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Lettres oubliées - Histoire Courte

Histoire Courte "Lettres oubliées" est une histoire courte mise en ligne par "Paulette Pairoy-Dupré"..

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Lettres oubliées

 

Elle n’était pas venue ici depuis fort longtemps.

Elle embrassa d’un regard attristé le jardin en friche,  n’emprunta  pas l’entrée principale mais fit le tour de la maison jusqu’au portillon en fer forgé.

Alors qu’elle le poussait vigoureusement, il  grinça d’un ton plaintif, écrasant sur son passage chardons et orties.

Elle se fraya un chemin au milieu des herbes folles  qui lui chatouillaient désagréablement  les  mollets.

Lierre et vigne vierge se partageaient  à bonne hauteur les  murs de la tourelle.

Elle gravit  prudemment  les quatre marches de pierre menant à la porte de bois peinte d’un rouge aujourd’hui délavé.

Sur la dernière marche, après avoir déplacé quatre pots de terre cuite, empilés  selon leur taille, elle trouva dans le cinquième, la clef forée. Malgré les années, elle glissa sans peine dans la serrure.

Il lui fallut par contre, jouer des pieds et de l’épaule droite pour que la lourde porte daigne enfin s’ouvrir dans un gémissement fantomatique.

Une odeur âcre de poussière humide lui monta aux narines et lui déclencha une quinte de toux. De gigantesques  toiles d’araignées pendaient du plafond. L’obscurité était totale. Il y a longtemps que l’électricité avait dû être coupée. Avec la torche électrique qu’elle avait pris la précaution d’emporter, elle chercha la corde pour monter l’escalier en colimaçon. Elle était là, froide et humide et par tronçons déchiquetée. Elle s’assura qu’elle était toujours bien accrochée aux pitons de laiton scellés dans le mur.

Elle n’avait pas oublié   que trente marches la mèneraient au  premier étage de plancher. Lentement,  obsédée à l’idée de glisser ou que la corde pût céder, elle regardait où chacun de ses pieds se posait. Par trois fois, elle dût faire une courte pose pour reprendre sa respiration. A sa nervosité et à son angoisse s’ajoutait  l’âge.

Devant la dernière porte, son cœur se mit à battre la chamade. Elle était à quelques secondes d’entrer dans ce qui jadis avait été son coin de paradis, temple de ses secrets, là où elle se cachait pour lire et rêver, écouter ses musiques préférées, là où elle avait découvert Fournier, Prévert, Baudelaire, Camus, et d’autres, là où elle avait lu les romans interdits, là où  elle avait écrit, boudé, pleuré…

Le canapé recouvert d’un drap  était toujours à la même place tout comme le vieil électrophone caché sous un sac plastique. Un des skis s’était détaché du rocking chair, laissant celui-ci blessé et affalé au milieu de la pièce. Les livres avaient disparu de l’étagère, ainsi que les vieux vinyles. La table basse était recouverte d’une couche impressionnante de poussière collante. Curieusement un verre  à moitié plein d’une eau croupie, avait été abandonné en son beau milieu. Quelqu’un était venu et y avait passé peut être un moment, celle ou celui qui avait vidé la bibliothèque, sans doute…

Elle ouvrit avec peine la fenêtre longiligne, plus proche d’une meurtrière élargie que d’une véritable fenêtre. Le rideau de mousseline secoué par l’ouverture  difficile laissa lui aussi échapper un nuage de poussière qui lui déclencha une nouvelle quinte de toux.

Délicatement elle déshabilla le canapé de son drap tout aussi poussiéreux. Les trois coussins étaient  là, bien alignés, du plus clair au plus foncé : le jaune, l’orangé et le carmin. Elle ne se souvenait pas les avoir placés  ainsi.

Elle s’empara du carmin,  reconnut le surjet maladroit (la couture n’avait jamais été son fort) sur le côté du coussin. Cela la rassura. Elle sortit de son sac à main une paire de ciseaux et se mit à faire sauter un à un les points de couture. L’enveloppe de velours  se détacha peu à peu pour laisser apparaître une enveloppe de percale écrue qu’elle se mit tout aussi vite à découdre. Le Kapok se répandit peu à peu sur le sol et elle y trouva ce qu’elle était venue chercher.

Elle contempla un instant ce paquet. Ses yeux s’embrumèrent légèrement. Ses mains moites et tremblantes, ses doigts gauches délacèrent nerveusement le ruban vert amande. Une trentaine de lettres s’éparpillèrent sur le canapé, correspondance de quarante cinq jours, un été, il y avait bien longtemps, quarante cinq jours d’échanges intenses qui se terminèrent sans raison apparente dans un silence meurtrier.

