Connexion : Ou
Mode Application Mode Site

Pour peindre le dimanche - Réflexion

Réflexion "Pour peindre le dimanche" est une réflexion mise en ligne par "jihemel"..

Venez publier une réflexion ! / Protéger une réflexion

Comite Coup de ♥ CDL

 

 

Pour peindre le dimanche

 

   Nous aimons à mettre la nature sous cloche, en musées, en zoos, en spectacles. Nous la reproduisons de toutes les manières. Il importe que nous nous extasions sur elle alors même que nous lui tournons le dos chaque jour un peu plus. Nos sculptures, nos peintures, nos romans mettent à l'avant-plan la beauté du monde et en même temps le ruinent à travers les frasques humaines mises en scène de mille façons.

   Très souvent ce qui transparaît dans ces œuvres est une imagination en bout de course. Le cinéma en fait la preuve, obligé de nous proposer de plus en plus souvent des reprises de tel ou tel ancien succès ou bien d'exploiter en série un thème qui, de numéro en numéro met en évidence, atteint des sommets de ridicule.

Une fois de plus, d'intéressantes inventions technologiques ont été dévoyées, par appât du gain, pauvreté intellectuelle, absence de partage éducatif. Cet art-là, qui anesthésie l'intelligence de survie, est-il encore vraiment nécessaire à nos prétentions humanisantes ?

   Le comique aussi s'essouffle. De puéril à bon enfant, en passant par la finesse du langage ou de l'imitation nous avons pu le voir rapidement sombrer dans la vulgarité (idem pour ce qui est notamment de la mode, des coiffures), jusqu'à l'obscénité hystérique.

Même en sculpture, une fois que l'on a atteint le ferraillage le plus effrayant, les assemblages les plus immondes, les emballages les plus monstrueux, le gâchis de matériaux le plus pathétique ou le réalisme le plus abject, que faire d'encore plus vain ? A quoi les « artistes » veulent-ils nous accoutumer ?

   Lorsque l'art (du comique par exemple) a la prétention de nous montrer nos pires défauts, notre bêtise, c'est surtout par la méchanceté, la moquerie, la violence du propos qu'il le fait. En nous « dévoilant » ainsi à nous-mêmes, le rire se révèle lui-même un triste dérivatif.

   De toutes ces « leçons » il n'y a qu'une chose que nous n'oublions pas : c'est le rire. L'instruction s'arrête là parce que personne ne veut se reconnaître dans les portraits que nous font les humoristes. L'art pour l'art, le rire pour le rire, et il n'y a plus qu'à tirer la bonde pour purger l'existence de l'essentiel, qui prêtera lui aussi à rire.

   Et dire que toutes ces vanités sont censées exalter notre joie de vivre,  nous faire rêver, nous plonger dans la béatitude la plus extasiée,... Et surtout nous conforter dans ce que nous pouvons faire de pire, de plus creux. Un style bien dans l'air du temps.

Un temps de fin de civilisation, qui sait, car dans l'incongru, dans le hideux, tout a été osé. Pour quel résultat ? Et puis, quoi après ?

   Le plus remarquable est que l'on constate qu'il est rarement question de nature, dans l'art, surtout moderne. L'être humain, c'est manifeste, n'aime pas trop la nature, bien qu'il prétende le contraire. Elle l'intimide, elle lui fait peur, il la trouve « sale », hypocrite, il n'y trouve plus sa place, et donc il la fuit ou tente de la dominer. Comme si on pouvait faire fi des lois de la nature pour leurs substituer celles de l'homme mécanique.

   Le brave paysan qui, encore « à l'ancienne », œuvre à sa terre dans un paysage laissé plus ou moins intact, le plus épargné de l'envahissement mégalomaniaque de l'homme, a t-il besoin de notre Art ? Sans être stupide le moins du monde, il vit au rythme de ce que la nature nourricière lui impose. Il est riche d'un savoir millénaire que nous avons dangereusement oublié au profit d'un certain mirage « progrès » qui ne compte plus que sur la technologie et la chimie.

   Ce paysan vit selon une logique qui a tout son sens et se passe des artifices d'une modernité plus ravageuse que spirituelle.

Non, ce n'est pas une existence pauvre, mais une existence riche de sagesse, de lenteur, d'observation et de sobriété.

   Rustique, dure, bien évidemment, mais pas plus que nos vies d'intellectuels névrosés grouillants dans nos villes surpeuplées, noyés sous les gaz d'échappements et le vacarme, où tout doit aller vite, où l'environnement se résume au spectacle morose des rubans de voitures et où les rares piétons sont désormais des êtres étranges, anachroniques, relégués sur de mince bande-refuges. On s'y fait, on y meurt aussi dans l'indifférence du « trop », engoncés dans des architectures froides, anguleuses, démesurées, prétentieuses.

