Mes (grands) pères
Je ne peux vous reprocher ma dépression. Je ne peux vous reprocher ma prise de poids exponentielle.
Pourtant si je suis où j'en suis, c'est du fait de votre absence.
Mon grand pere maternel...Né un 25 mai...Gémeaux au premier décan. Une boule d'énergie et de bonne humeur qui n'a jamais eu la chance de voir les sourires que provoquais chez moi. Pourquoi ?
Parce que la garce (Mot faible pourtant...) qui te servait de femme et qui me sert de grand mere t'a offert la cécité, en plus de t'avoir cocufié.
Pourtant j'ai tous ces souvenirs. Cet homme. Premier modele de ma vie. Un pere en remplacement de celui qui m'a abandonné.
Je me souviens de ces après midi a te commenter les pronostics du PMU, a aller avec toi chercher ses gains et repartir avec un énorme paquet de bonbons achetés grâce aux 5 Francs que j'avais " Dûment gagné en faisant les bons pronostics".
C'était le bon temps. Je m'asseyais sur tes genoux, je mangeais une glace à l'eau goût Citron. Mes préférées.
Il buvait son verre de pinard. Et meme si l'odeur agressait mes narines, aujourd'hui, elle me rend nostalgique. Je te ramenais des poires du jardin, on les mangeait. J'étais heureux.
Mais toute bonne chose à une fin.
Malade. Une opération à faire. Opération banale selon les medecins...Mais dans un bloc mal stérilisé, une saloperie arrive vite. Staphylocoque Doré. Un verdict qui tombe dans mes oreilles, qui s'insinue en moi. Medecine en carton.
Ma mere me dit que ca te ferait plaisir de me "Voir" une derniere fois, avant de partir.
Je m'en réjouis d'avance. La déchéance est a la hauteur de l'espérance.
Tu es là. Allongé, le teint grisâtre. La bouche qui s'étire en un sourire sur ton visage meurtri par la douleur.
Et là, je comprends. Je retiens mes larmes. Pas pour moi. Pas pour Eux. Pour toi. Pour que tu saches. Que jusqu'à la fin, je te sourirai, je me souviendrai de ces moments, avec nostalgie.
Ma mere, dans son envie que je profite de ma jeunesse ( je la remercie pour ça, et la hais pour bien des choses), m'envoie en colonie. Est-ce les Vosges ? Est-ce le Jura ? Je me souviens seulement de la montagne dans laquelle j'ai fugué, par envie de réécouter la vie. Je n'étais pas perdu. Je ne le suis jamais. Sauf dans ma tête.
Au retour de cette colonie, ma Mere vient me chercher à la Mairie. Lieu de débarquement. Je vois de la tristesse dans son sourire. Elle doit etre triste de pas etre venue avec moi. Mais j'ai ramené la montagne avec moi, elle sera contente.
A peine le seuil passé, elle me dit de m'asseoir a table. Là, chose bizarre, elle se met face à moi, et me prend les mains. Ses mots raisonneront en moi à Jamais.
"Jojo, je dois te parler d'une chose importante..
- T'es enceinte ?
- Non...C'est Papi... Il est parti.
- Bah il va revenir et quand il rentrera, on ira le voir.
- Il reviendra plus...il est avec ma petite soeur...avec les anges."
Les larmes coulent d'elles meme. Mon frere me regarde de haut. Il me trouve pathétique. Lui a eu le temps d'ingérer la nouvelle. Moi, mon univers bien propre explose telle une bulle de savon.
"On ira sur sa tombe cette semaine si tu veux...
-Parce que vous m'avez pas prévenu pour l'enterrement...
-Je voulais le faire...mais tes grands meres ont dit non. Tu t'amuses en colonie, hors de question de te faire revenir pour ça."
Les larmes s'arretent net.
La haine monte encore d'un cran.
Je me réfugie chez toi, mon autre grand pere. Avec toi peu de mots. On s'est toujours compris. Sûrement parce que tu savais que j'arriverai peu après ton anniversaire. Né un 4 Juin, tu voulais que je naisse ce jour là. J'admets que j'en aurais été fier. Je suis né le 7, même si la Mort a voulu m'emporter souvent après ce jour.
Grâce à toi, j'ai appris a aimer les maths et le français.
Regarder Motus et Des Chiffres et Des Lettres ça aide. Tu me donnais des pistes pour les calculs, et je finissais. Tu me laissais prendre le dictionnaire pour trouver les mots. On riait de certaines définitions.
Et ma grand mere semblait me haïr de m'amuser autant avec celui qu'elle aussi a cocufié. Je ne l'ai jamais vraiment aimé, et elle me le rend bien. Ou peut être est-ce l'inverse ? Je ne sais pas et ne veut pas savoir.
