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Résultats insuffisants malgré un... - Grande Nouvelle

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Résultats insuffisants malgré une évidente bonne volonté

3e nouvelle du recueil « Et si... », se situe chronologiquement après « Inopinément »

Science-fiction (anticipation)

Le jeudi 9 novembre à Orléans, à l’heure de la récréation de milieu de matinée, la salle des profs du lycée Charles Péguy bruissait d’une rumeur inaccoutumée. Les professeurs étaient bien présents selon leur emploi du temps, mais dans un lycée plus qu’à moitié vide. Les vacances de Toussaint étaient pourtant finies depuis le début de la semaine, mais en majorité les élèves n’avaient pas repris, sans mots d’absence et sans démissions.

Leur « disparition » était d’ailleurs toute relative : leurs camarades de classe savaient où ils étaient, et beaucoup de professeurs les avaient croisés en arrivant. Un bon tiers des absents étaient bien allés au lycée, mais ils étaient restés devant les portes à fumer et bavarder, saluant ironiquement les allers et venues de ceux (camarades, surveillants ou professeurs) qui éprouvaient le besoin d’entrer. Mais la majorité s’était dirigée vers le jardin des plantes qui n’était qu’à deux rues de là si on y entrait par la petite porte du jardin des roses, et s’était dispersée par petits groupes, selon leurs affinités. Là, ils avaient passé de belles journées d’automne à écouter de la musique sur leurs Iphs, se prendre en photo au milieu des roses primées ou des essences d’arbres aux couleurs chaudes, parfois même à lire. Le phénomène n’était pas non plus propre à Charles Péguy : il avait commencé à la même période dans bon nombre de lycées français, en particulier dans les établissements de centre-ville situés à proximité de jardins ou de parcs. Tandis que dans les quartiers dits « sensibles », les lycéens avaient disparu dès la fin du mois de septembre, mais pour hanter les allées du Leclerc ou les galeries des centres commerciaux. Et ils n’étaient toujours pas revenus en classe…

Aussi, en salle des professeurs, la discussion générale allait bon train : s’agissait-il d’une consigne répandue via les réseaux sociaux ? était-ce « l’effet Mehmet Messoudah » devenu en quelques semaines l’idole des adolescents : sous son influence, chacun désormais se croyait justifié de ne faire strictement que ce qui lui passait par la tête à ce moment-là, et trouvait ringard, voire déshonorant, de se plier le moins du monde à ce qui se fait d’habitude, par exemple aller en cours, etc. ? Etait-il normal que les familles se disent aussi impuissantes et aussi dépassées ? (Ceux des professeurs qui se trouvaient être aussi parents d’ados étaient moins virulents à condamner ces pauvres familles…) Les absents allaient-ils revenir aux premiers froids, à la première pluie, au moins pour se mettre au chaud près des radiateurs ? Ou est-ce qu’au contraire ils ne reviendraient jamais ?

On se divisait, bien sûr, sur les mesures à prendre. Certains avaient fait la démarche de contacter leurs élèves sur les réseaux sociaux, et s’étaient attiré des réponses comme : « Ne le prenez pas mal, monsieur, mais le lycée, ça ne sert à rien », ou « mais il y a 100% de chômage après le bac », « mais les maths, ça ne m’a jamais botté », etc. Plusieurs de leurs collègues s’en étaient indignés : pour eux, il n’était pas question de s’abaisser à passer par les murs et pages d’accueil de tel ou tel, c’était se mettre au niveau des élèves absentéistes. D’après le représentant du SNALC, le lycée devait, au contraire, prendre une mesure globale, lancer un ultimatum _ il suggérait une lettre officielle aux parents avec accusé de réception _ puis rayer définitivement de ses listes ceux qui ne rentreraient pas au bercail après la dernière sommation. Mais en entendant cela, le délégué syndical du SNES avait poussé les hauts cris : alors les effectifs des classes baisseraient officiellement, et ce serait remettre en cause leurs services ! Avec de telles méthodes, on s’avançait tout droit vers des suppressions de postes ! D’autant plus que le ministère ne demandait que ça… La conversation avait dégénéré en un débat politique dont les autres s’étaient détournés, écœurés.

