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Un voyage bien chahuté - Tranche de Vie

Tranche de Vie "Un voyage bien chahuté" est une tranche de vie mise en ligne par "Guy Rau"..

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UN VOYAGE BIEN CHAHUTE

 

Mon collègue ingénieur et moi-même devions nous rendre au milieu des années septante au siège d’une usine allemande située à Obertshausen, près de Frankfurt, afin de négocier pour la Société qui nous employait, l’exclusivité de vente sur la Belgique d’un produit industriel qui manquait à notre programme de vente. Nous fîmes réserver un vol aller-retour le même jour sur la ligne Bruxelles-Frankfurt. Pour nous rendre à l’aéroport de départ nous voyageâmes avec la voiture de mon collègue, une Glas de la fin des années soixante, qui marquait à son compteur un nombre impressionnant de kilomètres.

Dans le minibus qui, sur le tarmac de l’aéroport nous conduisait de la salle d’attente vers l’avion dans lequel nous devions embarquer, mon collègue, nettement plus âgé que moi et habitué aux déplacements aériens, me pria de courir avant tout le monde afin de lui réserver une place à un endroit particulier de l’appareil, dont il connaissait la caractéristique, typique à ce type d’avion : dans la zone qu’il m’avait indiquée, la distance avec les sièges de devant était plus importante que partout ailleurs. Pour son confort, il souhaitait en effet allonger ses vieilles jambes fatiguées, faculté accessible sur le type d’appareil de cette génération dans lequel nous allions monter et où les places sur ce vol n’étaient pas individualisées.


La phase de décollage était à peine terminée que l’avion se mit à décrire un large virage à cent quatre-vingts degrés, tandis que s’affichaient les consignes visuelles invitant les passagers à attacher leur ceinture qu’ils venaient tout juste de libérer. Les hauts parleurs diffusèrent la voix nasillarde du commandant de bord qui annonçait sans autre explication le retour à l’aéroport. Lorsque l’avion eut achevé sa courbe et retrouvé son assiette horizontale, une hôtesse souriante et apparemment détendue déambula, comme si de rien n’était, dans l’allée centrale. S’arrêtant à la hauteur de chaque rangée, elle vérifiait la fermeture des ceintures et distribuait son large sourire professionnel. Elle fut apostrophée par des passagers inquiets, soucieux d’en savoir plus sur cette manœuvre interpellante. Elle apporta avec calme et élégance des réponses de circonstance et tint des propos rassurants. Elle pria chacun de garder son calme car la situation était sous contrôle. Un voyageur proche de notre zone émit quand même tout haut l’hypothèse d’un oiseau aspiré par un réacteur, assertion qui eut pour effet d’attirer vers lui le regard inquiet des voyageurs des rangées proches. L’hôtesse ne démentit pas et, élevant la voix pour se faire comprendre de tous,  précisa que les pilotes de la compagnie étaient formés pour faire face à toutes les situations, que le cas présent constituait une avarie mineure et que le retour à l’aéroport ne constituait qu’une mesure de prudence prévue par la procédure. Cette attitude apaisante ne parvint apparemment pas à convaincre l’auditoire. Pour conclure et peut-être afin d’éviter d’autres questions embarrassantes, elle annonça la phase de descente et partit posément s’asseoir sur son strapontin de service. Ses collègues l’imitèrent avec le même calme apparent. L’on devinait cependant aux traits de leurs visages et à la nervosité de leurs mains que l’angoisse les tenaillait et que l’incident n’était pas aussi anodin que ne le prétendait la version officielle défendue par  l’hôtesse. Les passagers se résignèrent, se calant dans  leur siège. Des couples apeurés se donnèrent la main et semblèrent libérer de la monotonie de leur vie des propos d’amour soudainement enflammés; certains passagers, les yeux levés vers le ciel, remuaient les lèvres pour murmurer une probable prière soumise et fervente.


Le retour à l’aéroport de départ se déroula tout à fait normalement mais alors que  les roues du train d’atterrissage  touchaient le sol, chacun put voir et constater par les hublots l’important déploiement du dispositif de sécurité comprenant un nombre impressionnant d’ambulances et de camions de pompier disposés au bord de la piste,  prêts à intervenir. Quand l’avion finalement s’immobilisa et que l’arrêt des moteurs fut perceptible, les traits de l’équipage se détendirent tandis que les passagers, libérés de leurs angoisses, exprimaient leur soulagement, leur joie et leur reconnaissance par des applaudissements spontanés et frénétiques. Nous vîmes même des voisins de rangée qui dans l’euphorie se tapaient sur l’épaule, se serraient la main ou même s’embrassaient. Des couples, conscients de ce que cet incident aurait pu les séparer pour toujours, s’enlacèrent en larmes pour exprimer la profondeur de leur amour et oublier un instant les petits tracas qui parfois les avaient séparés ou se pardonner mutuellement les erreurs de leur vie.