Avec les bienfaits sociaux modernes qui périclitent de jour en jour et de fausses facilités qui nous rendent esclaves du rendement, de la production.

   L'art y est sans aucun doute un heureux dérivatif, une échappatoire qui ressemble de plus en plus à un anesthésique. 

   Celui qui est heureux dans la nature connaît une joie, une sérénité d'esprit que ne trouble aucun tapage médiatique, aucune agitation « culturelle ». Son bonheur est gratuit, toujours à portée de main. Une fois la différence faite, est-il encore besoin d'opéras fracassants, de romans de 600 pages, de sonnets shakespeariens, des nénuphars de Manet ?

Autour de toutes ces productions artistiques, ce sont des marées d'argent qui s'échangent entre nantis. C'est à peine si nous avons encore le souvenir de ce que nous perdons en idolâtrant une culture de l'ego, de la gloriole, du détournement de sens, en méprisant les simples plaisirs, une existence allégée de tout son superflu.

   Très souvent, l'art exprime le malaise humain, avec ses malentendus, ses égoïsmes, sa cruauté, son avidité brutale. La perte de liberté est pourtant flagrante alors que l'artiste se prétend croit libre.

Est-ce être libre que de devoir s'aligner sur un art qui doit être « dans l'air du temps », qui doit plaire à un public précis d'initiés, qui n'exprime ou ne se complaît plus que dans la provocation, la laideur intentionnelle, la violence, le désespoir, le sombre, le bruit et qui en plus, le ridicule ne tue pas, hélas, des sommes d'argent qui laissent sans voix ?

La démence payante serait-elle devenue une valeur à part entière ou une thérapie ?

   Nous avions un art populaire, puis un art de riches, d'oisifs. A présent nous avons un art pour les incultes et un autre pour les pauvres. Chacun a le sien. Tout fait art au bon moulin du mauvais goût et du nihilisme. Les ego sont survoltés par l'importance que leur attribuent les médias.

Tout le monde veut monter dans la charrette de la gloire. Trois traits de pinceaux hystériques sur une toile ponctuée d'une giclure bâclée « valent » des millions de dollars.

Mais qu'achète-t-on réellement ? L'illusion de pouvoir claquer à la face du monde un paquet de billets et exister, faire preuve de son petit art dépensier à soi ?

   Voler un pain quand on est sans le sou et qu'on a faim vaut la répression de la société, la haute s'entend, celle des riches qui promulguent des lois destinées à défendre et protéger les riches contre les pauvres.

Dans ce type de société la démocratie fait beaucoup de bruit, comme dans une outre vide. L'article 27 permet aux pauvres d'approcher l'art. Ils font désormais du théâtre, participent à des ateliers, exposent. A eux les reproductions-poster des tournesols de Van Gogh. L'honneur est sauf.

   Je prends le risque de faire une généralité : si l'art est dénaturé, c'est parce qu'il ne nous mène plus à l'essentiel, il ne fait plus le lien entre nous et notre environnement. Cette nature avec un grand N, nous nous bornons à copier – je l'ai fait moi-même, donc nous copions la vie, nous voulons attirer notre attention sur tel ou tel sujet.

   Mais en dehors de notre pratique, dans la vie de tous les jours, nos agissements vont à l'encontre des belles intentions de partage et autres vœux pieux de secours d'une nature laminée par notre faux progrès.

La nature est belle, regardez comme je vous la peins bien, fait l'artiste en bombant le torse et en bombant sur les routes au volant de sa voiture, toujours plus avide de nouvelles expositions, de nouveaux kilomètres à avaler au détriment de « sa » belle nature qu'il aime tant.

Il faut bien vivre, certes, mais si c'est à la manière d'un pompier-pyromane, merci bien et tant pis pour l'Ââârt.

   Que la nature soit belle cela se sait. Aussi pourquoi ne pas tout simplement l'admirer « en l'état » et s'en repaître autant que nous le pouvons, discrètement et en veillant à la laisser telle que nous l'avons trouvée en arrivant ?
 
   Même lorsqu'elle est présente sur les écrans ou dans nos romans, la nature n'est là que pour servir de décor aux sordides frasques humaines ou pour galvaniser les valeurs humaines que nul n'a l'héroïsme de développer avec son voisin de palier. Si les cimaises en sont pleines, la nature est le plus souvent la grande absente dans notre art de vivre.

Plutôt que de remplir des galeries de toiles champêtres, nous ferions sans doute mieux de remiser nos bagnoles et d'aller méditer, converser, observer ensemble dans la campagne, loin des vernissages et des spots.

