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Réveillons - Tranche de Vie

Tranche de Vie "Réveillons" est une tranche de vie mise en ligne par "Quatrelle".. Venez publier une tranche de vie !
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Réveillons

« Joins-toi à nous pour le réveillon, si tu es toute seule ». J’hésite. Je ne connais que très peu cette aimable collègue. Arrivée depuis peu dans le Sud Ouest, je n’avais pu rejoindre ma famille et mes amis pour les fêtes, cette année là. J’avais passé Noël en solitaire, avec un bon programme de musique et un excellent roman, ce qui est loin d’être un drame affreux, je vous l’assure. Au matin, je m’étais levée tôt pour aller prendre un petit déjeuner gourmand ; je m’étais baladée dans la ville endormie légèrement enneigée, jusqu’à la pâtisserie qui sert un chocolat divin, avec un choix de gourmandises tout à fait réjouissant. Au retour, j’avais traversé un parc blanc. La neige légèrement gelée crissait sous les pas des très rares promeneurs de chiens ou chasseurs de croissants frais qui avaient l’air d’apprécier ce matin lumineux et paisible autant que moi. Un très joli Noël, en somme et l’idée de changer d’année dans une autre parenthèse de calme serein me plaisait bien. 

 

Cependant l’invitation est sympathique et je l’accepte volontiers. Après tout, c’est l’occasion de me faire des amis dans mon nouveau territoire. Le jour J, je choisis donc une tenue appropriée à une soirée festive chez des inconnus : mon « pyjama » de soie noire, que l’on habille de plus ou moins de bijoux selon l’ambiance. J’entasse bijoux et colifichets dans un grand sac, avec deux bouteilles d’un excellent Champagne prélevé dans ma réserve secrète.

 

Ma collègue m’a fourni un excellent plan, je trouve donc facilement son village, puis sa maison tellement illuminée qu’on ne pouvait la manquer. Je range ma guimbarde au bout d’une rangée de berlines allemandes rutilantes. Tiens, j’aurais du laver ma Twingo. Je sors les bijoux et les chaussures chics. Un grand type en jeans et chemise de bûcheron m’ouvre la porte, et me pousse vers un séjour déjà enfumé où une bonne trentaine de jeans-pulls me regardent comme si j’étais une martienne. La collègue émerge de la foule pour me lancer : « eh ben, t’es sapée de chez Sapée ! », ce qui tient lieu de présentation.

-        Tiens, j’ai apporté du Champagne

-        Fallait pas ! Moi je n’en bois jamais ; ça me donne des aigreurs d’estomac. Mais il y a bien assez de soiffards ici pour se charger de tes bouteilles. Pose-les sur la table, et fais comme chez toi !

 

Cela va être un peu difficile. Je me trouve happée dans la foule inconnue sans autre forme de procès. On braille, on se tape dans le dos, tout le monde se connaît … et, à la fin d’un inventaire scrupuleux, il est évident que moi, je ne connais personne à part la maîtresse de maison. Je vais me délester discrètement de mes bijoux, pour faire plus simple. Quelqu’un me fiche une boite de bière dans la main. J’ai l’air d’une poule qui a trouvé un couteau. Comme je suis à hauteur du buffet, qui ressemble déjà à une terre ravagée par la guerre, je m’empare d’une séduisante tartine de foie gras. Pas mal. Sur un pain de campagne grillé et un lit de pommes dorées au beurre, cela mériterait mieux qu’une bière.

Je tente de m’immiscer dans une conversation. Perspectives financières de l’immobilier … assez difficile à suivre à travers une musique funky tonitruante. Personne ne danse. Changement de groupe rapide : là on parle berlines allemandes. « Et vous, qu’est ce que vous avez comme voiture ? » me demande un grand barbu. Une Twingo. « Ah ! » et il me tourne le dos aussitôt. Super. Je commence à raffoler de cette soirée.