Quand Véronique Lorraine s’approcha de la machine à café, un séduisant collègue de philo, Rémi Delarbre, venait de relancer la discussion en proposant de se demander plutôt pourquoi dans toutes les classes une minorité importante d’élèves continuait à venir : qui étaient-ils ? qu’attendaient-ils du lycée ? C’était peut-être cela le plus intéressant… Véronique fut aussitôt d’accord avec lui : elle revenait de deux heures de français avec ce qui restait de l’ex-insupportable 2nde 6 : huit élèves adorables, appliqués, désireux d’apprendre, à qui elle avait pu, pour la première fois de l’année, se consacrer à fond… Elle se garda bien de le dire alors que la situation d’ensemble était si grave, mais depuis trois ans qu’elle était professeur, elle ne s’était jamais sentie aussi utile, aussi comblée par son métier que ces quatre derniers jours, comme si elle découvrait enfin ce qu’enseigner aurait dû être… Elle dit :

« C’est comme si on avait fait un écrémage et qu’on n’avait gardé que ceux, bons ou mauvais, qui s’intéressent vraiment à ce qu’ils apprennent en classe ! »

Rémi Delarbre lui sourit mais n’eut pas le temps de répondre : une collègue d’histoire, qui arrivait sur ces entrefaites, saisit l’occasion pour discuter de la 1ère L. Elle apprit à la cantonade, et tout spécialement à Véronique qui était leur prof de français, qu’ils étaient 13 ce matin…

 « Comment cela, 13 ? » s’étrangla leur collègue d’espagnol. Elle les avait eus la veille : ils n’étaient que deux !

Charitablement, les collègues ne firent aucun commentaire. Ils n’échangèrent même pas de regards entendus, mais plusieurs détournèrent les yeux.

« Ils ne doivent pas tous aimer les mêmes matières », dit gentiment et hypocritement Véronique en allant s’asseoir avec son café. (Est-ce que Rémi Delarbre allait la suivre ? Non, il était happé par d’autres collègues qui discutaient sans doute avec lui des élèves présents dans les différentes Terminales.)

La professeure d’histoire la rejoignit pour poursuivre la radioscopie des 1ères L : les deux têtes de classe manquaient ; ils se disaient sans doute qu’ils pouvaient revenir n’importe quand, qu’on les accepterait toujours et qu’ils n’auraient aucun mal à rattraper ? Ou peut-être, qu’ils passeraient le bac en candidats libres ? Ils y arriveraient sans problème, mais quel dommage pour le lycée ! Manquaient aussi les quelques quinze élèves qu’on traînait depuis le début de l’année comme des poids morts. Non, David Stourbe n’était pas là, et ce n’était pas une surprise : celui-là, dans le genre fumiste ! Mais il y avait Mélanie Decilap ! Souriante, détendue, posant des questions et participant ! Restaient donc, comme l’avait dit Véronique, les plus sérieux et les plus motivés. Sauf Hugo Da Silva : l’exception qui confirmait la règle car qui pouvait être plus sérieux que lui ? Lui était peut-être vraiment malade ?

Véronique ne releva pas mais elle fut traversée par la pensée que l’absence d’Hugo Da Silva ne l’étonnait pas tant. Elle le connaissait surtout à partir de sa première Seconde deux ans plus tôt : son « sérieux » à lui ne ressemblait pas à la curiosité joyeuse du club des amateurs en herbe de littérature qu’était devenu le reste de la 1ère L ; il était fait d’un immense désir impuissant de satisfaire des parents qui, de leur côté, voulaient par-dessus tout avoir un fils conforme aux critères d’excellence de la société. Pauvre gamin, si entêté dans son impasse et si mal parti ! Elle écarta vite cette compassion déprimante pour en revenir aux présents qui, David Stourbe en tête, lui avaient demandé au dernier cours si on pouvait écrire de la littérature à leur âge, d’où une discussion sur les plus jeunes auteurs et leur génie…

