sert, à profusion, tant de violences.

Mais voilà, seule, sans aide, un peu intimidée, ce n’était pas toujours commode. Je craignais de déranger leur imperturbable nostalgie-refuge. Leur bulle sécurisée loin des rencontres avec d’autres humains.

 

Alors, cette fois, je me décide, je vous révèle tout : j’ai un secret. Une recette. Appelez cela comme vous voulez. Mais je vous assure que « ça marche ». Cela m’aide « à briser la glace » comme on dit. La leur et la mienne : J’ai un agent de liaison.

 

C’est très commode. Tout de suite, le tout premier contact en est facilité. Immédiatement, j’ai un sujet de conversation, pas trop intime, pas trop profond, ni trop stupide.

J’ai un agent de liaison. Il y a quelques années, mes cours de psychologie m’ont appris que c’est comme cela qu’on les appelle. Je l’ignorais avant. Depuis que je le sais, cette dénomination m’amuse. J’ai pu vérifier que c’était vrai. La liaison s’opère. Le lien se crée. Quelque chose se passe.

 

Mon agent de liaison est très beau, très drôle aussi. En général, c’est le premier mot que les séniors prononcent : « Oh qu’il est beau ! ». Puis, tout doucement, à partir de là, tout commence : on parle de lui et on finit par dérouler toute la bobine de la vie : le mari décédé, les amis partis, l’arthrose, les enfants éloignés, les souvenirs d’avant. Quand « j’avais ma maison », « quand j’avais mes enfants », « quand j’avais mon travail ». Tous les « Quand j’avais » et « quand j’étais » défilent comme les paysages quand on est dans le train. Tout passe vite, en quelques minutes, mais vu la voix qui s’éclaircit, les mains qui s’animent, le regard qui cherche le mien, je sens bien, moi, que ça fait quand même drôlement du bien de les évoquer avec quelqu’un !

 

Mon agent de liaison est très fier. Il le montre souvent. A sa manière. C’est fou tout le bien qu’il fait. Je n’en reviens pas. Il gomme mes hésitations, il m’aide à franchir des frontières, il abolit les distances, il guérit de l’anxiété. Et puis, surtout, pour quelques minutes, il éteint le réverbère de la solitude pour le remplacer par un soleil. Un vrai. Celui de la rencontre entre deux cœurs humains.

 

C’est un grand maître, vous voyez, mon agent de liaison. Je crois qu’il a l’art et la manière, de façon innée, d’enlever toute invisibilité. La mienne et celle de nos personnes âgées.

 

Je vous le recommande. Plutôt que de me mépriser par un : « Elle remplace les gosses qu’elle n’a pas eu par un chien ! », « C’est un manque affectif », « C’est une créature sans âme ! », « le petit chienchien à sa mémère ». Je vous le dis, vous n’avez rien compris.

 

Mon chien, celui d’aujourd’hui ou d’hier, c’est lui mon agent de liaison. C’est un expert. Comme beaucoup de bêtes. Si, si. Je vous assure. C’est si grand d’être si petit et pourtant tellement doué.

 

Sa vocation est unique et magnifique :

Agent de liaison.

* Je mets ci-dessous une vidéo que j'aime beaucoup. Elle dit quelque chose de très beau. Même si ce n'est pas tout à fait le sujet de ce texte, j'ai pensé qu'elle pouvait vous émouvoir à votre tour. Nos ainés sont une richesse.

 

 

 

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Deogratias

24-09-2023

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Agent de liaison appartient au recueil Textes et poésies

 

Texte terminé ! Merci à Deogratias.

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