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Passerelle - Histoire Courte

Histoire Courte "Passerelle" est une histoire courte mise en ligne par "Mathi=U"..

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Passerelle

 

 

 

 

- Et toi Céline, comment cela t’est-il arrivé ?

 

Elle fronce un peu le nez, mais on devine un sourire en coin. Peut-être même une petite étincelle dans ses yeux bleus. Tous ces signes sont évidemment du domaine de l’interprétation : Céline a un visage tellement, disons, particulier… Mais quand même, elle va la raconter son histoire, on sent qu’elle en a enfin envie.

 

- Allez, tu peux nous le dire maintenant !

 

Malgré tout, elle ne peut s’empêcher de se faire prier un peu. Si cela était possible, ses joues en rougiraient de plaisir. Oui, elle va les faire mariner, c’est drôle et puis, on a le temps… Elle s’installe donc plus confortablement sur la pierre froide, accepte le cigare qu’on lui offre, le hume, le porte à ses lèvres avec cérémonie.

 

- Vous êtes vraiment sûrs que cela vous intéresse ?

 

 

XXX

 

 

C’était donc l’année dernière, j’avais trente-deux ans et je venais d’abandonner la recherche de l’âme sœur. On peut en rire maintenant, mais à l’époque cela m’avait sacrément secouée. Pas facile de décider de mettre fin à une quête de plus d’une décennie. Je me sentais désœuvrée et vaguement triste. Mélancolique… Mais Dieu soit loué, j’avais Sylvie ! Ma fidèle amie depuis le lycée avait décidé de me prendre en main. Elle me sortait tous les soirs : vernissage de l’exposition de pastels de sa belle-sœur, cours de « step » à la MJC du centre, séance obligatoire pour la sortie du dernier « James Bond », massage aux pierres de lave dans l’institut en bas de son immeuble, que sais-je encore ? J’étais épuisée. Déprimée et épuisée. Le pire est que je me sentais absolument incapable de lui dire « non ». Les explications que j’aurais dû lui fournir m’auraient conduite à l’extrême bord du précipice. Qui sait si je n’avais pas envie d’y sauter ? Je ne me sentais décidément pas prête pour affronter le vide.

 

C’est pourtant ce qu’elle nous avait prévu. Pour ce samedi, Sylvie avait programmé la via ferrata des Aravis. Rendez vous à neuf heures précises sur le petit parking de la route du col. Son frère Paul et un certain Antoine, le nouvel informaticien de sa boîte, joueraient les instructeurs. Le temps était au beau fixe, le rocher bien sec : c’était l’occasion rêvée pour une initiation. J’ai donné mon accord du bout des lèvres, en sachant à peine de quoi il en retournait. Grimper sur des cailloux avec une ficelle autour du ventre ? Mais pourquoi pas, Sylvie, pourquoi pas…

 

La marche d’approche était courte mais relativement raide. Les garçons sont passés devant. Ils échangeaient quelques paroles à voix basse. Pour ma part, je montais en silence, le souffle court. J’avais du mal à suivre le rythme. Je me suis arrêtée une minute pour boire et la tête penchée en arrière, l’eau fraîche dans ma gorge, est soudain ressurgie de ma mémoire la seule randonnée que j’avais jamais faite avec mon père. Mon père, mon papa, ce grand absent... Celui qui m’a fait rater le départ de la course poursuite contre ma propre existence. J’étais sur la ligne, j’attendais qu’il me pousse dans le dos, me donne l’impulsion et quand j’ai enfin compris, il était trop tard : ma vie était partie sans moi. Cette marche d’approche, en quelque sorte, était à l’image de mon enfance : je suis déjà en retard, j’attends vaguement que quelqu’un m’aide, je cherche du regard une main tendue…

 

Antoine m’a tirée de mes rêveries en répétant mon prénom : « Céline Céline Céline. » C’était doux, d’abord le son puis son visage, brun, vif, anguleux, je me souviens, de longs cils, un air franc que j’ai tout de suite apprécié et soudain j’ai compris, à force de marcher comme un automate, j’étais arrivée au pied du rocher. Je me suis secouée mais j’étais troublée quand même, j’avais du mal à atterrir. Il m’a donné un baudrier que j’ai d’abord enfilé à l’envers, deux longes, un casque. Manipuler ce matériel a fini par me réveiller. Juste à temps pour les consignes de sécurité que Paul nous a répétées trois fois, comme à des enfants : « surtout, ne jamais décrocher simultanément vos deux longes : c’est le plus important ! Au moins une des deux sur la ligne de vie. Vous avez bien compris ?» Nous nous sommes enfin engagés dans la voie. J’étais placée entre Antoine et Sylvie, Paul fermait la marche. Je me sentais étrangement calme. Ce retour en enfance m’avait comme ressourcée.

