Connexion : Ou
Mode Application Mode Site

Un beau souvenir - Texte

Texte "Un beau souvenir" est un texte mis en ligne par "Belle-Hélène"..

Venez publier un texte ! / Protéger un texte

Un beau souvenir

 

            « Matthäus…

 

Elle portait une jupe couleur bordeau qui moulait ses hanches et ses fesses, et qui remontait jusqu’à sa taille fine.

 

            … comment on s’est rencontrés, déjà ? »

 

Elle avait des cheveux aux boucles imparfaites, des jambes immenses qu’elle croisait admirablement. Grande, fine et élancée, Louise était mannequin. Mais depuis qu’elle était mariée, elle travaillait un peu moins.

 

 

            « Tu ne te souviens pas ? » disait-il avec son accent suisse-allemand, dans son costume cousu sur mesure chez un tailleur réputé. « C’était à l’hôpital, quand tu t’es blessée et que je t’ai opérée. C’était la première fois que nous nous sommes vus. »

            Un an plus tard, ils étaient mariés.

Louise habitait à Genève, et elle déménagea à Lucerne pour vivre avec Matthaüs. Ils avaient une belle villa avec jardin et piscine. Mais ce qui manquait, c’était les enfants. Une si grande maison vide, cela devenait pesant, et ils ne comprenaient pas pourquoi les tests restaient continuellement négatifs.

 

C’était moins facile que dans les projets.

 

Elle était venue s’asseoir à côté d’elle, lui avait pris la main. « C’est à cause de Julien ? » Elle lui avait fait oui de la tête, et elle pleurait. « Tu sais, reprit-elle, la dernière fois que j’ai pleuré pour un gars qui me quittait, c’était de joie. Sérieusement, ça sert à rien. Est-ce que tu penses qu’il a pleuré pour moi, ce connard ? Jamais, je le sais, et maintenant c’est fini. »

 

 

 

            Un jour, Louise avait senti des douleurs, et elle avait essayé d’appeler son mari. 

 

Ces fois où elle l’invitait et qu’elles se faisaient une après-midi maquillage. Souvent, si belles dans leurs robes moulantes, elles s’embrassaient amoureusement.

 

Louise  maquillait Manuela, et elle la trouvait si belle qu’elle lui disait : « Attends, je t’en prends ! » et elle agrippait le visage de Manuela entre ses mains, puis collait sa bouche à la sienne. Jamais le rouge à lèvres n’était aussi bien appliqué que par cette manière là.

 

            Matthäus n’avait répondu à aucun appel.

 

Et en s’embrassant, elles enfonçaient leurs ongles dans la peau de l’autre, se griffaient, laissaient la marque de leur baiser sur les visages endoloris. Puis elles salivaient, elles faisaient partir ce maquillage qui asséchait leurs lèvres, et la salive rouge coulait le long de leur gorge.

 

 

Le jour de sa fausse couche avait changé quelque chose dans leur relation. Elle avait senti le bébé pousser avec force pour sortir de son ventre. Elle avait vu le sang traverser sa jupe, et alors qu’elle se précipitait vers la salle de bain, une forte douleur la stoppa dans son élan. Elle s’écroula au milieu des escaliers, en pleurs et en panique ; suffocante et la gorge nouée par les sanglots, elle se traîna jusqu’aux toilettes où le fœtus sortit définitivement.

            Lorsque Matthaüs avait remarqué les nombreux appels manqués, il avait immédiatement quitté son cabinet et en arrivant, il la vit contre le mur, tremblante, les vêtements ensanglantés, les yeux rouges, et il y avait à côté d’elle le fœtus qu’elle avait couvert d’une serviette.

 

Comme quand Louise portait un haut de Manuela, trop grand pour elle, et elle le remontait sans arrêt sur sa poitrine découverte par les mouvements. Et quand elles montaient le volume de la musique au maximum, elles dansaient, s’enlaçaient, s’embrassaient, se donnaient chaud, et enlevaient les vêtements qu’elles jugeaient encombrants.

 

            Il l’avait prise dans ses bras et portée jusque dans leur lit. 

 

 

***

 

 

Elle s’était levée, et elle se tenait devant elle, titubant presque. Elle lui disait : « Moi c’est fini avec les mecs, trop cons et trop connards. Et puis tu vois, ils sont pas si beaux que ça. Une femme ça a plus de classe, ça fait attention, et ça accepte même de pleurer pour des gars insensibles qui osent nous insulter, nous traiter de pétasses alors qu’on se fait chier à se faire belles pour eux. Ben ciao les mecs, cassez-vous, moi j’veux plus de vous ! »

 

 

Louise s’était mariée à un homme.