Tu as fait de moi un Cruciverbiste, un Oedipe. Amateur de mots Fléchés et de mots Croisés depuis que tu m'as laissé faire les mots en 2 lettres sur ses grilles.
Tu m'as donné le goût du jardinage, en me laissant regarder quand tu t'occupais des patates ou des potirons dans le potager.
Tu m'as transmis le virus des echecs et des dames. Mais j'ai jamais réussi a te battre. Ca aurait fait une magnifique victoire personnelle. Mais l'élève n'a jamais pu dépasser le maître.
Tu avais des problèmes de santé. Préparateur en pharmacie, apparemment, ca laisse des séquelles au niveau des poumons. Du coup, des poumons en mousse, ca nous faisait un autre point commun. Tu prenais ses médicaments tous les matins, après ta 4eme tasse de café. Soit vers 8h, quand moi je descendais manger mes céréales face à toi.
Exercices respiratoires, entre deux grilles de mots fléchés. Et tevoila reparti dans le potager, moi et mon sourire sur les talons.
Mais, la Garce n°2 n'aime plus la maison, donc ils déménagent. Plus de potager. Ni meme de jardin d'ailleurs. Juste une cours qui fait meme pas la superficie du potager que tu avais avant.
La maison c'est pareil. Fini le grand salon avec les 2 Fauteuils et les 2 Canapés. Juste un Canapé-Lit. Fini la table en bois massif de la salle à manger. Fini la grande cuisine. Tout s'entasse, tout est confiné.
Et sous l'escalier. La bouteille massive d'oxygene, sur laquelle tu branches quotidiennement tabombonne portative. Les problemes ont empiré, tu es sous assistance respiratoire constante maintenant.
Mais ce qui me choque le plus, c'est que tu sembles perdre l'envie de continuer. Tu ris a peine, sourit de moins en moins. On dirait un animal en cage. C'est ce que tu parais être devenu.
Ce qui devait arriver arriva.
Au sortir de sa douche. Tu devais rebrancher ta bombonne. Histoire de la recharger. Mais tu as chuté. Tu n'as pas pu. Ma grand mere ne t'aurait soit disant pas entendu tomber. Pourtant elle t'entendait dans le potager, avant. C'est moche les mensonges.
Toujours est il que quand l'ambulance est arrivé, ton cerveau n'avait pas été oxygéné pendant une certaine période, et ca impliquait des lésions. Mais... Au lieu de l'alimenter en oxygene manuellement, les ambulanciers (Puissent-ils pourrir en enfer) ont essayé de rebrancher et relancer ta bombonne.
Résultat des courses : soit on te laissait partir, soit tu étais réduit a un état végétatif. Un ange, ou un des légumes qu'il faisait pousser en somme.
Le choix a été fait. En silence par tout le monde d'ailleurs.
Je n'aurais pas du assister a l'enterrement. Coup de gueule de celui qui est biologiquement mon pere... Comme quoi c'est toujours ceux qu'on aime le moins qui restent le plus longtemps.
Ca tombe bien, j'ai plein d'ennemis. Je vais pouvoir prétendre a la vie éternelle.
A l'enterrement, nouveau coup de gueule du paternel. Je pourrai pas aller au crématorium. Pas moyen de discuter. Il a tranché. Les larmes dans la voix.
Je me retrouve dans cette maison que je hais tant. Avec les autres cousins et cousines sous la surveillance d'une tante qui ne voulait pas y assister.
Les mots de mon cousin sont aussi tranchant que la lame de mon Amant. "Qu'est ce que tu fais ici toi ? T'es meme pas de la famille ! "
Ma petite cousine de 2 ans ne comprend pas encore. Elle vient vers moi et veut grimper sur mes genoux. J'accepte. La serre dans mes bras. Elle ramasse une larme qui coule. La met a sa bouche. Elle me sourit et me fait un bisou. Je la serre plus fort encore.
Les parents reviennent nous chercher pour aller au cimetierre. Histoire de sceller l'urne. "L'urne" ?
Sur place je comprends. Du magnifique cercueil...Il ne reste que des cendres...dans une urne dorée.
Une plaque est ouverte, l'urne y est placée. La plaque est scellée. Les dates scintillent dans la dorure, a droite de ta photo. Je ne pleure plus. Je me dois d'etre fort. D'être homme.
Vous me l'avez montré de deux façons différentes mais complémentaires. A moi de ne pas vous décevoir.
Cette année, j'irai mettre une fleur sur vos tombes.
Je me répète cette phrase en boucle depuis 8 ans.
Je n'y suis toujours pas allé.
Je ne pourrais le faire seul. Je n'ai pas votre force. J'aimerai devenir le 1/4 des hommes que vous étiez.
Une chose reste sûre. Grâce à vous je sais ce qu'est aimer. Car je vous aime, autant que vous m'aimiez.