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Orage d'enfance - Texte

Texte "Orage d'enfance" est un texte mis en ligne par "Yanis Laric"..

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      Orage d’enfance

C’était l’été. Un été d’enfance. De ceux qui vous laissent des souvenirs qui ne s’effacent qu’au dernier soupir. Est-ce pour cela qu’il est écrit in memoriam sur les dalles de marbre ? Ces dalles ne recouvrent pas qu’un simple corps dont la vie s’est échappée mais un mémorial personnel dont la mort même ne peut s’emparer. Sinon, que voudraient dire ces pauvres mots gravés qui cherchent à signifier d’éternels regrets, s’ils n’étaient protégés par le linceul de la mémoire. Des souvenirs et de leur postérité… Quelque part se trouvent encore des photos jaunies, des livres poussiéreux qui font éternuer, des cahiers d’écolier qui ne laissent d’étonner tant leur calligraphie est de qualité. Des lignes tracées à la plume d’oie trempée dans l’encrier pour dire, entre deux taches, la vie devant soi. Des souvenirs en forme d’images, tellement furtives que l’on ne saurait dire si elles ne sont point fictives. Des souvenirs en couleur sépia, en fragrances subtiles, fugaces et mélangées.

Car c’était l’été. Un orage avait éclaté. Réfugié dans une grange, délicatement emmitouflé au creux d’un savoureux mélange. Un mélange de sons. Celui de la pluie frappant la toiture de tuiles, d’autant plus apaisant que l’on est à l’abri. Celui des moutons qui, bêtement, bêlent contre les éléments. Un mélange d’odeurs. Celle de l’herbe mouillée qui envahit l’abri dont la porte n’a pas été fermée afin de mieux sentir la pluie tomber. Celle de la terre qui de l’eau est gorgée. Celle de la paille qui s’immisce jusqu’aux entrailles, se transforme en douce muraille. Mais il faut traverser, affronter l’averse. Courir et, surtout, ne pas passer entre les gouttes, faire semblant d’être mécontent et, d’être trempé, profiter pleinement. Grand-père va se moquer, rabrouer gentiment. Il le faut. Absolument. Sans cela le plaisir serait incomplet, décevant. Le plaisir de cette serviette rêche dont il vous frotte la tête sans cesser de maugréer comme pour dire tout l’amour contenu dans ce geste. Un amour qui doit demeurer inexprimé. Verbalisé, il détruirait la magie suspendue. Il est de ces mots qui… Se diffuse alors une sensation contrastée faite de peau mouillée et de chaleur due au séchage un peu bourru du cuir chevelu administré par ce vieil homme qui n’a d’acariâtre que l’apparence. Ce vieillard qui, au fond, n’a qu’un seul regret, celui de n’être pas, plus, à votre place. Celle de son enfance. Du temps où sur lui la pluie ruisselait, remplacée aujourd’hui par des larmes mal refoulées. Eternels regrets. Aussi, par délicatesse autant que par une insouciance que seul le petit âge peut magnifier, c’est au grenier qu’il faut se réfugier. Au grenier de la maison. La maison d’enfance.

A nouveau c’est un déluge. Ce n’est plus la pluie, qui justement a cessé. Non. Un déluge de couleurs et d’odeurs. Un monde qui n’est pas d’ici mais qui n’est pas non plus d’ailleurs. Un espace, quelque part. Autre part. Hors du temps. Pourtant le temps ici se conjugue sous toutes ses formes. Celle du présent, celle du futur et celle du passé. Entrelacées. Les yeux cherchent à imprimer, fixer, figer. Conserver. Les rayons du soleil pénètrent faiblement et doucement par quelque soupirail en sous-pente et révèlent la poussière qui partout s’est déposée. Lentement. Avec le temps. Ce temps qui, pour une fois, a décidé que rien ne devait s’en aller. L’odeur du salpêtre enveloppe. Une odeur particulière qu’un adulte trouverait certainement désagréable. C’est pourtant un parfum désirable. Alors les yeux continuent de chercher. Avidement. Evidemment. Ils cherchent dans cet indescriptible amoncellement d’objets qui nourrit les multiples récriminations dont est victime grand-père. Grand-père qui ne se rend pas compte qu’il faut ranger, qu’il faut vider. Effacer. Grand-père joue au sourd. L’âge le lui permet. Absurde entêtement de vieillard. Il faut se défaire de tout ce fatras inutile. Ce sera chose faite pour le jour où il s’agira de se débarrasser, enfin, de lui, de sa vie devenue elle aussi inutile. Encombrante. Ce vieux qui pour le moment est tout seul, en bas, dans son fauteuil, à regarder cette serviette que ses yeux ne quittent pas. Qui peut comprendre cela ? Qui peut comprendre qu’on ne range pas un grenier ? Qu’on ne vide pas un grenier ? Jamais. Récriminations pragmatiques. Partant, a-poétiques. Qui aurait l’idée d’enlever son île à Crusoë ? Un grenier ça ouvre les enfants à la vie, ça maintient les vieux dans la vie.