   Hors le discours des écologistes, la majeure partie de la population se soucie fort peu de léguer à ses successeurs un patrimoine écologique vraiment respecté. Allons-nous donc continuer encore longtemps à faire semblant de croire que notre civilisation perdurera ainsi longtemps ?   

   Et si nous tenons à peindre, soit, mais que ce soit pour mettre en évidence nos erreurs, nos impasses, pour dénoncer les risques que nous prenons en nous détournant de nos forêts, en agissant tels des barbares n'ayant d'autres projets que de se croire invulnérables, sûr de leur bon droit, heureux d'êtres parmi ceux qui peuvent réduire le monde à une maquette dont les valeurs peuvent être exploitées impunément et à l'infini.

   Réfléchissons à quatre fois avant de peindre, pour attirer fermement l'attention sur nos saccages, sur les animaux-martyrs, notre irrespect, et aussi parce qu'il est urgent que nous craignions de ne pas réveiller nos consciences.

   Au terme de cette petite avalanche de constatations amères, comment ne pas formuler un modeste souhait, un seul : que chacun prenne le temps de lire les penseurs, les philosophes, les sages qui ne manquent pourtant pas, et de réfléchir, de s'auto-critiquer, de conserver une curiosité enfantine vis-à-vis de la nature, celle qui inquiète parfois, qui est étrange mais qui a permis un jour que nous soyons là, afin que dans l’action qui DOIT s’en suivre sous peine de n'être que du vent, une résolution naisse, qui tempère quelque peu les vagues de cette mare aux illusions dans laquelle nous pataugeons.

   Contemplant les étoiles, ainsi que les hommes le font depuis l’aube de leur temps, nous pourrions à notre tour méditer : Pourquoi vivons-nous ? Qu’allons-nous faire de nous ? Quelle valeur nous attribuons-nous ?  

   Si nous faisons délibérément une poubelle de notre contexte naturel, à qui devons-nous nous plaindre ? Jadis, les indiens d’Amérique du Nord, éradiqués par les « bonnes raisons » des blancs, avaient mis ces derniers en garde contre leurs agissements insensés vis-à-vis de la nature. En pure perte.

   Les rares animaux que nous laissons encore survivre en liberté résistent opiniâtrement, mais misérablement, face aux inhumains que nous figurons souvent. Ils ne peuvent comprendre et doivent se soumettre au totalitarisme de notre « progrès ». Ils ne peuvent que souffrir, être vendus, chassés et disparaître peu à peu, ne faisant qu’accroître le risque que nous disparaissions avec eux, par notre seule et unique faute.

   Ne pas se soucier de nos origines équivaut à nier que nous pourrions très bien ne pas devenir ; c’est aussi ne pas aimer vraiment les enfants que nous lançons sur la pente savonneuse de nos sociétés et de nos principes bancals, de nos lois imparfaites, de nos bénéfices discutables, de nos politiques douteuses, de nos investissements sans portée, de notre soif de pouvoir et de conquêtes, bref de la plupart de nos mirages qui coûtent tant en vies humaines, en désespoirs, en rancunes, en vengeances, en énergies gaspillées et en nuisances de toutes sortes. Oui, nous coûtons très cher à une nature dont nous nous soucions trop peu.

   Quel « bon père de famille » songe que sa désinvolture se répète à des dizaines de milliers d’exemplaires, exactement comme ces gestes d’automobilistes qui balancent chaque jour des milliers de canettes, de bouteilles plastiques, négligemment, le long des routes, des rivières ou aux abords des zones touristiques ?
   
   Ce faisant, ils évacuent également derrière eux tout espoir d’éduquer les générations futures à autre chose qu’aux comportements primaires, bestiaux, orduriers, irresponsables, par mimétisme stupide.

Qu’il le veuille ou non, celui qui se prétend non concerné par cet état de chose l’est entièrement de par son statut bivalent : responsable et/ou victime à la fois de tout ce qui survient au genre humain.
   
   Illusion parmi tant d’autres : « la Terre est un village ». Non : c’est un radeau duquel nous scions à chaque instant une parcelle de bois déjà considérablement vermoulue. Il est déglingué, ce radeau, et l’horizon ne nous apporte guère d’espoir d’atteindre un havre de paix si nous persistons à le démantibuler, à nous soucier que de notre nombril, à nous agiter et consommer des activités qui gonflent une « facture » que les survivants des temps à venir auront bien du mal à honorer.

                                                                                                        Jean-Marie Luffin


Partager

Partager Facebook

Point(s)

+11

Auteur

Blog

jihemel

21-03-2014

Couverture

"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
Pour peindre le dimanche n'appartient à aucun recueil

 

Réflexion terminée ! Merci à jihemel.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.