            Etait-ce par peur ?

            Etait-ce par erreur ?

« Je ne suis ni homo ni hétéro, répétait-elle. Je n’aime qu’une personne à la fois, et c’est Matthäus. »

 

« Quand je te vois marcher dans la rue, je te trouve belle, t’es élégante, t’en jettes. T’es canon, et  t’es bonne. » Et elle l’imagine avec sa robe mouillée lui collant aux seins.

 

« Comme elle était belle » pensa-t-elle.

 

 

 

A la soirée, il y avait Manuela. Louise la connaissait sans lui avoir vraiment parlé et pourtant, ce soir-là, elles se retrouvèrent presque seules autour de la table que les autres avaient désertée. Alors elles avaient emporté les bouteilles qui restaient et elles étaient discrètement parties avant de se réfugier près de la piscine. Louise avait trop bu. Elle ne marchait pas droit et avec la chaleur, elle eut envie de plonger dans l’eau.

            « La piscine est pas ouverte ?

            - Non, pas à cette heure-là.

            - J’m’en fous, j’y vais. »

 

Louise s’était mise en maillot de bain, avait escaladé la barrière puis était entrée dans l’eau aussi vite. La lumière lointaine ne permettait de distinguer que l’ombre de son corps, mais Manuela en fut éblouie. Louise  n’avait pas pourtant pas un visage exceptionnel ; il était soumis à la subjectivité. Mais son corps si parfaitement sculpté rendait chaque mouvement délectable.

            Les autres filles  disaient qu’elle n’avait pas de formes, qu’elle était plate, et elle les       plaignait d’être si jalouses.

 

 

Sur un site que les femmes utilisaient pour choisir des vêtements, Manuela admirait Louise qui les portait.

Elle n’apparaissait plus que dans quelques spots publicitaires pour parfum.

 

 

            Manuela  l’avait suivie, magnifique dans ce maillot de bain qui lui collait au corps.

 

Elle était tendre, aimante et aidait avec plaisir, toujours souriante. Elle pouvait pourtant paraître renfermée, très hostile à l’égard des autres, mais de ceux qui ne la connaissaient pas.

 

Il y avait cette photo de Louise, sur laquelle elle portait une chemise bleue, ouverte, et un short blanc. Ses cheveux, rejetés par un vent artificiel, ne cachaient plus son torse nu. Ses seins et son ventre brillaient entre les vêtements. Elle était si belle sur ce cliché que Manuela avait gardé. C’était avant que Louise quitte Genève.

 

            « Manuela…

 

Ses yeux clairs transperçant son visage, qui l’illuminaient, et elle, qui l’envoûtaient. Ses yeux bleu clair, intenses et amoureux. Ils suffisaient à construire un chef d’œuvre, tandis que ses seins pointaient sous sa robe, serrés par le tissu mouillé jusqu’à devenir transparent. Ses cheveux châtains devenaient plus foncés au contact de l’eau, et quand elle plongeait sa tête entièrement, ils volaient, avec l’apparence d’être secs, lui donnant l’air d’une sirène endormie.

 

             … pardonne-moi. »

 

 

***

 

 

Quand elle était rentrée ce soir-là, toute la maison était éclairée, et de chaque fenêtre ouverte, on apercevait la lumière du plafond.

            « Matthäus ? »

Personne n’avait répondu lorsqu’elle avait franchi l’entrée, mais elle avait découvert son mari dans le salon, lisant le journal. Il avait vu ses cheveux mouillés, sa démarche peu sûre et avait rapidement senti l’odeur de l’alcool. « Où es-tu restée si tard ? » avait-il demandé en se remettant à lire son journal. Louise s’était retenue à une chaise pour ne pas tomber.

 

Manuela nageait dans sa direction et lui disait en riant : « Y a mon haut qui se barre ! » Puis elles s’arrachaient leurs maillots de bain et dénudaient leurs corps harmonieux.

 

            «  J’étais avec Pauline.

            - Eh bien Pauline n’était pas avec toi, parce que quand je l’ai appelée, elle m’a dit qu’elle était seule chez elle. »

 

Louise se mordit la lèvre.

 

 

 

            Manuela hantait ses nuits.

 

Et parfois, elle l’imaginait mourir sous ses yeux, si belle dans l’agonie, et alors elle se voyait se pencher sur elle, effleurer sa bouche de ses lèvres, les approcher de sa nuque et lui murmurer qu’elle ne pouvait pas mourir, qu’il fallait qu’elle reste, car si elle partait, elle ne survivrait pas non plus, et que ce serait trop triste de mourir alors qu’elles s’aimaient.

 

            Manuela était revenue.