L’entrée du proviseur interrompit les conversations, et, comme toujours, jeta un froid : qu’est-ce qu’il venait faire en salle des professeurs, celui-là, alors qu’il avait un bureau ? Chacun sa place, et les vaches en seront mieux gardées… Pour Véronique en revanche son arrivée fut une aubaine ; elle avait prévu d’essayer d’aller le voir à la fin de la récréation, mais sans être sûre de le trouver.

Henri Devereux, le proviseur du lycée Charles Péguy alla de groupe en groupe, serrant les mains, saluant chacun avec son aimable autorité coutumière. Il avait tenu à venir leur rappeler personnellement que la visite de la ministre de l’Education Nationale était pour ce soir, et qu’il comptait sur leur présence à tous à 17 heures. N’oublions pas que c’était de leur lycée qu’elle allait annoncer LA réforme de l’enseignement secondaire qu’elle préparait depuis des mois. Il devait y avoir non seulement la télévision de la région Centre, mais aussi les médias nationaux. Alors 17 heures, hein, pour le tournage du reportage et l’accueil des officiels, même si la réunion proprement dite commencerait sans doute vers 18 heures 15…

Le résultat de ce rappel fut une sorte de charivari.

« Si vous voulez des figurants, dites-le donc à nos élèves, suggéra Rémi Delarbre. Vous devriez les trouver au jardin des plantes…

_ Quoi ? On est déjà en classe du matin au soir dans des salles vides, et il faudrait revenir le soir pour rencontrer une ministre ?

_ Mais oui, il a raison ! » (Approbation un peu tardive de la proposition pince sans rire de Rémi Delarbre.) « Si cette ministre n’était pas complètement idiote, elle devrait aller rencontrer les lycéens absentéistes au lieu de venir nous casser les pieds avec sa énième réforme bidon !

_ Comment voulez-vous que je revienne passer ma soirée ici ? J’habite Pithiviers, j’ai ma vieille mère à la maison et personne pour la garder ! protestait la professeure d’espagnol des 1ères L. Dites de ma part à Madame la Ministre que si vraiment elle tenait à me voir, son gouvernement n’avait qu’à pas fermer les maisons de retraite… »

Le représentant du SNES prit les choses en mains :

« Monsieur le Proviseur, avant de nous occuper d’une visite de ministre ou d’une future réforme, je crois que nous aimerions tous savoir ce que vous avez l’intention de faire à propos des élèves absents. »

Ennuyé, mais pas démonté, l’interpellé rétorqua que l’urgence était de ne rien faire du tout. Il existait un règlement en vigueur selon lequel la vie scolaire appelait les familles… Oui, il avait conscience que la situation était exceptionnelle ; c’est bien pourquoi il fallait l’analyser et non agir dans la précipitation…

Le représentant du SNALC jugea que l’occasion était bonne pour exposer son projet d’ultimatum, et plusieurs collègues protestèrent, tentant de couvrir sa voix, afin de dire qu’il ne parlait pas du tout en leur nom. Tout cela concurrença la sonnerie qui annonçait la fin de la récréation.

Non, décréta le proviseur, on ne lançait pas un ultimatum aux familles comme ça… Pour commencer, il fallait réunir le C.A. car rien ne pouvait être décidé ailleurs. (Véronique qui était encore novice dans l’enseignement et n’avait pas la tête administrative mit un moment à comprendre qu’il s’agissait du Conseil d’Administration.) Peut-être envisager une réunion extraordinaire ? Mais pas avant une dizaine de jours, et c’était mieux comme ça. Au fond, ce n’était rien d’autre qu’une grève d’une nouvelle sorte ; le lycée devait s’adapter et se préparer à accueillir les grévistes à leur retour. Et il fallait bien comprendre aussi que quand la majorité d’une classe sèche les cours, l’élève lambda qui les sèche aussi a des circonstances atténuantes. Alors, surtout pas pour le moment de menaces propres à crisper les positions… Il fallait que chacun continue à faire son travail et surtout, dans chaque cours, avancer normalement le programme pour que les élèves présents n’aient pas l’impression de venir pour rien. (Hum ! se dit Véronique, il ne me facilite pas la tâche…)