 

La première partie était assez facile, la paroi n’étant pas très abrupte. Je crochetais consciencieusement mes mousquetons à la main courante. C’était drôle de faire cela avec Sylvie juste derrière moi. D’être physiquement accrochées toutes les deux sur le même câble prenait soudain une valeur symbolique. Nous étions liées, si je glissais, si je tombais, elle serait là, toujours présente. Je n’étais plus agacée par l’avalanche d’activités qu’elle me faisait tomber dessus depuis des mois, non, j’en étais plutôt émue, presque fière. C’était sa façon à elle de me soutenir. Je me suis demandé comment j’aurais réagi à sa place et cela a fini par m’embuer les yeux. Mince ! Sylvie ! Quelle belle amitié, quand même...

 

De nouveau Antoine m’a sortie de mes pensées : mes deux longes s’étaient emmêlées, cela risquait de me déséquilibrer. J’ai levé les yeux et l’ai vu là, légèrement à contre jour, suspendu dans le vide, les sourcils froncés à cause de ma méprise. J’ai dit « oui d’accord » et j’ai pensé qu’il était beau. Je ne savais plus pourquoi je pleurais. C’est à ce moment là qu’il a annoncé « on arrive au moment où il va falloir choisir : soit l’échappatoire, soit la passerelle ». L’échappatoire étant hors de question, j’ai voté pour « passerelle ».

 

Cela sonnait bien « passerelle », c’était engageant. Il y avait cette idée de traversée, de renouveau. Sans doute, après son franchissement, il y aurait devant moi un nouveau paysage que je serais libre de découvrir. Mon passé, de l’autre côté, n’entraverait plus mes mouvements. Et Antoine, pourquoi pas, serait mon guide. Je souriais mais ce fut bref. J’étais arrivée devant un pont de singe au dessus d’une centaine de mètres de vide. Je me suis liquéfiée. Antoine était déjà presqu’au bout, agile, efficace. Il a accroché ses longes au piton et m’a encouragée de la voix. La mienne était coupée, impossible de sortir le moindre son. Mes jambes aussi m’avaient lâchée : elles ne supportaient plus le poids de mon corps qui pendait lamentablement au bout de mes longes. Dans mon cerveau, l’orage s’était levé. Alors que je me sentais enfin prête à franchir l’obstacle, le sol se dérobait sous mes frêles appuis. Et ça n’arrêtait pas : je tombais, tombais, tombais. Tellement vite. Déjà, de la boue s’écoulait sur les flancs du trou noir où je gisais.

 

Antoine a crié « Céline, si vous voulez, on fait demi-tour ! » et cela a agi sur moi comme un électrochoc. Ce n’était pas concevable de laisser filer cette occasion, non, une question de fierté mais aussi – je le sentais bien – une façon de m’en sortir. J’avais complètement conceptualisé ce pont. Le vide sous les filins était celui laissé par mon père, celui aussi de mes rares expériences amoureuses. Sylvie, derrière moi, me soutenait et Antoine, de l’autre côté, oui, on pouvait dire cela, m’attendait. Je devais traverser. Mes mains ont agrippé le câble.

 

J’ai cru mille fois que j’allais abandonner. Impossible de me tenir debout, la peur me broyait le ventre. Tant pis, je me suis accroupie, c’était pathétique mais j’avançais, centimètre par centimètre. Je tremblais, je pleurais, j’avais envie de mordre ou de me laisser tomber. De mourir aussi, un peu. C’était interminable... J’entendais vaguement les encouragements et les conseils, mais l’information n’était plus traitée. Mon cerveau était en alerte rouge, explosion imminente. Encore un effort, plus que quelques mètres. J’ai défait mes deux longes pour les crocher au piton. Antoine me tendait la main, j’allais bientôt pouvoir la saisir. Il m’a dit « je suis fier de vous ». Nous nous sommes regardés les yeux dans les yeux, avec une incroyable intensité. Impossible pour moi de vous décrire précisément ce moment, mais vous pouvez me croire : j’ai vécu là – et de loin - la plus belle émotion de ma vie. Puis tout est allé très vite, mon pied a glissé, j’ai tenté de me rattraper mais il était déjà trop tard…Je suis tombée dans le vide.

 

 

XXX

 

 

Ils sont cinq, assis en tailleur sur la table d’un dolmen. Evidemment il fait nuit et évidemment c’est pleine lune. Comment pourrait-il en être autrement ? Ils se taisent maintenant, l’histoire est terminée. Ils sont contents d’ailleurs : Céline raconte bien, cela leur promet quelques belles soirées. Les distractions sont tellement rares…

La lumière lunaire les traverse, ondule dans la fumée des cigares. C’est le plus grand et le plus pâle qui les a apportés, en cadeau d’anniversaire. Il prend soudain une voix d’outre-tombe et crie « ta passerelle était hantée, elle t’a conduite sur le chemin des ténèbres ! Bienvenue dans l’au-delà ! ». Les spectres se marrent bruyamment en grinçant des dents. Humour noir. Céline a un peu de mal à s’y faire, mais cela viendra. Une année seulement qu’elle les a rejoints, par une belle matinée du mois d’août…

 

…le cœur en lambeaux et le crâne fracassé…

 

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Mathi=U

31-10-2014

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Passerelle n'appartient à aucun recueil

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Mathi=U.

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