 

Elle était venue à Lucerne, un soir sans prévenir, quand Matthäus n’était pas là. Louise l’avait regardée, les sourcils froncés, les bras croisés, taciturne. « L’allure d’une pétasse » avait pensé Manuela. Mais à quel point cette pétasse l’aimait ! Et cette pétasse avait grossi, un peu, et elle était encore plus belle. « C’est le médecin qui lui a fait retrouver la ligne. » avait pensé Manuela. Elle se souvint de ce jour où elle l’avait vue dans la rue, grande, magnifique, affichée partout pour une pub de lingerie. C’était il n’y a pas si longtemps. Et elle était là, devant elle, droite et fière. « Etonnant que son toubib ne lui ait pas encore refait les seins. » pensa Manuela, et elle admira la poitrine à la croissance inachevée. « Même si elle a grossi, elle remplit pas plus son soutif qu’avant. »

 

 

 

Manuela… avec sa lèvre supérieur qui, de profil, remontait et en parlant, partait vers l’avant comme s’il fallait augmenter la proximité, brillait par le reflet du rouge à lèvre.

 

Ses lèvres étaient si belles, elles appelaient à être embrassées. Et quand elle souriait, il n’était plus question de l’embrasser, mais de l’admirer. Quoi de plus beau que cette expression de joie sur un visage si harmonieux ?

 

 

 

Quand Manuela traita Louise de salope, celle-ci lui la toisa longuement, puis lui répondit qu’elle avait été salope avec les autres, avec tout le monde, mais pas avec elle.

  

            « Alors comment ça s’appelle de me lâcher du jour au lendemain pour un mec après   m’avoir répété que tu n’aimais que moi ? Un coup de pute ! »

 

Elles faisaient la même taille, rehaussées chacune de huit centimètre par leurs chaussures à talon. Manuela pleurait, et de ses beaux yeux s’écoulaient des larmes qu’elle essuyait d’un revers de main. « T’es pire que les gars. » Et Louise lui répondit simplement qu’elle n’avait pas le choix, qu’aimer une femme ne faisait pas partie de ses droits.

            « Ah d’accord… le regard des autres, ça t’intéresse maintenant ?

            - Maintenant que je suis mannequin, je suis obligée.

            - Mais personne t’oblige ! Depuis quand tu fais ce qu’on te dit de faire ? »

Et elle repensa à Louise, celle d’avant, qui avait osé cracher sur les hommes pour ensuite se marier avec un médecin qui lui offrait une vie de femme riche et gâtée.

 

            Mais ça ne l’empêchait pas de pleurer tous les soirs tellement Manuela lui manquait et qu’elle en avait mal.

 

Et souvent elle pleurait car son mari n’était pas elle, car elle se trouvait face à un homme qu’elle aurait voulu aimer mais qu’elle n’aimait pas, et que celle qui lui manquait n’était pas là. « En vérité, pensait Manuela, il n’y a pas plus belle qu’elle. Et c’est pas grave pour les soutifs, elle mettra les rembourrés. »

 

            « Pourquoi tu pleures ? …»

 

Après sa fausse couche, il lui avait dit, avec cet air tout gentil, que ce serait mieux pour elle de rentrer à Genève pendant une semaine, de retrouver ses parents, sa sœur, ses amis. Qu’elle prenne le temps de s’en remettre, qu’il voulait la voir aller mieux, que ce n’était pas sa faute, qu’il fallait simplement qu’elle se remette de cet accident.

 

            « … pour rien. »

 

Mais à Genève, elle ne retrouva pas Manuela.

 

 

 

Elle avait agrippé ses cheveux et l’avait embrassée avec fougue, tenant fermement son visage entre ses mains, et pressant sa poitrine contre la sienne.

            « Viens, on dégage. »

Elles étaient parties en courant, en s’accrochant l’une à l’autre.

 

 

« Dégage… laisse moi passer. » Mais Louise reste devant elle et la regarde, les sourcils froncés. Manuela la pousse en passant et Louise attrape son bras et l’embrasse vigoureusement. Manuela la repousse, puis la prend dans ses bras et la serre jusqu’à l’étouffer en pleurant dans ses cheveux parfumés.

 

« Je t’aime » lui dit Louise. « Je t’aime» répète-t-elle. « Y a que toi que j’aime, j’m’en fous des autres, j’m’en fous des gars, j’m’en fous des filles, y a que toi. » Et Manuela la repousse à nouveau, essuie ses larmes et la regarde avec fureur et pitié.

 

            « Pauvre fille. »

 

Alors Louise se souvient de la dispute avec Matthäus quand elle avait avoué : les vases cassés, la table renversée, la chaise balancée. Et quand il était parti en claquant la porte, elle s’était tellement collée aux rideaux qu’ils en étaient déchirés.