 

Je repère une bouteille de Bordeaux fort sympathique et me sers, me ressers, et commence à me sentir moins martienne. Un petit bedonnant myope prend conscience de mon existence et m’adresse un charmant sourire très engageant. Il est à peu près aussi perdu que moi, n’a pas non plus de berline allemande et ne connaît à peu près personne dans cette bruyante assemblée où l’on ne perçoit que peu de plaisir. Avec notre ami commun le Bordeaux, nous rions comme des fous en réglant quelques comptes à la sociologie, puis à la sémantique. Hélas une grande bombasse blonde vient choper mon nouveau pote par le col de la chemise et lui rappelle une certaine clause d’exclusivité qu’il semblait avoir oublié un peu.

 

D’humeur volage, je me cherche un nouveau comique mais je reviens très vite bredouille. Onze heures et demie. Je ne tiendrai jamais le coup jusqu’à minuit, je m’emmerde et picole un peu n’importe quoi, grignote des choses plus très fraiches. Je cherche la maîtresse de maison pour l’informer de mon départ imminent, mais elle a du se perdre quelque part. Je laisse un mot sur la console de l’entrée, merci, c’était sympa, mais si je pars après minuit je me transforme en méduse.

 

Je mets ma Twingo sur pilotage automatique trente à l’heure maxi. Il neige un peu, ça glisse. Si je ralentis, j’ai froid. Je garde le cap, mais ma gyrométrie est en rideau, j’évalue mal un virage et me plante dans un beau coffre à ordures tout neuf qui va heurter la grille d’une maison en faisant un vacarme épouvantable. Un géant baraqué jaillit d’un flot de lumière dorée. Je m’apprête à en découdre et sors mes griffes et mes crocs.

-        Eh bien chère Madame, pas de bobo ? Drôle de manière de commencer l’année. Mais vous savez, ça porte chance la tôle froissée à minuit. Elle redémarre ?

-        Je suis désolée, je crois bien que votre poubelle est foutue …

-        Redémarrez, et entrez remplir les papiers !

Elle redémarre. Je me gare et suis le grand barbu. Qui se présente : Daniel Peyrefitte.

-        Solène Plessey, désolée …

-        Plessey, comme les radars ?

-        Oui, comme les radars. Vous êtes connaisseur !

-        Dans l’aéronautique, comme presque tout le monde dans la région ; entrez donc, nous en sommes au rituel de minuit !

(beuh ... encore des collègues ?)

 

Une vingtaine de personnes, de quinze à soixante dix-ans, souriants, joyeux, qui dansent sans hurler, se bisent sous le gui, me demandent pourquoi je n’aime pas les poubelles. On me tend un merveilleux Champagne, me souhaite le meilleur. On me fait une petite place sur un canapé. On me demande ce que je fiche sur la route à cette heure là. Je leur explique que je sors d’un réveillon lugubre, où personne ne rit, où l’on discute fric et bagnoles en se tapant de la bière à la boite. Ils compatissent. La musique est bonne, l’assemblée simple et joyeuse. Je me retrouve un peu plus tard à préparer une soupe à l’oignon avec trois personnes charmantes. On se pose à table le temps de la savourer, avec quelques fromages délicieux et deux ou trois tartes maison qui devraient être mondialement célèbres. On retourne faire un peu d’exercice très rock & roll, avant de déguster un Armagnac dont mes papilles se souviennent encore. Une merveille.

 

Vers six heures du matin, le calme s’installe peu à peu. Les conversations deviennent nostalgiques, on a du mal à se séparer. On se salue, on se sépare en promettant de se revoir bientôt.

-        Et les papiers pour l’assurance ?

-        Reviens demain pour le goûter : tu reconnaitras la maison, la poubelle et la grille sont défoncées !

Je programme ma Twingo sur vingt à l’heure et repérage de poubelles toutes neuves. Il n’y en eut pas d'autre sur ce chemin. Normal. Des poubelles de cette qualité, c’est quand même assez rare ! Et la collègue ? Eh bien … nous sommes restées collègues.

 

 

 

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Auteur

Quatrelle

01-01-2012

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Réveillons appartient au recueil C'est la vie !

 

Tranche de Vie terminée ! Merci à Quatrelle.

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