Elle en saisit une au hasard,  jeta un rapide coup d’œil inutile au cachet de la poste. Elle savait pertinemment de quand datait la lettre.  Le timbre était original  comme tous ceux des autres courriers envoyés, et pourtant elle n’avait jamais collectionné les timbres. Son frère, oui, mais de là à penser qu’il s’agissait  d’une intention pour son cadet, non ! Elle ouvrit l’enveloppe quelque peu jaunie par le temps, déplia la missive de trois pages.

Elle s’interdit dans un premier temps d’en lire le contenu mais s’attacha à l’écriture au stylo à plume, légère, les  majuscules  calligraphiées avec soin, véritables invitations à lire la phrase entière, une écriture posée et appliquée, légèrement penchée.

Elle l’imagina face  au scriban d’un hôtel, suçotant le chapeau du stylo, relevant de temps à autre la tête de sa feuille pour chercher le bon mot, le mot juste qui traduirait sa pensée avant que de le coucher sur le papier, souriant  parfois d’une phrase coquine et provocatrice dont il jouissait à l’avance de l’effet qu’elle produirait. Il n’avait jamais été un brillant orateur mais excellait dans le domaine épistolaire.

Son style avait toujours été sobre, mais raffiné. Tout le contraire de son écriture à elle, enflammée, alambiquée, au point d’en être précieuse, ses phrases longues dont parfois on perdait le fil, son excès de métaphores, ou alors son style crû, celui des messages écrits dans l’impulsivité.

Elle les lut toutes, dans le désordre,  comme elles se présentaient  pèle mêle sur le canapé, ne s’occupant pas des dates auxquelles elles avaient été envoyées, s’attardant sur certaines  phrases, sur certains mots. Elle fouilla de temps à autre sa mémoire, essayant vainement de se souvenir ce qu’elle avait pu répliquer  ou ce qui avait déclenché pareille  réponse. Elle revisita un moment de son histoire, enfoui depuis plus de trente cinq ans dans un vieux coussin.

Toutes commençaient de la même manière : « Paule,  »  sauf une, moment d’égarement sans doute, « Petite Paulette Chérie ».  La formule finale précédant la signature du prénom, variait selon le contenu de l’écrit, alternance du « tu » complice et du « vous » plus  distant et pompeux. « Bucolique ment  vôtre »,  « Ton fidèle serviteur »,  « Celui que tu n’imaginais pas », « Voyageur esseulé »…

On passait du récit détaillé de la visite de Saint Petersburg, à l’exposé sur  les conditions de vie des citoyens russes, aux épanchements  ou aux souvenirs d’intimes partages les dernières semaines précédant le départ.

Elle eût du mal à se reconnaître dans certains passages, dans les détails de son physique, parfois les plus intimes, mais aussi dans son ardeur et son audace.  Avait-elle été cette  jeune femme ? Sans doute puisque l’enveloppe la nommait bien comme destinataire : « Mademoiselle  Paule Dupre, La Tourelle, Chemin de Lavallière, 18000 Bourges. »

D’une des enveloppes  s’échappèrent  des pétales d’une rose desséchée. Ce n’était pourtant pas son genre de donner dans les fleurs et les chocolats ! Elle en ramassa les copeaux qu’elle remit avec délicatesse dans l’enveloppe.

La dernière  lettre émanait d’elle. Elle n’avait pas eu le temps de l’envoyer. Elle s’abstint de la relire.

La nuit commençait à tomber.

Elle fit de toutes les missives une pile, refit  grossièrement le nœud de satin et la mit dans son sac.

Elle enfourna le coussin éventré dans un sac plastique, ramassa les copeaux de Kapok. Elle trouverait bien à s’en débarrasser sur une aire d’autoroute. Elle  replaça la housse de drap sur le canapé, ferma la fenêtre.

La descente de l’escalier fut tout aussi pénible et angoissante que la montée. La porte hurla  son adieu déchirant. La clef reprit sa place dans le cinquième pot de fleurs.

Elle fit le tour de la propriété, redressa le panneau  «Vendu »  accroché au grand portail avant que de le refermer à jamais et s’engouffra dans son véhicule.

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Auteur

Blog

Paulette Pairoy-Dupré

24-04-2015

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Lettres oubliées n'appartient à aucun recueil

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Paulette Pairoy-Dupré.

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