Les collègues, pas tous convaincus, se dispersèrent mollement. Véronique, qui n’avait pas cours de 10 à 11, s’empressa alors d’adresser son plus beau sourire au proviseur, et de se refaire préciser l’heure à laquelle arrivait la ministre. Pour sa part, elle n’avait pas de charge de famille et elle avait la chance d’habiter à Orléans même : elle serait très contente d’être là. (Ce n’était pas faux, d’ailleurs : la perspective de voir en direct sa ministre de tutelle et les médias nationaux l’amusait.) Elle avait une requête de son côté, en attendant. Les jeunes littéraires de 1ère L l’avaient interrogée sur les auteurs adolescents de la littérature. Comment résister à l’envie de leur parler d’Arthur Rimbaud ? Il n’entrait pourtant dans aucun des « objets d’études » du programme de Première, mais si on ne découvre pas Rimbaud à leur âge, n’est-ce pas ? Or, elle avait une amie, Colette Marcheur, qui était en collège depuis trois ans et rêvait d’enseigner en lycée _ elle avait demandé en vain Charles Péguy au « mouvement » de l’année dernière _ et qui aimait Rimbaud par-dessus tout. Est-ce qu’elle pouvait lui permettre de la rejoindre à 14 heures afin de participer à son cours ? Elles avaient préparé le Capes ensemble ; elles avaient bien envie de parler de Rimbaud à deux voix. (Véronique ne précisa pas qu’à cet horaire-là Colette était censée faire cours au collège Jacques Prévert de Saint Jean le Blanc, sauf que tous les professeurs là-bas étaient en grève : inutile de rajouter à sa requête une complication administrative.) Peut-être même que, si le proviseur n’y voyait pas d’inconvénient, Colette pourrait rester aussi pour voir la ministre ?

Le proviseur qui s’épanouissait en l’écoutant accepta tout avec chaleur, se gaussa des concepteurs de programme qui avaient complètement oublié ce que c’est qu’être jeune, cita opportunément « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », écorcha même le vers suivant sur les tilleuls verts, envia à voix haute les 1ères L pour cet après-midi délicieux. Et bien sûr, il fallait que cette jeune professeure reste le soir ! …Pour entrer sans badge ? Aucun problème, il lui suffirait de sonner à la sonnette de droite. Très grand seigneur, il appela lui-même le concierge de son Iph et séance tenante pour lui dire qu’à 13 h 50 il aurait à ouvrir à une jeune femme nommée… comment déjà ? … Colette Marcheur ! Les élèves qui ne venaient pas en cours ne savaient pas ce qu’ils perdaient…

Henri Devereux soupira et soudain, au-delà de la galanterie, il eut l’air vieux, fatigué, dépassé par les événements, conscient et inquiet de l’être. Véronique eut envie de lui demander s’il pensait vraiment ce qu’il avait dit tout à l’heure : que c’était une sorte de grève, que les élèves allaient revenir ; elle eut soudain envie de parler avec lui de ce qui arrivait aux jeunes de ce pays, ce dont elle discutait passionnément tous les soirs avec Colette, qui était aussi sa coloc. Mais la barrière du pouvoir l’en empêcha. Elle se contenta de remercier avec effusion et s’en fut le cœur léger photocopier des poèmes de Rimbaud et envoyer à Colette le message de confirmation que cette dernière attendait.

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Isacani

08-06-2017

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Résultats insuffisants malgré une évidente bonne volonté appartient au recueil Et si...?

 

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