Nous fûmes conduits à la salle d’attente où nous échangeâmes quelques propos avec nos compagnons de vol et avec le personnel de bord. Nous reçûmes la confirmation que l’incident relevait d’une collision aviaire dont les effets étaient mineurs ici mais dont l’issue était parfois plus dramatique.


Une heure plus tard, nous embarquions dans un autre avion qui nous amena à Frankfurt sans encombre. Pour nous rendre à notre destination finale, éloignée d’à peine vingt-cinq kilomètres de l’aéroport, nous prîmes un taxi dont le coût de la course  nous fut aimablement remboursé par nos hôtes.


Nous visitâmes l’usine et fîmes connaissance avec les collaborateurs de notre hôte et avec nos futurs interlocuteurs. A quatorze heures, après un repas succulent pris tous ensemble dans un restaurant proche, nous regagnâmes l’usine pour entamer le vif du sujet qui avait justifié notre déplacement. Les négociations se déroulèrent parfaitement bien : après quelques heures de discussions et de négociations, les prix, les délais et les conditions commerciales atteignirent le niveau de nos attentes. Alors que nous nous apprêtions à rédiger et à signer un protocole d’accord, je jetai un coup d’œil furtif sur ma montre et constatai avec angoisse que le temps s’était écoulé plus vite que je ne le pensais et que nous risquions de manquer le vol retour. Je proposai de postposer la signature et la coupe de champagne qui l’accompagnait, en expliquant à notre hôte la raison qui nous amenait à différer cette agréable formalité. Notre hôte comprit immédiatement la situation : il saisit son téléphone et forma nerveusement un numéro interne dont il reçut une réaction immédiate. Habitué à la langue allemande, je compris qu’il donnait l’ordre à son chauffeur personnel de nous conduire à l’aéroport, en précisant que le tronçon emprunté était sur la majorité du parcours, exempt de limitations de vitesse et que, en conséquence, il ne tolérerait aucun retard. Nous prîmes hâtivement congé de nos hôtes et nous nous engouffrâmes dans la Mercedes de forte cylindrée qui déjà nous attendait. Le chauffeur nous salua fort poliment et nous assura qu’avec le véhicule qu’il conduisait nous arriverions à temps à l’aéroport. Il démarra en trombe, quitta rapidement la ville et s’engagea sur l’autoroute.


J’étais assis à l’avant du véhicule, avec vue sur le tableau de bord. J’observai le compteur de vitesse qui n’arrêtait pas de grimper pour se stabiliser rapidement à deux cents quinze kilomètres par heure, sans que le véhicule n’émît aucune vibration, sans que l’on eût l’impression de vitesse. Je me retournai vers mon collègue assis à l’arrière pour m’assurer qu’il n’avait pas peur. Il me fit signe que tout allait bien et je me gardai bien de l’informer de notre vitesse de croisière.

Nous arrivâmes juste à temps pour l’enregistrement.

Après les formalités de douane et de police, nous gagnâmes la salle d’attente. D’attente, il en fut réellement beaucoup question car l’avion accusait beaucoup de retard : les hauts parleurs de la salle d’attente annoncèrent en allemand et en anglais que le décollage ne pouvait avoir lieu car le brouillard sévissait sur l’aéroport de destination. Nous prîmes notre mal en patience. Deux bonnes heures plus tard, l’embarquement eut lieu mais nous dûmes encore attendre un bon quart d’heure dans l’avion avant que ce dernier n’obtînt l’autorisation de décoller.

Nous atterrîmes à la tombée de la nuit et récupérâmes le véhicule au parking où nous l’avions laissé de bonne heure ce matin. Il gelait et le moteur montra bien des difficultés à démarrer. Après cinq tentatives, il se décida enfin à remplir son rôle après avoir abondamment craché et toussoté,

Il nous abandonna néanmoins sur le retour à dix kilomètres de notre destination…

 

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Blog

Guy Rau

30-07-2017

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Un voyage bien chahuté appartient au recueil Histoires drôles et drôles d'histoires

 

Tranche de Vie terminée ! Merci à Guy Rau.

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