 

C’était la première fois qu’il le savait, mais pas la première fois qu’elle le trompait. Souvent elle le faisait avec une femme, car s’il fallait se forcer même pour les adultères, alors cela n’avait plus de sens.

 

Il y avait une autre photo de Louise que Manuela admirait en particulier ; une photo sur la plage, le corps couvert de sable, un maillot de bain blanc devenu transparent, et les cheveux entraînés par le vent. Louise, avec ses longues jambes et son visage délicat, souriait en détournant les yeux.

 

 

 

            Le pauvre…

 

Au fond, elle ne voulait pas lui faire de mal. Il était si gentil, prévenant avec elle, et il se montrait compréhensif, arrangeant, généreux aussi, puisqu’il travaillait toute la journée et que, pour se faire pardonner, il lui donnait tout l’argent qu’elle voulait. Alors elle partait s’acheter les robes les plus belles et les plus chères, les bijoux les plus élégants, et les chaussures les plus à la mode. Elle rentrait en défilant dans ses nouveaux vêtements, plus belle que sur les podiums, et il l’admirait toujours autant.

 

Mais elle aimait les femmes, c’était indéniable, ou du moins elle l’aimait, elle. Et pour se rapprocher un peu plus de Manuela, elle se trouvait des remplaçantes qui finalement la dégoûtaient autant que les hommes.

 

Elle n’aimait que Manuela.

             

« Eh, elle t’a dit non ! Insiste pas, connard ! »

 

Pourtant, elles sont là ; l’une en face de l’autre, prêtes à se battre. Elles s’insultent, elles se défient, et leurs yeux se remplissent de mépris. Elles s’insultent, jusqu’à ce que Louise se jette sur elle et qu’elle l’embrasse, que Manuela s’accroche à elle et qu’elles s’appuient contre le mur, qu’elle la serre entre les pierres froides et elle, qu’elles s’embrassent avec ardeur et s’empêchent de respirer jusqu’au lever du jour.

 

A l’aube, quand Manuela tourna la tête avant de partir, Louise pleurait.

 

 

***

 

            « Tu préfères que ce soit un homme ou une femme qui vienne te rejoindre dans ton         lit ?

 

Manuela la revoyait défiler, avec ses cheveux lissés, sa démarche appliquée, et elle voulait lui crier qu’elle l’aimait, qu’elles n’avaient pas à avoir honte d’être un couple, de s’attirer jusqu’à s’aimer, d’être heureuses sans réfléchir aux autres, que tout compte fait, ils ne comptent pas et que si elles pouvaient vivre sans eux, elles le feraient.

 


            - Aucun, répondit Louise. Je veux que ce soit toi. »

 

 

 

Lorsque Manuela sort le billet de train de son sac, elle retrouve la photo de Louise dénudée.

 

« T’es belle » qu’elle lui disait.

 

« Louise… t’es belle. Ton corps est trop beau, tes seins sont magnifiques, la courbe de tes hanches est parfaite, ta  taille est marquée. Ton corps est harmonieux, et tu es belle. »

 

 

            Il faudra la déchirer, cette photo…

 

 

Elles s’embrassaient, baladant leurs mains sur le corps de l’autre, la serrant, elles se répétaient qu’elles s’aimaient, elles se caressaient les cheveux et respiraient le parfum de l’autre, les yeux fermés. Louise avait des cheveux savoureux, et sa nuque était chaude quand elle y passait sa main. « J’aimerais être comme toi. » disait Manuela, et sur cette image, elle rêvait seulement de pouvoir lui ressembler.

 

Arrivée à Genève, son téléphone sonne.

            « Allô ?

            - C’est Louise… »

Sa voix trahit un sanglot. Manuela ne dit rien.

            « Quand est-ce que tu reviendras ? demande Louise

- Je ne sais pas.

            - Bientôt ?..

            - Je pense pas. »

La gare annonce le départ d’un prochain train. Avant de raccrocher, Manuela entend la voix de Louise lui dire « Je t’attendrai jusqu’à ce que tu reviennes. » Puis elle range son téléphone.

 

 

 

La photographie n’existe plus. Les éboueurs l’ont emmenée ce matin.

 

Manuela est rentrée chez elle. « Ça aura laissé un beau souvenir dans ma vie. »

 

 

FIN

Partager

Partager Facebook

Point(s)

+3

Auteur

Blog

Belle-Hélène

05-08-2017

Couverture

"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
Un beau souvenir n'appartient à aucun recueil

 

Texte terminé ! Merci à Belle-Hélène.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.