S a n c t i o n pour nuit glauque

Acte I
Trois heures du mat ! Il tombait des cordes, je remontai mon col ; cette saloperie de froid humide venait me rappeler que l’hiver n'allait pas tarder. Je haïssais l’hiver, la nuit tombait alors que j’avais à peine eu le temps de voir le jour. Or, celui-ci se couchait au moment où je souhaitais le voir se prolonger. Il y a des moments dans la vie où on regrette de s’être levé et cette nuit-ci sera incontestablement la nuit de novembre qui me plombera mes jours à venir… Mes jours, mes nuits, mes ennuis et mes envies !
L’air froid me piquait le nez et la pluie ruisselait sur ma capuche étanche. Je marchais d’un pas vif pour rejoindre mon véhicule ; je détestais arpenter les rues, tout seul, comme un pauv’con à la merci d’une mauvaise rencontre.
Enfin, je montai dans ma voiture, rassuré ! Je respirai longuement et démarrai, confiant. Au volant, les portes verrouillées, seul avec moi-même ; il ne pouvait plus rien m’arriver jusqu’à mon chez-moi et ma couette douillette. J’allumai la radio, je l’éteignis. Non décidément, cette satanée migraine ne me lâchait pas depuis que j’avais quitté cette discothèque. « Mon vieux, t’as passé l’âge de trainer tes savates dans ces lieux peuplés de minettes de 15 ans ! » songeais-je, non sans m’apitoyer très légèrement. L’ennui… l’ennui de se sentir en décalage avec une jeunesse qui se régénère de plus en plus tôt. Il n’y a pas encore si longtemps, je m’amusais dans ces boites là. Désormais, je me surprenais à observer ceux qui me succédaient. C’est con à dire, mais cette sensation de se sentir 10 ans trop vieux m’avait filé un coup de cafard. D’ordinaire, je ne ressassais jamais des pensées à la con. Je positivais et me lâchais dans l’arène aux d’jeuns, histoire de me rassurer sur mon statut de – jeunes toujours. Mais cette nuit-ci, sais pas pourquoi, j’étais passé aux chiottes de la boite pour me passer un coup de flotte sur la tronche et sais pas pourquoi, je n’ai pas aimé de moins m’aimer. Je sais, ce n’était pas le lieu pour une telle observation mais qui n’a jamais vécu une situation non adaptée, me jette la première pierre. Je pourrais vous raconter des tas d’histoires de fois où je m’aimais tellement que j’avais une pêche d’enfer mais là, je doutais et en doutant, j’avais consumé mon ennui au bar. Mais l’ennui est coriace et ne se laisse pas duper par un verre ni par un autre verre… C’est pourquoi, j’avais préféré tirer ma révérence et rentrer chez-moi, conscient d’éviter de sombrer dans la non-réaction !
La pluie crépitait sur mon pare-brise et au loin une ligne continue de feux rouges passait au vert. Instinctivement, je pressai un peu la pédale d’accélération, douce sensation de liberté et de contrôle du véhicule. J’étais maître à bord, maître de mon espace et maître de ma vie. Le chauffage dans ma voiture neuve montait en puissance quasi instantanément et cela me rappelait l’époque estudiantine où je devais me contenter d’un chauffage qui fonctionnait au moment où je me garais devant chez moi. Vieillir, c’était aussi se souvenir et sans nostalgie, je me souvenais. Emporté dans mes rêveries, j’eus tout juste la présence d’esprit de piler net quand un flic me fit signe de m’arrêter…
Je n’arriverais jamais à comprendre pourquoi les flics étaient kamikazes ? À chaque fois que je circulais au milieu de la nuit, il s’en trouvait toujours un qui venait se jeter sous mes roues ! Je m’exécutai et m’arrêtai à deux doigts du sien pointé sur moi. Baissant ma vitre, j’entrepris de me renseigner sur la raison de ce – pourquoi ?
« C’est pourquoi ? » lançai-je sur un ton citoyen.
– Contrôle d’alcoolémie, Msieur ! Sortez du véhicule SVP
– Ah bon, à cette heure-ci ?
– Je constate que vous m’avez foncé droit dessus…
– Pas du tout, vous ne portez pas de gilet jaune et vous vous êtes jeté sur mon capot sans prévenir !
– Vous devez maîtriser votre véhicule Msieur !
– Le feu était au vert et je ne dépassais pas la vitesse règlementaire et j’ai eu le réflexe de freiner avant de vous percuter !
– Souffler au lieu de gesticuler, vos commentaires ne m’intéressent pas !
Putain de connerie… j’étais complètement crevé et ce type voulait me vider du peu d’oxygène qui remplissait encore mes poumons !
– Souffler, vous dis-je, encore, encore, encore… vous êtes en état d’ébriété Msieur ! garez votre véhicule ici, nous allons vous emmener au poste.
– Mais comment cela, vous m’emmenez ? j’ai bu une bière, il y a + de 2 heures, vous n’allez pas me dire que je suis un danger public ! vous avez bien vu que j’ai eu assez de réflexe pour ne pas vous écraser…
– Vous êtes positif à l’éthylotest qui est généralement fiable. Le seuil de tolérance est 0, 25 gr… calculez le nombre de verres en trop !!!
– Mais vous voyez bien que je ne suis pas du tout ivre !?
– Je lis que vous êtes positif ; que vous soyez ou pas ivre ne m’intéresse pas !
– Et ça va vous prendre longtemps, pour m’établir votre contravention, au poste ?
– Je pense que vous allez être placé en cellule de dégrisement jusqu’à demain.
– Demain ? vous plaisantez j’espère. Dites-moi, je ne vais pas laisser mon véhicule sur cette place payante jusqu’à demain ? Sinon, je vais me prendre une prune par votre faute.
– Désolé, Msieur, moi, j’applique les consignes de sécurité ! on doit faire stationner le véhicule en lieu et place de l’interpellation. Que la place soit payante ou pas, n’est pas de mon ressort.
Putain de connerie de consignes de sécurité de mes deux. Faire appliquer l’ordre en organisant le désordre, ça coulait de source… surtout si on pouvait cumuler les prunes, à la sortie ! L’éthylo positif était avéré mais de là, à m’empêcher de garer ma voiture un peu plus loin où les prunes ne pleuvaient pas … y’avait de quoi vous mettre les nerfs à vif sans même avoir bu !