Les yeux maintenant parcourent de vieux livres. Une page écrite, une page illustrée. Un art d’imprimer révolu. Tombé en désuétude. Certes. Mais le plaisir de l’enfance se niche parfois dans l’obsolescence. Des doigts d’enfant suivent les lignes autrefois tracées par d’autres doigts d’enfant. Des doigts désormais tout ridés. Les yeux du vieil enfant ont lu, ses doigts ont tracé. Les yeux de l’enfant du présent ont bu. Tout. A satiété. Dans le regard de l’enfance l’insignifiance revêt toute son importance. Cette insignifiance que tout adulte qui se respecte se doit d’attribuer à ce qui n’est, à ses yeux, nécessaire. Utile. Le couperet tombe. La tête de la nostalgie aussi. Dans le panier du temps présent. Le temps de cet adulte qui croit tout savoir, qui croit tout avoir. A force de vouloir y croire. A force de vouloir avoir. Il ne sait pas encore que sa carte postale, qu’il appelle sa vie, finira elle aussi là-haut. Dans un grenier. Mais, peu à peu, le temps aidant, précisément, il s’apercevra que non, décidément, il n’a pas tout. Il ressent un vide, se sent aspiré de l’intérieur. Douloureux. L’impression confuse qu’en lui un espace pourrait encore être rempli mais que rien ne semble vouloir combler. Un endroit qui n’est ni sous la menace ni sous l’emprise de l’immédiat, du tangible, du concret. Du quotidien. Un grenier ? Peut être. Cette île dans sa géographie intime. Cette île qui ne se laisse pas facilement aborder, faite de sables mouvants. Paysage inquiétant face auquel sa raison mûre lui intime l’ordre de se dérober. Peut-être sait-il au fond de lui que l’on peut mourir d’enfance. Peut-être sait-il qu’il sera bientôt, et plus vite qu’il ne se le fait croire, lui aussi dans un fauteuil, assis. Avec une serviette pour toute compagnie. Et une vie.

Dans le grenier les yeux de l’enfant ont imprimé une phrase. Toute simple, toute bête. Pourtant, sans en connaître la raison, il la trouve belle, juste, mystérieuse et…terrifiante. D’une écriture fébrile et enfantine, la phrase dit : moi, les grandes personnes, je les trouve moches. Pourquoi sont-elles si moches ? Pas grand-père. Grand-père, lui, n’est pas laid. Il n’est pas ridé. Aux yeux de l’enfant c’est un parchemin à lire que ce visage fripé. Chaque plissure peut sans doute se dater. Une figure à l’aspect d’un calendrier où se liraient les années. Il faut regarder, détailler. Surtout autour des yeux où chacune des ridules est, peut-être, un amour de jeunesse, une aventure rêvée. Il faut deviner, interpréter. Comprendre qu’il s’étonne que le temps soit passé si vite, que plus personne ne sache la chanson qu’il entonne, que c’est côtoyer des ombres, à son âge, que de se promener.  Mais c’est l’heure du goûter, il faut quitter le grenier. L’enfance aussi à ses impératifs. Sur la table grand-père a préparé le pain, le beurre et le chocolat. Sur le fauteuil traîne une serviette. Y’aura-t-il un jour un curé pour dire à une famille endeuillée : « la personne aujourd’hui enterrée n’est pas une personne âgée. C’est un enfant qui s’est retrouvé » ?

Tout ça pour un orage ? Oui. Mais un orage d’enfance…

                                                                                                                                                                                Yanis Laric

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Yanis Laric

27-05-2017

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